Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 10 sur 52

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Malgré

Le monde est tremblé. J'essaie,...

Le monde est tremblé. J’essaie, pour n’être pas dépaysé, de m’en remettre au familier, tout comme le petit garçon, pour consentir au sommeil sous la mâchoire de l’obscur, s’en remettait aux choses connues — comptines périmées, rais ordinaires, idées fixes et odeurs de souillure. Le familier n’est plus dans ma famille d’où mon corps inflammé m’exclut, attendu que mes enfants veulent une mère qui cajole et non un père qui s’étend, plus dans mon travail où faire illusion est un plein-temps, plus dans ces rues pavées de mauvaises intentions que j’emprunte en titubant, grisé par le mal. Le familier gît dans le mal quotidien qui m’a apprivoisé en claquant des doigts, qui a entaché ma santé comme le noir pollue le blanc, la cendre souille la chaux, comme la macule sur l’iris corrompt le champ immense du visible. Mes nouvelles mœurs, édictées par la jurisprudence de ma douleur, hissent le passé en paradis perdu, quand mon corps n’était pas dépucelé par le mal. Tout m’est intolérable qui me rappelle combien mon innocence n’est plus.

Je ne sais pas souffrir.

Le paysage a changé. Les noms aussi. Ceux des médicaments, couronnés par le suffixe « -il », celui qui sent la meute et la mort, le chenil et le péril, tout l’exil de soi. Le monde aboie. Est une traque. Comment m’abandonner, me résoudre à cet infinitif réfléchi, censé dire la paix par l’abdication ? M’abandonner ? Qu’est-ce qui se cache sous ce m’, sous cette simple lettre qui est un mot munificent quand il est épelé, un mot qu’une petite apostrophe relie ici au souci de soi et suture au grand fait de perdre ? Que s’agit-il d’abandonner, au bout du compte ? Mon identité — celle des mairies d’arrondissement et des commissariats de police ? Mon image — celle des tablées qui sans cesse m’échappe en dépit de la cautèle et des roueries, de même que me stupéfient toujours les photographies développées malgré la préméditation de ma pose ? Mon enfance, avec ses pourquoi et ses comment, en quête d’une parole sentencieuse, trop grande comme ma salopette ? Me faut-il abandonner la béquille ou l’orthèse, les doudous ou les grigris, les roues stabilisatrices, tout cet instrumentarium qui consiste à tenir et à croire que l’on tient ? Puis-je m’abandonner sans effondrer ce corps qui est un boyau de muscles sans vertèbres, une peau gonflée sur un manque, une amphore tournée sur un creux métaphysique ? Est-il de combler ce trou qui est une clarté devant quoi je m’abîme ?

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