Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 16 sur 52

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Malgré

Sur la feuille qu'elle arrache...

Sur la feuille qu’elle arrache de son ordonnancier, elle s’avise tout à coup de donner forme à l’intensité de ma douleur, rythmée par des crises, longues comme le coucher du soleil, et par des rémissions, foudroyantes comme le rayon vert. La plume du stylo Montblanc, sans jamais quitter le papier, comme dans les épures d’Henri Matisse ou de Jean Cocteau, dessine une sinusoïde dont les cimes hautes et pointues, circonflexes, alpines et joyeuses, répondent à de longues fosses, celles de la souffrance océanique, durable. J’y vois le canyon de ma douleur, sa topographie ébréchée, son relevé élégiaque. Je pleure, mouille ma manche. Je cède face à la matérialisation parfaite de ce courant alternatif, avec ses périodes régulières et ses signaux asymétriques, face à l’encre noire traduisant l’électricité qui me parcourt sans répit et me charge d’une puissance inflammable. Je sanglote car le petit dessin, cette chose muette, exprime tout à coup ce que les mots ratent. Je lui dis que oui, que c’est cela, que c’est ainsi, que ma douleur est telle. Elle ne me prend pas la main, elle fait mieux, elle me donne le nom de ce graphe si loyal envers l’envahissement intérieur : le « rythme de la malaria ». D’un coup, ma douleur rejoint un mot exotique, un peu anachronique, un mot d’ailleurs et d’antan, un mot de littérature, un mot pareil au mot « sanatorium » que j’aime tant car j’y vois Thomas Mann, Vladimir Nabokov et Alberto Moravia, des enfants chétifs et des silhouettes ténues, la grosse dame mauve et le vieillard de la fontaine Wallace, toute une humanité invisible car déportée sur les sommets du monde, là-bas, au loin, en haut, au grand air.

Et dans ce grand air morbide, je vois voleter les mots « phtisie », « cure » et « pleurésie », « Mitteleuropa » et « Kafka ». Je vois, parmi les cimes, sur la montagne magique, la veste galonnée d’Heinrich Himmler et, engoncée dans la veste, la silhouette du meurtrier et, sous son corps civil, son corps meurtri par une douleur insupportable qui fait de son squelette une herse et dépose dans son estomac des souffrances diaboliques — pulsions et remords mêlés. Je vois sa fine moustache, soignée comme un ralliement, et ses petites lunettes cerclées or qu’il a laissées sur le guéridon puisque, allongé, il offre son corps aux larges mains de Felix Kersten, grand Estonien au prénom de joie s’employant chaque jour à soulager ses châtiments secrets. Je vois le masseur balte, formé par le maître tibétain Kô, qui empoigne le corps ténu d’Himmler, vulnérable comme jamais, offert comme à nul autre, je le vois apaisant de ses doigts bons la chair mauvaise en échange de quelque transaction humaine — selon, la libération de cent étudiants norvégiens, le détournement de deux mille sept cents juifs vers la Suisse. Je vois Himmler, souffrant comme une bête avant d’être enterré comme une bête, sans sépulture et sous une terre ignorée, dérobé au recueillement, je le vois qui épargne des vies par paquets et par wagons au nom d’un soin petit mais infini. Je vois les mains providentielles dont le Reichsführer-SS ne peut plus se passer, ces grosses pognes qu’il veut exclusives car elles oignent de douceur la chair envenimée. Je vois sur la balance de l’archange Michel le soulagement de ce corps damné, contrepesé par le sauvetage de soixante mille vies. Et je vois encore, sous la terre ignorée, les galons ainsi que les lunettes cerclées or et, dans le grand air morbide, des étoiles jaunes et des soleils noirs, des astres gonflés par le chagrin comme des zeppelins.

(Claire : « Je me suis inscrite en ligne à une revue suisse de médecine. Tu verras, les comptes rendus sur la douleur chronique et les rapports des derniers congrès rhumatologiques y sont presque tous accessibles. C’est formidable, on va tout lire, enfin tout comprendre. »)

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