Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 37 sur 52

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Malgré

Pour que cesse l'urgence, faut-il...

Pour que cesse l’urgence, faut-il que la douleur soit parfaitement accomplie ?

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Céder, cesser. Consentir. Quelle forme prendrait l’abdication ? Le Prozac, le .22 long rifle ? Un acquiescement à la douleur ? Un renoncement ? « Le pire des maux [est] une âme habituée », comme dit Charles Péguy. Car qu’est-ce qui s’élime et qu’est-ce qui résiste encore ? Qu’est-ce que la douleur ravine alors que je suis réduit en sable ? Quel matériau offre en moi de la résistance, tandis que mon espoir et ma foi forment poussière ? Qu’est-ce que je continue à opposer, alors qu’il me faudrait rester au lit, partir en clinique, me tirer une balle dans la tête, prendre acte de la faillite ? En tout état de cause.

Le corps continue de s’élimer sous l’empire du temps, mais cette érosion est invisible à l’œil nu. Pour la constater, il me faut prendre du recul, regarder en arrière, m’en remettre aux yeux de ceux qui ne m’ont pas vu depuis longtemps et qui, à ce seul titre, peuvent mesurer l’usure à l’œuvre. Mais les autres ne voient rien. Sur mon corps, dans mes yeux, pas d’indice du désastre intérieur. La douleur est presque invisible, à ceci près que mes gestes alentis indiquent parfois un curieux effort. Je manque de tenue. Je me tiens un peu moins bien, mes épaules sont un peu raides, mes jambes tremblent un peu, mes pupilles sont un peu dilatées, mes mains sont un peu moites. L’horreur intime : l’étendue de ces « un peu ».

L’érosion n’est jamais aussi flagrante que lorsque reviennent, d’année en année, des événements. Chaque vingt-quatre décembre me rappelle le vingt-quatre décembre précédent — ici avec la nuque coincée jusqu’à deux heures du matin, là avec des vertiges durant le partage de la bûche, ici en larmes dans le dressing avant l’arrivée des invités, là délesté de toute souffrance jusqu’au vingt-sept au soir. Ces trouées temporelles, ces carottes géologiques exhument non plus des contentements ou des déceptions, mais simplement de la douleur. Il en va de même avec les anniversaires, les feux d’artifice, les fêtes de la Musique, les jours fériés, les équinoxes, les orages, les premiers bourgeons du printemps, le séminaire automnal, la quinzaine de Cannes, la quinzaine de Roland-Garros, la finale de la Ligue des champions, la fête des Voisins, celle de l’école, les images télévisées du Carnaval de Rio, celles des cerisiers en fleur au Japon, le ramadan, l’Ascension, l’Assomption, la Pentecôte, toutes ces réapparitions calendaires inventées pour ressusciter mes douleurs empilées. Le calendrier julien, le calendrier grégorien, le calendrier hégirien, le calendrier républicain, le calendrier lunaire, le calendrier solaire, le cycle des saisons, le rythme de la flore, les festivités annuelles et l’ordre du monde portent en eux le souvenir de ma souffrance. Les célébrations publiques viennent commémorer ma douleur privée. Insupportable récidive du monde. Perversité du souvenir qui, bissant le mal, le rend inoubliable.

(Pierre, auquel je dis ma tristesse à prononcer des phrases telles que « depuis sept ans que je souffre », m’oppose une sagesse à toute épreuve. Dans ses silences qui désormais précèdent toutes ses réponses, comme s’il lui fallait trouver des mots non pas dans sa propre bouche mais dans la sagesse populaire, je perçois un minuscule changement dont je n’arrive à comprendre s’il ressortit à la lassitude ou au doute. Se peut-il qu’il n’y croie plus lui-même ? Se peut-il que je lui aie inoculé mon doute souverain, et qu’il n’ait plus rien à m’opposer que de misérables poncifs ? Se peut-il que je sois parvenu, à grands coups de mots, à bousiller les siens ? Se peut-il que les autres soient désarmés de sorte qu’il me faudra dorénavant miser sur mon impossible courage ?)

Mon éphéméride de la douleur s’écrit par l’effroi, qui est l’appendice du mal. L’effroi de cette « journée de la femme » où je fus si peu homme. L’effroi de ce premier avril qui fut tout sauf une blague. L’effroi de ce premier mai, tandis que nul chiropracteur ne répondait à mes appels éparpillés, comme si une profession entière s’était donné le mot. L’effroi de ce huit mai passé à attendre le neuf. L’effroi de ce quatorze juillet, quand le médicament cessa de remplir sa fonction balsamique. L’effroi de ce quinze août, quand ce même médicament fut surdosé. L’effroi de ce premier novembre où je fus la victime simultanée de deux « effets indésirables » — étrange formule que l’on croirait issue de Capitale de la douleur, ce joli livre de Paul Éluard que j’aime pour l’orage de ses mots et la géographie de son titre. L’effroi de ce onze novembre passé à regretter le dix novembre. L’effroi de ce trente et un décembre lorsque, ouvrant mon agenda pour la dernière fois de l’année, je constatai l’irrécusable suprématie du noir sur le blanc.

Ma vie n’est pas seulement entachée par la brûlure, elle est souillée par le souvenir de la brûlure, qui est image et qui est parfum. Parce que la douleur m’embrocha la première fois devant une droguerie, la vue de ces enseignes anachroniques, avec leur nom aguicheur, plonge dans mon sang des caillots de tristesse, tout comme l’odeur du chlore de la piscine, où l’on sautait enfant sans brassards et coulait adolescent sous les rires, où l’on s’avilissait avec luxe, exhume encore des dangers révolus. Puisque ma douleur fut partout, tout peut faire écho à ma douleur. Par la créance du souvenir, la plaie sans cesse retentit. Tout aura été effrayant, et tout est mémorable. Mon privilège absolu : il n’est qu’à retrouver le goût de l’effroi pour remonter au temps fanatique de la douleur.

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