Malgré
Au milieu de ma douleur,...
Au milieu de ma douleur, je m’ébats et m’ébroue.
Tout est effort et labeur.
Ma vie, à présent ?
Une nage du chien.
OceanofPDF.com
Ceci est mon corps. Mon corps est la métabolisation concrète de ma douleur, sa parure quotidienne et sa semblance dans le monde. Sa présence réelle. Transsubstantiation qui transforme en chair la volatilité du Mal, l’inassignable Zéphyr. Mon corps m’incarne. Il me présente et me représente — en société, en réunion, en regard des miroirs. Il est mon effigie. Ce mot m’évoque « l’exécution en effigie », cette époque où, faute de mettre la main sur un criminel, les autorités inquisitoriales commandaient in absentia de pendre publiquement un mannequin de sorte que fût rendue une sentence fictive, mais non moins effective. Ce succédané de corps était le corps même, et l’âme même. On lui tranchait la tête ou le brûlait. On lui plantait des aiguilles, parfois. On pouvait l’aimer aussi, comme plus tard le peintre autrichien Oskar Kokoschka qui, terrassé par le départ de l’ensorcelante Alma Mahler, envoya des consignes épistolaires à une marionnettiste pour qu’elle lui confectionnât un mannequin capable de ressembler, à la vue et au toucher, à l’amante enfuie — yeux en amande, sourcils de geisha, seins enflés par la mémoire, tubéreux comme les dômes des églises orthodoxes, sexe isocèle, noirci dans l’angle inférieur, chtonien. Ivre de ce pantin démantibulé, mais éperdument réel, le peintre erra longtemps dans Vienne, de cafés en salons, affublé de sa poupée grandeur nature, de ce substitut de l’aimée — contumace. « Ceci est son corps », disait Kokoschka à la terre entière, comblé par la comparution de cette femme retrouvée grâce à l’étoupe et à la couleur, fier de cette poupée corvéable à merci, à mi-chemin entre la putain et le gisant, épris de ce machin anthropomorphique capable de porter absence et présence. Qu’eût été la vie du peintre sans ce corps déliré, sans cette reconduction folle de l’amour fou ? Qu’eût été sa peinture sans ce gros « objet transitionnel », sans cette « illusion d’omnipotence » ainsi que des psychanalystes, culbutant la vieille nomenclature de l’âme dans cette même Vienne, s’ingéniaient à baptiser les hochets, les peluches et les grigris ? Qu’eût été son existence sans cette grosse poupée si peu fantoche, sans ce corps merveilleux, capable de dire l’ineffable et d’objectiver l’invisible ? Sans elle, Kokoschka n’eût-il pas troué sa tête pour qu’y passât enfin l’air neuf de l’immense dehors ?
OceanofPDF.com