Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 32 sur 52

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Malgré

Alors, c'est donc cela, des...

Alors, c’est donc cela, des gens ne rencontreront jamais cette grande fissure qui ébrèche la vie et qui, du jour au lendemain, alors que l’on rougissait sans mot dire quand en janvier l’autre vous souhaitait une « bonne santé », vous instruit un mardi de juin sur la binarité par quoi l’homme est écartelé, cette binarité qui n’est pas le yin et le yang mais le coq et l’âne, le violon et la cymbale, quand l’être est désaccordé de l’intérieur, quand vivre ne va plus de soi, quand la rampe de l’escalier est une barre fixe, quand les trucs les plus élémentaires sont ainsi que des agrès, quand l’effort empoisonne le moindre, quand tendre l’index pour montrer la pâtisserie ou le rouge-gorge est un coup de fouet, quand l’âme et la carcasse se désassemblent, quand la lettre ne rentre plus dans l’enveloppe, dans le corps déchiré, dans cette « gousse de chair », écrit Pierre Bergounioux, dans ce « sac de cuir » avec ses « os assortis de ligaments », pleure Michel-Ange qui vient pourtant d’offrir à un pape irascible, et à son corps défendant, le plafond versicolore d’une chapelle Sixtine ample, humide et voûtée comme un thorax.

(Je parle à Pierre de Nadia Comaneci, dix sur dix aux agrès, fêtée par des hymnes et des drapeaux candidement armoriés — soleils radieux et lendemains glorieux —, parée de son adolescence pleine, de son corps nubile et de sa volonté magique, de sa conformation miraculeuse qui fut un beau jour violée par des puissances adversaires — despotisme d’un entraîneur, sommations d’un tyran coiffé d’un chapeau à la valaque, menstruations irrémissibles. Nadia qui était reine en même temps que pauvre perdit l’usage de son corps souple comme une virgule, devint femme et proie, encombrée d’être femme, meurtrie d’être proie, plus jamais innocente, jamais plus insouciante. J’avoue à Pierre regarder en boucle, sur YouTube, les pirouettes de cette sirène écaillée de lycra que materont bientôt la censure et la mue, toutes les douleurs du monde, je lui avoue pleurer face à cette silhouette qui, vierge du savoir mauvais, évolue sous les yeux avides des hommes et s’enroule ingénument à la barre métallique comme une danseuse de pole dance autour de son axe, comme le serpent autour du bâton d’Esculape — sexualité et médecine réunies. L’indolence, parfaite. Dix sur dix, donc.)

Alors, c’est donc cela, des gens, les mêmes, ne se taperont jamais la tête contre les murs, ne chercheront jamais l’excuse pour le noir sur l’arcade ou le bleu sur la tempe, ne sauront jamais le pays du dedans qu’est le corps, ce pays fortuit qui exile à demeure, cette région sans consolation où un mardi de juin le besoin prime à jamais le désir, ce besoin qui est un manque outrenoir pareil au trou de la moelle, pareil à la gorge où je plonge des hypnotiques et des antalgiques, parfois du vin, beaucoup de vin, puisque la liquéfaction par l’alcool est semblable à la dissolution par la douleur, quand « l’être à freins », comme dit Henri Michaux, voyage enfin dans un univers fractal, luxurieux et intempérant, à visiter un ailleurs si libre que le souvenir peut en être intolérable, car il est toujours dangereux de pousser la porte du cachot.

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