Malgré
Je souffre d'un secret dont...
Je souffre d’un secret dont je ne veux pas.
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Dans mon corps, le monde. Mon corps est la partie qui contient le tout. Il est le planisphère organique du mystère. Je souffre et le monde souffre. Sans causalité, mais en écho. En signe de reconnaissance. L’éviction de ma santé résonne avec tous les maux, m’incorpore à l’Histoire majuscule et aux choses grandes. Ma douleur vagabonde aimante le mal universel. Par elle, je coïncide avec le monde : ce jour de février où ma chatte partit comme moi aux urgences pour une arthrose et des « disques scellés », après moi reçut dans l’échine une infiltration et dans la gueule des pilules, comme moi retourna obliquement se coucher dans son ombre, comme moi sans doute médita sur le fixisme, sur la sélection naturelle et sur l’épuration du vivant, sur ce grand nettoiement qui éteint les morphologies faibles et les tempéraments pauvres ; ce jour de mars où des vertiges me retournèrent le cœur quand à Christchurch, Nouvelle-Zélande, des coups de fusil versèrent pendant la messe un sang antipodique ; ce jour d’avril où l’embrasement de Notre-Dame attisa mon feu intérieur malgré les pompiers et mes antipyrétiques, où brûlaient le bois dans la charpente et le mercure dans mes fesses, où les bandeaux défilants des chaînes d’information disaient notre température à tous deux, car tout se fondait, car je me glissais dans le monde et le monde se glissait en moi ; ce jour de juin où, tandis que je rêvais de coma, une partie de l’Amérique latine fut obscurcie par un défaut d’alimentation électrique ; ce jour long de juillet où Vincent Lambert fut débranché alors que je confiais à mon agenda vouloir « en finir avec la perfusion tyrannique des médicaments ».
Puis vinrent ces semaines printanières où le monde unanime découvrit la pandémie, la vie végétative et la peur de l’invisible, la langue sidérée, le bacille du mal du matin jusqu’au soir, l’ankylose du corps empêché, désaffecté, la nécessité des alitements, l’espoir poitrinaire, les journées entamées, passées à fuir vers soi, les transactions océaniques avec la plausibilité soudaine de la mort, l’illusion abjecte des « réenchantements », la violence des floraisons sans la joie pour y être, toutes ces semaines sans sidération ni dépareillement pour mon corps meurtri, habitué au mal, rompu à la rupture, satisfait de voir le monde entier goûter la déloyauté de la douleur continue et, avec, le mot « inexorable ». Par ce Blitz épidémique, et contre toute attente, le monde sympathisait, souffrait avec moi. Un fourmilier écailleux rendait partageables l’injustice et les drames sans quoi les hommes sont nonchalants. Des sierras aux pôles, les êtres semblaient reliés par cette douleur qui, pareille à la mienne, pareille aux choses de l’amour et aux palais des mirages, peut s’exaspérer dans l’infini. Le monde entier perdait la tête et l’odorat — phantasme et phantosmie —, découvrait la défaillance subite du goût — de vivre et de manger. Plus encore, et sans l’avouer, car la honte porte toujours la traîne de la douleur, nous découvrions tous que la douleur s’exonère aisément de celle de l’autre, car notre mal est insubstituable, et que dans le cagibi intérieur le petit cintre est foutrement seul.
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