Malgré
Est-ce que la mort de...
Est-ce que la mort de ma chatte ou de mon père, qui me réclamerait tout entier dans la tristesse, suspendrait le déchirement du corps ?
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C’était mieux avant.
Pour échapper à la douleur apoplectique, j’écoute des bruits enregistrés il y a un an sur le dictaphone de mon téléphone portable, à Naples. On y entend le chahut étouffé de la rue, les cris des enfants, la pétarade des vespas, la rumeur joyeusement onomatopéique de la ville. Je me souviens de cette captation sonore que je conçus comme une provision de réel pour les moments ronceux : je suis, mais j’ai été — là, heureux.
J’ai la nostalgie de moi, de ma vie de plaisance, de mon corps alangui d’avant la santé subvertie et la peine endémique, métastatique, d’avant l’infraction de la douleur, ce cheval de Troie venu saccager mon cœur heureux. Qui sait l’odyssée ? Où est l’Ithaque passée ?
La douleur m’accompagne partout, ordure ancillaire qui écoute aux portes et prend mon pouls, ne lâche jamais mes pensées ni mes gestes, exécration perpétuelle dont l’absence adventice est inquiétante, car le repos de la guêpe est encore une piqûre.
Sur toutes les mauvaises photographies où s’affiche mon visage, je peux dire si j’ai mal ou non. Ce n’est pas mon visage qui dit, c’est mon souvenir absolu de l’instant engravé, ma commémoration involontaire de la douleur qui fait de ma vie une grande réminiscence. Je peux dire si, lors de cette visite au Louvre, devant le petit tableau de Lubin Baugin, j’avais mal. Je peux dire si je feignais d’admirer ou si j’étais mobilisé par la douleur qui grève le cœur. Je peux dire si l’œil s’enchantait ou si la main s’assurait dans la poche de la présence du cachet antalgique. Je peux dire si, au parc, sur la gondole ou au dîner, j’avais dans les veines cette mélasse, ce sang noirci par la bile et épais comme le naphte, ce mauvais sang qui est le pétrole des désenchantements. Je sais, en tout lieu et en tout temps, si le mal était là. Je sais ce qu’il en était alors que Claire, avec ses jambes douces et ses longs cheveux, avec son corps velouté par l’insouciance, ne savait rien de cette souffrance qui désormais m’est tout et qui me voit délibérer sur les possibilités de sa suspension — sommeil, ivresse ou mort.
Le mal est invétéré. Il ne cesse plus. Sans doute est-ce cela, l’enfer : non pas le couronnement de la barbarie, mais le royaume de la récidive. L’infini est le pseudonyme de la douleur. Plus d’innocence. Tout nuit. Tout est nuit. Je rêve d’un corps de rêve, sans entraves et sans représailles, sans le jugement de Dieu, sans la transhumance des spasmes. Je rêve d’oublier la calamité présente et d’acquiescer aux désirs qui sont des demains. Mon corps produit du mal ; il est malfaisant. Il est malfaisant à son gré, quand bon lui chante, et il chante, contingent comme le tortionnaire qui le lundi apporte en sifflotant une gamelle de riz froid et le mardi un générateur électrique. La roue de la fortune abolit la certitude. Je peux le matin me fustiger de n’avoir pu changer la litière du chat qui compte sur mon corps parjure pour demeurer dans le sien, me réjouir l’après-midi de n’avoir pas fouillé ma poche devant le petit tableau, puis me jurer le soir que plus jamais le chat, plus jamais la peinture, plus jamais ces êtres et ces choses dont me révoltent la beauté paresseuse et la persistance fainéante dans la vie.
L’humanité m’est pénible : elle jouit là où je rate. Nous nous croisons sur la pente du monde, elle en danseuse, moi en chute libre. Je pense à la grosse dame aux cheveux mauves, à sa silhouette massive, boursouflée comme une abdication, dilatée sous une robe noire disant le veuvage de sa santé, je revois sa haine éparpillée tous les jours dans les commerces de mon quartier, de sorte que sur son mauvais timbre, familier comme le grésil du tue-mouches ou l’aboiement du chien, plus personne ne se retourne. Je pense au vieillard de la fontaine Wallace, ce bénitier séculier où je viens tous les jours verser dans ma gorge l’eau qui fait glisser dans le toboggan intérieur les médicaments bicolores, je pense à son regard trop clair, auroral, démenti par une voix rauque, élimée en admonestations contre l’inconséquente jeunesse, contre ces garçons décidément impolis et ces filles aux épaules nues. Les revoyant, je les écoute enfin, et j’entends leur nostalgie, qui n’est pas celle d’un temps perdu mais d’un corps révolu, comme envolé. Ils ne vocifèrent pas, ils pleurent des cris et sanglotent au nom d’une usure invisible ; ils gémissent car les médecins ne savent pas et que les injections ne soulagent plus. Ils ne vilipendent pas le mauvais étiquetage de l’avocat ou l’inadvertance du mégot, mais ce monde entier avec lequel ils ne parviennent plus à faire corps, alors que, moins gros et plus jeunes, moins mauves, ils en étaient les récipiendaires de droit et les protagonistes de fait.
Ils me ressemblent, mais à voix haute.
Je les revois et je les écoute, me demande s’ils ont, comme moi, un psychanalyste immodérément silencieux face à leur corps désassemblé, une vie faite de trous sans vie, des pilules qui sont l’encapsulation de la promesse et de la honte, de la maman, quelqu’un qui, comme Claire, leur lit des récits de douloureux chroniques glanés sur Internet, tous ces cantiques anonymes dont l’écoute alitée, paupières closes et mains jointes, abuse ma solitude, calme mon cœur échevelé, asphyxié et permet ma réintégration dans la grande communauté des hommes. Je les écoute autrement, comme jamais, fort de la douleur qui élucide les cœurs et toujours reconnaît les siens. Je les écoute et j’entends leur foi dans le langage, dans cette parlure sauvage qui n’est pas une clameur ni une déclamation, un mugissement ou un aboiement, une grosse parole lancée contre la foule, mais un cri nu venu de l’exil, un brame qui, au milieu de la futaie des jours, permet de souffrir encore et d’encore se souffrir.
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