Malgré
Je rêve de mots légers,...
Je rêve de mots légers, solsticiaux — « ponton », « rustine », « pédalo » et « lucioles ». Je rêve d’été, de cette licence cérémoniale qui commande à des êtres ordinaires de faire en juillet comme en août ce qu’ils s’interdiraient dans le siècle : montrer leurs fesses péremptoires, afficher leurs seins, tomber la pudeur et le textile qui voilaient avant-hier leurs cicatrices et leurs regrets, souvent les mêmes, immoler leur retenue, leur patiente équanimité, offrir au soleil ébahi la topographie de leur corps étendu, pareil à un paysage, dévoiler leurs concavités et leurs convexités, leur silhouette sculptée par les résolutions, se mettre à nu, paraître et savoir paraître, sortir de l’eau comme la reine lagide du bain, soumettre à l’avidité de l’œil leur splendeur anadyomène.
Je rêve d’être inaperçu, d’être un épouvantail parmi les mannequins, un alité parmi les allongés, d’être anodin, ensablé dans un anonymat que rien ne dénonce — chute mauvaise des reins, entorse à la statique —, que ma convalescence soit un prélassement, que mon corps ulcéré soit indécelable au milieu du corps social, transitoirement désinvolte. Je rêve d’être insignifiant sur ces rivages arcadiens comme l’Estaque, là où le vert frelate le bleu puis se disloque dans l’azur. Je rêve d’être perdu sur cette plage lacustre et gazonnée, duveteuse comme le green d’un golf et douce comme une Grande Jatte. Je rêve d’« étoiles filantes » et de « grande pergola », de ces locutions articulées lors de la mansuétude des chairs. Je rêve de leur corps à eux, lointain et impénétrable, étanche à mon savoir, de leur corps estival en janvier, de leur corps sans esquintement en quoi je vois la félicité et la frivolité, de leur aise, de ce qui me fut et de ce qui leur est. De leur vie franche et sans douleur. De leur indolence.
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