Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 18 sur 52

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Malgré

La douleur exile en idiotie....

La douleur exile en idiotie. Expatrie l’intelligence. Passé son seuil se dissipent la sagesse et l’expérience, les grands protocoles de la vie, mais aussi le discernement et la clairvoyance, l’entichement avec la nuance, tous les engrangements de la pensée par quoi l’on se croyait armé. Franchie la douleur s’envolent les bémols, l’assiduité dans le mot juste, la ferveur des spécifications, le camaïeu où puisait hier le langage pour dépeindre les choses, les lectures et les peintures que l’on imaginait institutrices à l’heure du grand chavirement. De mon corps endolori, Rousseau, Proust et Moravia ne soulagent rien, pas plus que Titien et Zurbarán, pas plus que la phrase dite par la jolie voisine près de l’hortensia, pas plus que les infinitifs auxiliaires et les impératifs susurrés sur des matelas, pas plus que cet aphorisme griffonné dans un carnet mais sitôt oublié, pas plus que cette émission de radio où, croyant me reconnaître enfin, je me sentis réintégré dans l’humanité. En douleur, il n’y a plus de mots doux, mais simplement de grands mots ; la langue y est dévitalisée, semblable à celle des récitants du métro, débitant sans génie les exubérances de leur souffrance, égrenant des poncifs et de vieilles lunes, œuvrant dans l’identique, incapables de varier leur plainte ni leur lexique. Je suis pareil aux mendiants des rames souterraines, dont il m’est toujours apparu qu’ils gagneraient à mieux vendre leur douleur. Ce faisant, je multiplie les tours de langue pour être entendu comme aux jours premiers et, constatant que les mots perdent ce pouvoir dont les chargeait hier la nouveauté, je tâche de les choisir grands et beaux, ainsi de l’enfant présentant à ses camarades des coquillages toujours plus munificents. Mais, tandis que la récolte s’appauvrit, je cède minablement à la facilité, frappe fort au risque de sonner creux, présente de grosses conques vides qui transportent moins le bruit du mal océanique que le battement redoublé de mes frissons, que le son de ma sirène. Ma douleur est devenue déclamatoire, et simple d’esprit. Elle me déçoit.

(Jean m’apprend qu’une maladie dont on ignore la cause est qualifiée d’« idiopathie ». J’y entends : tu souffres de « la maladie de l’idiotie ».)

Rien ne peut rompre la série du mal — conclusions et théorèmes, fatum et logos. Ma douleur s’honore d’être objective, convoque les mathématiques et les probabilités, brandit des constats, dresse de misérables algorithmes. Les équations sont simples et sans inconnues. Ma souffrance déduit, démontre et conclut, étouffe l’autre à coups d’embuscades rhétoriques, d’irrévocabilité. Tout est bon pour piéger l’autre dans ses contradictions, pour rembobiner sur le rouet du paradoxe le petit fil à plomb de sa pensée. Mon inconfessable regret : ils sont rares à résister à mes vices de raisonnement, aux tours de ma langue infatuée, capable de vassaliser le premier venu. Je suis monarque en Idiotie ; j’y trône sans réserve.

(Jean a tort. Je ne « joue pas au con », je suis sans feinte.)

Idiote, la douleur désarme. Elle abaisse la parole dans un lieu démuni. La douleur est le démantèlement de l’escient, l’arriération de la clairvoyance — bonne à rien. Elle signe la retrouvaille avec la peur dégondée, celle qui réclamait hier la lumière dans le couloir, le pansement sur la plaie, le gros câlin, le thermomètre entre les fesses, tous ces gestes de premier secours par lesquels nous acceptions d’entrouvrir aveuglément notre corps.

Ma douleur est une enfance. « Ça passera, que tu le veuilles ou non » : le bien-être et le relativisme environnants, toute l’aménité proverbiale me saisissent d’effroi. Les autres sont idiots face à mon idiotie ; j’ai le couteau sur la jugulaire et ils m’enjoignent de respirer profondément, assignent le pharmacien Coué et le docteur Freud comme dans ces magazines de plage où la santé n’est qu’une hygiène volontariste, faite de décoctions et de résolutions, de prescriptions comportementales, de branlements de la volonté. Mes collègues, mes voisins et mes parents, ma boulangère, mon cordonnier et mon libraire, ceux qui bâillent devant ma douleur comme devant le Darfour, n’ont-ils rien d’autre à opposer à ma bêtise que ces piteux onguents, que ces doucereuses cautérisations ? Ont-ils oublié jusqu’à la providence ? Sont-ils incapables de délivrer des sentences épaisses et lourdes, définitives, implacables, infaillibles comme les Tables de la Loi, des phrases qui dussent les faire un peu des hommes ?

Où donc la parole n’est-elle plus interchangeable ?

Toute parole est une baudruche : ma bouche pauvre échoue à dire ma pensée fugitive, arrive toujours après la chose, tels ces feux d’artifice dont la décrépitation, encore audible après le poudroiement, rend l’esclandre du son étranger à la luminescence, déjà envolée.

(Paul me dit qu’il a depuis longtemps renoncé à attendre de l’autre des mots. Il s’est « fait une raison », et puis il s’en fiche. Sa douleur à lui est un silence ; il sait la parole vaine et que le réconfort échoue, la faute à l’anémie de nos cœurs désinvoltes. Il croit « à l’entente, pas à l’écoute ». Pierre, à qui je m’en ouvre, voit dans le retrait de Paul une « résolution pragmatique », du bon sens. Et je sais que Pierre se remémore cette passion pour une femme qui lui arracha le goût de la vie et l’usage de la parole, qui le rendit à ce silence involontaire, car étranger à tout décret, quand les mots ne font plus leur office de mots et que le sens demeure coincé dans la gorge, entre le plexus et la luette, hors de portée du langage, forclos.

Juliette me dit que Paul « s’abuse », Pierre trouve Charlotte « navrante », Jean s’insurge du « puritanisme de Martin », Suzanne persifle Jacques quand Claire approuve Pierre. Tous délibèrent dans le secret de la parole confiée. Chacun y va de sa voix, et de son souffle. Chacun ouvre des parenthèses, des guillemets. L’entour chuchote. Didascalise. Le monde est un chœur qui s’entrouvre.)

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