Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 28 sur 52

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Malgré

Je me souviens du souk...

Je me souviens du souk des tanneurs de Marrakech, de l’odeur pestilentielle des peaux plongées dans des bacs immondes, avec leurs remugles d’excréments, de sang, de chaux et de viscères. Me reviennent mon haut-le-cœur et mes pupilles médusées face à ces hommes bistres touillant les entrailles du monde. Je me souviens de ma peur face à cette scène primitive, face à ces cavités ardentes semblables à un Etna ou un geyser, un vagin ou un anus, un pore ou une plaie, face à tous ces trous profondément archaïques, ourlés de mon seul désir, et dans lesquels je pus glisser mon sexe ou, comme saint Thomas, mon doigt.

Qu’une peau pût être purgée de son sang et de la mort, qu’elle pût être sublimée pour devenir une parure, me semblait merveilleux. Plongeant leurs mains dans des cratères pareils à des solfatares, les tanneurs de Marrakech malaxaient le cuir des bêtes et la moelle des pigments, préparaient le support et les couleurs comme le font les peintres, comme le fit Van Gogh qui, un couteau à la main et un pinceau dans l’autre, transfigura lui aussi la boue, celle des champs que couronne cet horizon où s’affrontent à parts égales l’orgueil de la terre et le nonchaloir du ciel.

Là, dans ce souk troué de bouches infernales, le soufre, le sable et le safran ruisselaient sur le sol, l’imbibaient et le satinaient. Le monde comme un oripeau, aurea et pellis, or et peau, trésor et chair, soleil et surface, bijou et membrane. En cet enclos de terre meuble, foulée par d’alchimiques tanneurs, mes semelles laissaient des traces géométriques — stries et chevrons — au milieu des empreintes de leurs pieds nus. On eût dit que ma civilisation piétinait leur sauvagerie. Je demeurai longtemps à observer leurs menées nécromantiques, leurs gestes d’assassins et leurs yeux de Gorgones, leurs antiques manières de scarabées, ces somptueux mangeurs de merde.

Je veux chier ma douleur, ainsi de l’enfant contemplant avec satisfaction ce qu’il a fait et ce que c’était, mélangeant dans l’émail des latrines les substances comme les auxiliaires. Mon corps est une tuyauterie où circulent l’invisible et l’impur, où s’amalgament de longs déshonneurs et de vieux dérangements, tout un précipité d’âme, toute une boue que j’imagine pareille aux pelotes que recrachent les oiseaux de nuit parmi lesquels, avec son nom de fabliau, la « chouette effraie ». Mon corps est un égout où fluent des liquides, des humeurs et des rêves, un cloaca maxima où vaguent les scories de ma vie indigeste — rancœurs, contritions et repentirs, arriérés du mal indigeste. Je suis souillé par la douleur qui emboue le corps. Je ne souhaite plus l’apaisement mais juste l’excrétion. Le soulagement.

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