Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 8 sur 52

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Malgré

L'enfer n'est pas la douleur...

L’enfer n’est pas la douleur extrême, mais l’extrême répétition de la douleur. Il me faudrait ne plus souffrir d’attendre, ne plus souffrir de souffrir, précipiter le monde de la douleur vers sa fin, basculer le corps vers le temps d’après, le rendre à la temporalité, aux heures et aux minutes, à la grâce, comme Paul dégringolant de son cheval sur le chemin de Damas. Souffrir dans le temps relève de la conversion, et certainement du miracle. Heureux celui qui réintroduit de la durée, qui échappe à l’ankylose du temps fixe, qui renoue avec le cadran du monde, avec le calendrier, avec le temps liquide par lequel s’écoulent les secondes et les grains, quand s’épanche la vie qui va. Heureux celui qui voit le temps percer l’abcès, suturer les os, refermer la fracture ouverte, faire toutefois que la greffe prenne. Heureux celui qui abandonne la plaie pour la cicatrice.

Pour goûter le sentiment du temps, je me pince le bras gauche avec l’ongle de ma main droite, avidement, mauvaisement. Mutilation domestique qui s’abreuve du lait maternel, avec ses caillots moralistes et ses « tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même ». À ma main droite, pleine de rapacité, j’offre en pâture mon bras gauche, que j’abandonne sur mon matelas comme la gazelle se donne à la lionne. Je mets la main sur la proie et, tandis que l’index torsade la chair vive, l’ongle du pouce opère. Cela me plaît ; il se passe quelque chose, et ce quelque chose change avec le tic-tac de l’horloge. Le temps officie. Apparaissent sur la peau une échancrure nette, puis une entaille floue, puis une bouche vulvaire qu’ourlent deux minuscules lèvres, puis un hématome, puis une marque semblable à un stigmate, autrement dit à un souvenir. Sans attendre, les couleurs virent. D’abord sépia, le sang coagulé se pare de reflets bleuâtres, puis brunâtres, puis olivâtres, puis noirâtres. La plaie devient ecchymose, puis cicatrice. Enchaînement des réactions. Étude des métamorphoses. Sous le secret de mes draps trop propres, enkystés par l’amidon, je me lacère pour réintroduire la durée. Je me pince pour croire au temps.

Pour éprouver diversement cette durée, j’ai acheté un petit sablier de verre, au prétexte de l’offrir à mes enfants pour se brosser les dents. Le déversement du sable dans le bulbe inférieur me méduse. Cet écoulement ininterrompu ressemble à mes marées, à mes plages douloureuses, nul grain de sable ne pouvant enrayer une mécanique faite de grains de sable. Sable, plage, marée : le corps est le lieu de l’érosion éternelle, et la maladie une grève de la fin.

Contre le temps incessant, la mort m’apparaît moins comme une expiration biologique que comme une délivrance susceptible de m’arracher à la perpétuité douloureuse. Ça finira, de toute façon. Rien de cela n’est éternel. J’ignore si la mort est un couronnement ; je sais seulement qu’elle écroulera le mal.

(Paul me dit de ne pas attendre, de ne plus surseoir, de ne jamais laisser traîner, de prendre la douleur à la racine, de l’étouffer dans l’œuf, de la médicamenter, de la saigner, de la faucher au moindre indice de son bourgeonnement. Sa prescription me contrarie car elle glisse dans ma main non pas une Table de la Loi ou une vie mode d’emploi, mais une pompe à morphine qui me rend à ma responsabilité scélérate. Paul se moque des indulgences : il sait depuis la nuit de l’enfance le pouvoir des étranglements.

Juliette s’insurge contre cette prescription de Paul, fustige sa violence illusoire, commandée par une « virilité d’adjudant ». Elle plaide pour la sagesse et la clémence, pour cette délicatesse femelle qui rend les hommes bons lorsqu’ils vont aux mamelles des louves ou dans le ventre des baleines.

Charlotte ne m’entend pas, entêtée par une expérience victorieuse, car jamais désavouée, qui hisse le passé en réservoir du bon sens, qui fait du « vécu » une source inépuisable d’homologations, à coups de « je me souviens que », de « j’ai moi-même un ami qui », de « preuve en est ». Je voudrais qu’elle me délivre avec la formule exacte, par l’abracadabra de la langue. De Charlotte, enivrée de jugeote, j’abhorre plus que tout l’exhortation à « prendre mon mal en patience », cette formule par quoi j’entends une injonction à prendre le temps de souffrir, à prendre le mal dans la patience, dans les rets de ma patience, comme si je pouvais prendre mon mal en mon âme et conscience, alors que c’est l’inverse, que c’est le mal qui me prend, que c’est lui qui me ligature et me dompte, me guide comme un chien, m’oblige à renifler la pestilence de mon chagrin, me montre jour après jour que c’est moi qui suis sa bête, sa chose. Mon mal me prend, et il est plein de superbe. Il me prend dans son filet, dans sa toile. Il est l’araignée et je suis la mouche, cette mouche à merde aux reflets émeraude, vile et belle, d’une turpitude coruscante.)

À la mort de mon grand-père, je demandai à récupérer deux reliques : une pince à sucre chromée qui, semblable aux crochets que téléguident les enfants dans les fêtes foraines pour harponner des peluches, incarnait parfaitement l’idée que je me faisais de la promesse déçue ; une petite horloge hexagonale de formica verni dont le cillement de l’aiguille, découpant le silence comme une hache le bois, glissait dans mes tympans le bruit même du temps. Tout est bon pour renouer avec la bienfaisance de la durée, pour n’être plus chien ni mouche, pour égrener, écouler et épancher, pour réintroduire la cadence dans mon corps ruiné, offert en holocauste à Sa Majesté l’Immobilité.

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