Malgré
Ma douleur est une addiction....
Ma douleur est une addiction. « Addiction » provient du latin ad-dicere, qui signifie « être dit à » ; or la douleur me dit, me signale à l’autre, me trahit et me transperce, me met à nu et me fout à poil, me dévoile. M’ouvre comme un livre. Me découvre et me démasque, comme s’il existait véritablement une « connaissance de l’homme moral par celle de l’homme physique », ainsi que l’estimait Antoine-Joseph Pernety, abbé défroqué devenu alchimiste, certain de pouvoir juger, « sur l’étiquette, de la valeur des choses ». Moi, étiquette et jamais breuvage. L’autre, parfait sommelier. Le monde, comme une grande physionomie où, brûlant viscéralement, je m’emploie à sauver la face, à faire « comme avant », à préserver ces deux mots ainsi que le font des êtres infléchissant leur vieillesse dans des salles de gymnastique ou des cliniques esthétiques. À ceci près que le mal qui me frappe est contingent, qu’il pourrait ne pas être, que nulle injection ne me rend à ma vie enfuie, que nul truc ne peut endiguer cette épidémie qui me ronge sans dégât. La fleuriste et le teinturier, dont l’inadvertance égale l’aveuglement, n’y voient que du feu, sont pris au piège de ma dissimulation, de cette petite mascarade qui cherche à me faire passer pour sain, et pour sauf. Les « vous avez l’air en forme » me scandalisent autant que les « vous semblez aller mieux ». Ne voient-ils pas que ce corps intact est un leurre infligé par ma seule urbanité, une volte-face qui me permet de montrer l’envers de ma face morte, d’offrir un visage intact, que cette lumière est le contraire de moi-même, comme sur les solarisations de Man Ray, quand le blanc devient noir et l’ombre claire. Je suis sens dessus dessous, et mes valeurs sont inversées.
(Au café, avec Pierre, un jour d’orage. Nous sommes installés en terrasse, sous l’auvent qui laisse à côté de nous un rideau de pluie. Nous rions, invoquons le passé. Nous nous remémorons les liesses, les ébats et les bandaisons, toutes les diableries qui dilataient nos puissances, nos manières de roi. Nous rions et, alors que nous inspectons nos rétrogradations, nos foirades et nos entames, Pierre me dit que je suis « encore beau malgré la douleur ». Que mon apparence, cette propriété involontaire, ne soit pas contrefaite par la souffrance me chagrine inavouablement. J’y perçois toute l’irrecevabilité de mon drame.)
Incontestable à mon cœur époumoné comme à la fibre de mes muscles, ma douleur est invisible comme le monoxyde de carbone. Si la sublimation est la transformation d’un état solide en un état gazeux, alors ma douleur est sublime. Sublimement impalpable, sublimement indiscernable. Les mains n’y sentent rien, les yeux n’y voient rien. En l’absence de stigmates, je n’ai que les mots pour convaincre, que les phrases pour montrer. Je ne dispose, pour faire foi, que d’un récit malhabile, piètrement naturaliste, avide en comparaisons et en périphrases, en métaphores imparfaites du corps vécu. Je ne cherche pas la plainte, mais l’exactitude. Pour circonvenir le symptôme, je me commets en descriptions. Je veux échapper à la folie de l’intériorité impartageable. Je veux défier ces minables bréviaires philosophiques qui sacrent notre irremplaçable singularité, je veux que ma parole délivre à l’autre mon expérience intérieure et, ce faisant, me délivre de ma solitude. Je ne veux pas être seul, je veux de la fusion, du corps-à-corps, du bouche-à-bouche, du perce-oreille, je veux susurrer dans les oreilles des mots infinis car frustrés par l’écart entre le dire et le dit, par ces phrases trouées de manques. Je ne veux pas que soit possible l’indicible. Ce serait la défaite du monde. Je pourrais en mourir. Je veux que ma langue puisse combler le trou d’où il n’est que le silence — sexe, effroi et mort. Je veux que l’autre déchiffre les signes d’une douleur que je m’emploie à masquer. Je veux que l’autre me démasque, qu’il me prenne dans les bras, qu’il me dise avoir saisi, tout compris, tout deviné, qu’il m’enjoigne à cesser cette simulation qui m’est une survie. Je veux qu’il me transperce, me traverse, qu’il me perçoive tel que je suis, tel que je fuis, tel que je m’échappe. Je veux qu’il conçoive ma lutte pour lui cacher ma douleur, je veux qu’il conçoive combien il m’en coûte de lui montrer cette tête trompeusement sauve. Je veux qu’il sache mon acharnement à sauver ma face et les apparences. Je veux qu’il sache ma souffrance et qu’il s’excuse de ce savoir. Je veux qu’il sache mais ne voie pas. Pas vu, mais connu.
« Je veux » : la douleur est la braise du désir enragé.
(Ce rêve : je monte dans un bus bondé, mais personne ne me cède sa place. Certains pictogrammes ont beau inviter les ingambes à offrir leur siège aux infirmes, personne ne se lève pour moi, qui n’ai ni carte d’invalidité ni jambe en moins, rien de flagrant. Personne pour m’aider ? Personne pour voir ce que je cache ? Aucune œuvre de miséricorde. Ma douleur n’est pas héraldique. N’eût été ce corps faussement glorieux, m’aurait-on laissé une place, ma place ? J’en hurle. J’enrage. Je mords l’oreiller. Claire me réveille, puis me darde : « Et si quelqu’un t’avait laissé sa place, n’en aurais-tu pas été meurtri ? L’aurais-tu seulement prise, cette place, toi qui toujours la réclames ? »)
On a certes inventé une échelle, pareille à celle de Richter, pour dire la douleur, pour évaluer entre un et dix son intensité. Cette échelle hospitalière, qui permettrait de gravir la montagne objective, voit des infirmières introduire des chiffres entre ma langue et leurs mains trop blanches, oublieuses des palpations, des médecins alléguer une souffrance numéraire les exonérant du verbe. Le stylo bleu, accroché à leur poche tel un blason, ne me trompe pas : au lycée comme à l’université, la science se contrefout des humanités, de mon humanité. En objectivité, le chiffre roi cimente les plaies, honnit la langue anfractueuse. Plus de phrases, plus d’images et d’opacité, juste de l’arithmétique, de l’imagerie et de la transparence. Plus de corps — chair et verbe réunis. Tel est le corps médical.
(Juliette, devant qui je me révolte face à cette mensuration de la douleur, me répond qu’il s’agit moins de « la jauger que de la traduire », de faire apparaître « non pas une mais des douleurs », des phases de douleur, avec des rémissions et des recrudescences. J’entends : cette échelle n’est pas faite pour te situer dans l’univers des hommes, elle permet juste de sonder le rythme et l’amplitude de tes marées. Je rêvais fulmination et séisme, ce n’est qu’une météo marine.)
Cette addiction à la douleur me dit comme l’extase et l’agonie, quand la chair est remuée par la démesure. Je suis dit par ma douleur, par mon corps stupéfié par les stupéfiants, drogué par les drugs, amoureusement perdu dans le dédale des apparitions et des hallucinations, sans texte et sans sexe, quand la langue crie sans les mots, gueule et anus prêtés au vertige.
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