Malgré
Je voudrais que ma langue...
Je voudrais que ma langue aliéniste fouille mon corps de bête pour en extraire la douleur incarnée, faite carne, pour trouver cette petite partie oubliée où l’être s’avère et où l’âme gît, ce sot-l’y-laisse qui est le concentré du mal, le précipité de ma folie, la tête de la Méduse, l’amont du chagrin, l’épine despotique, le rosebud, le motif dans le tapis, la ronce dans le paradis perdu, la cause véritable du bruit, l’étymologie de tout, le mot oublié. Je voudrais que ma langue fouille mon corps comme le couteau épluche ma peau, l’échancre d’encoches semblables aux annotations rubicondes que les professeurs inscrivaient marginalement dans mon cahier d’écolier et qui font qu’aujourd’hui je me corrige. Je voudrais que ma langue en fouille d’autres — lapement, traduction ou french kiss —, qu’elle jouisse de rencontrer l’autre langue, bruissée en moi comme le susurrement de l’univers, comme le premier cri par lequel on respire et meurt à la fois, ce cri qui retentit sans fin dans mon cœur découronné. Je voudrais que ma langue soit effectuation, que la lumière soit mais n’assouvisse rien, que l’ombre demeure mais sans peine, que le mystère ravitaille ma vie sans enfler ma douleur, que le mal produise des mots ainsi que des images, moi qui ne sais rien du pastel, du fusain et du broiement de la cochenille. Je voudrais que la révélation me délivre sans me condamner à l’inexistence ou à l’illégitimité dans le grand Escurial, car il est dangereux d’être soudainement désincarcéré, d’être redonné à cette oisiveté faite de temps libres et de temps morts, sans le clapotis des marées ni le cliquetis des verrous. Je voudrais être disculpé sans non-lieu, être rendu à la paix, à l’innocence sans indemnité, à la douceur sans prérogative, moi qui suis ma victime et mon témoin, le seul vrai témoin de ma douleur, moi qui viens à ce livre comme à la barre pour que soit dite l’horreur et donnée la justice, loin des réparations qui jamais ne viendront car jamais ne vinrent.
Je voudrais que le mot « euthanasie » ne sortît jamais de ma bouche.
Je voudrais vivre malgré, et que ce malgré soit une mansuétude pareille à celle que s’accordent les bêtes qui, sans agrément, se rencognent dans les prés et les jardins, prennent congé du babil pour la phrase intérieure, pour le mot su mais jamais prononcé ; que ce malgré soit une indulgence sans jouissance, non pas le gré du mal, donc, mais peut-être la grâce même, celle qui fait déposer les armes et dormir les vaches.
Je voudrais ne plus dire, et ne plus être dit.
Je voudrais cela.
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