Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 29 sur 52

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Malgré

La douleur est une substance....

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Je m’enferme dans les toilettes. Je sors de ma poche le flacon, tourne dans le sens des aiguilles d’une montre le petit bouchon blanc, strié de cannelures biseautées. J’ouvre le temps. Quelques tours de cadran suffisent. Je prends la petite cuillère, que le robinet remplit à ras bord. La surface de l’eau n’est pas plate, elle forme dans la concavité du couvert une surface bombée, la même que dessine l’horizon vu du hublot d’un long-courrier, quand l’œil saisit éperdument la rotondité de la Terre. Tout, ici, a le goût de l’immensité. Au-dessus de la cuillère gonflée de liquide, j’incline le flacon avec une lenteur éprouvée, presque solennelle. J’observe la goutte céruléenne enfler comme une baudruche, parfois réaspirée vers le contenant, hésitante et apeurée comme mon cœur. La goutte me prolonge, me ressemble. Puis la goutte cède, tombe dans la cuillère, chute dans la surface bombée de l’eau qu’elle éclabousse sans la crever, sans rompre l’équilibre liquide, moins fragile qu’il n’y paraît. Le bleu épais de la goutte ne se dilue pas immédiatement dans la transparence de l’eau, il y forme un précipité de matière filandreuse. On dirait un gamète mâle pénétrant l’ovule, fouillant la matière du désir avant de s’y engouffrer. On dirait une comète perforant l’atmosphère avant d’y disparaître, laissant longtemps dans l’éther le tracé de sa queue. L’immensité, encore. Le bleu chancelle, s’étiole. Renonce. Une seconde goutte vient rejoindre la première, s’engloutir dans l’eau, la teinter de sa persévérance, la féconder de sa promesse — vie meilleure, corps guéri. Versée sous la langue, la mixtion laisse un parfum douceâtre et sucré, pareil au goût de la mangue. La longueur en bouche surprend, étire un plaisir incertain. La suavité augmente, s’envole, tangente vers l’absolu avant de s’effondrer abruptement, laissant place à un engourdissement de la pulpe. Le palais s’ankylose, la langue par endroits se paralyse. Le sucre bleu de l’opiacé devient curare. Dans le corps, du poison. Dans le sang, de la joie. Vertige des métamorphoses pareil à celui des héroïnomanes qui, dans des toilettes autrement sales et avec une cuillère brûlante, cuisinent en secret leur honte, se débattent avec l’infini et rejouent quotidiennement le grand huit des jubilations artificielles.

(Je dis à Martin combien m’épuisent cette assuétude aux médicaments et ces prises erratiques engendrant un temps haché, syncopé, sans liaison. Je rêve de réintroduire de la durée dans la pharmacopée, de renouer avec la régularité, avec la scansion bête du temps. Lui : « Achète un pilulier... »)

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