Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 41 sur 52

Pages du PDF

Malgré

À notre bras, un bracelet...

À notre bras, un bracelet plastifié, avec notre nom et notre matricule. Comme dans les maternités. Ne pas nous confondre, et ne pas nous perdre. Autour de nos yeux, cernés semblablement à ceux des divinités égyptiennes de profil et en méplat, un sillon vient dire l’ornière et l’ombrage du mal, le khôl de nos souffrances supportées. Souffrir trafique. Maquille. Dans nos voix analogues, la lassitude. Sur nos corps, partout l’engeance de la douleur. Dans nos chambres, des draps jaune pâle, comme si le jaune avait jauni, gansés d’un liseré de lettres bleues « AP-HP », promesse et propriété de l’Assistance publique. Sur les télécommandes — lit, alarme et télévision —, les empreintes palimpsestes de nos pouces gras. Ceux qui furent là avant nous ont laissé des traces, malgré l’affairement des nettoyeuses sénégalaises, avec leurs cheveux enturbannés de soleils, sœurs ou cousines de celles, lavandières modernes, réparant dans les trains et les avions nos souillures de passage.

Un simple loquet contraint l’ouverture de nos fenêtres. Par cette meurtrière, impossible de prendre l’air, de se foutre en lui. Mourir est possible, mais allongé dans un tissu passementé. Des consignes pullulent sur des tableaux velleda, taguent nos murs. Palais des proscriptions et des impératifs. Tout est écrit, jamais dit — médicaments, aliments et intubations. L’oralité n’est plus une bouche, mais un œsophage. Des poignées en inox, partout — douche, murs et toilettes. Des verrous, nulle part. Nos chambres sont des moulins sans paroles. On y entre sans un mot. On ne prend jamais le temps d’y causer. Quelqu’un s’est-il une seule fois assis sur la grosse chaise de merisier, ce siège discursif limogé entre mon lit et le placard, alibi vulgairement surnuméraire ?

Nous est un je.

Sur mon planning hebdomadaire, mon programme quotidien : kinésithérapie, balnéothérapie puis perfusion. Après l’effort, le réconfort. Je dois m’entraîner, me ressaisir, me déprendre de mes manies. Me déshabituer. Me rééduquer dans cette maison de correction où il n’est que de redresser mon corps comme un tort. Je suis en oubliettes. Les portes s’entrebâillent, les mains s’entremêlent, les bouches s’entrouvrent, les visages s’entraperçoivent. Je mène une vie furtive. M’étranglent des ruminations oiseuses, drôlement insomniaques. Je m’ouvre à l’infirmière de mes angoisses abrogeant ma quiétude, cette main courante du sommeil : « Il y a une psychologue le lundi après-midi pour cela ; vous lui direz, à elle. »

Rien n’est dit, et rien n’est dicible. Il me faut tout comprendre de moi-même, comme Archimède dans son bain. Empire de la déduction. Aujourd’hui éclaire hier. Je suis toujours en retard. En excuse. Je suis soumis à une loi jamais énoncée : juridiction des tyrans. Aux infirmières de nuit, qui taciturnement m’apportent mon plateau, sondent mon oreille et caoutchoutent mon bras, je me risque à demander des autorisations, mon droit. Mais ma politesse ne paie pas. Pas plus que ma sollicitude. Rien n’est grave dans ma chambre murée dans le silence, à quinze pas du grand ascenseur, dont le libellé des étages et les corps dissimulés sous un drap dans leur entier culpabilisent mon tourment en m’exceptant de la vraie tragédie. Je suis illégitime dans ce grand hôpital aux baies géminées, dans cet Escurial de la douleur où je me surprends à étudier désormais le loquet des fenêtres. Du silence, jamais. Mais du mutisme, jusqu’aux formulaires anachroniques — « vous arrive-t-il de prier Dieu ou le destin pour que la douleur ne dure pas ? » — que l’on dépose nuitamment sur mon lit, tel le protocole de l’onction dernière, comme si ma survie se résumait désormais à une petite anagramme — prier ou périr.

Cela va plus vite que prévu. Je me réapprovisionne en tout, en shampoing, en crème et en mouchoirs. Dans la cafétéria où je m’offre le matin un rocher coco emmêlant sous ma langue lipides et glucides, le gras et la douceur, toutes les largesses du plaisir, je m’avise quotidiennement de la présence, au milieu des revues, du petit coupe-ongles dans sa gaine de cuir noire en quoi je vois non seulement la lame amenuisant les vivants comme les morts, mais aussi l’universelle scission entre deux mondes — les prévoyants et les étourdis, les pessimistes et les optimistes, ceux qui passent et ceux qui pensaient ne faire que passer.

Au sous-sol, le gymnase pue. La faute à des corps tendus par des efforts longtemps délaissés. Bruits des pédaliers et des courroies, des élastiques et des sangles, de la gomme et du fer, de l’endurance mécanique. Partout du surplace. Ramer sans fendre l’eau, courir sans avancer. Mimer la vie mobile. Nager arrimé. Dans la piscine trapézoïdale, hérissée de garde-corps et de garde-fous, où gisent telles des épaves des vélos et des marchepieds, des engins bizarres, je sautille sur un pied, tends la nuque et lève un bras, « oui, voilà, c’est ça », je baisse les yeux sur ma vie abaissée, humiliée par la charia du mal. Je pleure de me deviner. C’est un peu vivre que de revivre, me disent les haltères en mousse et les planches en polystyrène que je brandis en frétillant sur Angie des Rolling Stones, encouragé par une voix colonelle. Angie, je ne le sais pas encore, sera le générique de ma douleur.

Eux, et elle.

Lui, démantibulé, calé dans un fauteuil roulant, vient tous les matins nous observer. Il ne peut plus. Et il m’en veut de pouvoir encore. Il a des bras et des jambes à moitié. Il me reluque du coin de son œil poché — astre glauque qui déshabille ma timidité. Il me regarde m’agiter, suer ; il ne dit rien. Je suis sur la scène, lui au premier rang. Mes efforts lui sont refusés. Il n’est qu’avidité. Il me regarde faire avec envie. Il bande à l’œil.

Lui, avec ses grands yeux, agoniques mais doux. Sa vieillesse nue, et son corps malade qui oblige sa joie. Courtoisie de la douleur qui s’excuse. Je vois toutes ses marées, son squelette comme un estran. Je voudrais serrer dans mes bras son torse pris dans un corset. On dirait un saint, et je lui prête une vie de saint, bonne, une vie à parler aux chats et aux oiseaux, à écouter les enfants, une vie aimable, infiniment pleurable, une vie belle, alliage de réserve et de retenue, une vie soudainement emboutie par une mauvaise échographie.

Lui, râblé comme un taureau. Usé, mais puissant. Son odeur de bagarre, son envie d’en découdre encore. Prédateur faussement abdiqué, il ressemble à Harvey Weinstein agrippé à son déambulateur lors de son procès, gros bébé poussant son engin tel un landau, Barbe-Bleue manœuvrant le siège d’une victime inapparente.

Elle, belle et biblique, de cette splendeur vétérotestamentaire qui fait les femmes flagrantes — Esther et Salomé. Sa beauté me tance. Son accent américain maudit la chaleur l’obligeant à abandonner la combinaison quotidienne qui empêche son squelette de devenir du collagène, sa peau d’être un lambeau. Elle est blanche et ses tatouages ont estampé l’ordalie sur la chair. Elle sent le savon de Marseille, le feu. Ses yeux céladon sont cendrés par des larmes mal évaporées ; du ciel bleu et, autour, un nuage noir. Ses faux cils, ses ongles peints et l’ambre dans son cou disent sa persévérance. Masquée au gymnase, qui dans la Grèce ancienne était l’endroit même de la nudité, elle est bonnetée à la piscine. Je ne la vois qu’à demi. Sa chair désunie est un puzzle. Sa maladie est orpheline, son corps en morceaux. Elle est un rébus : partout je la suivrais.

« Angie, where will it lead us from here ? »

Punaisés sur le mur pastel près de l’espalier, et formant cumulus, de petits mots adressés par d’anciens patients remercient les kinésithérapeutes et les ergothérapeutes, tous ces tuteurs ayant remis d’équerre nos chairs infléchies. Cartes postales égayées de cœurs à l’encre rose, dates miraculeuses soulignées à la règle, remerciements lilas sur papier quadrillé : l’école de la gratitude. Ces ex-voto froissés m’ordonnent de réussir à mon tour cette « réadaptation de l’appareil locomoteur » où il n’est que de singer la position du papillon, du cobra et du chien tête en bas, de battre de l’aile, de faire la bête, de jouer à chat, d’être comme un poisson dans l’eau avant la visite hebdomadaire du chef de service, celle du mardi, la « grande ». Vingt-cinq personnes sont alors autour de moi, qui reçois allongé. Impolitesse et humiliation. Prérogatives et hiérarchie. Le pontife s’assoit sur la grosse chaise de merisier. Elle était donc pour lui. Saint siège. On expose à voix haute mon cas, on semble dire la vérité rien que la vérité ; c’est un grand oral pour les subordonnés cardinalices, jamais pour le Lazare que je suis, muet, comme mort, ou alors vivant sur une table de dissection. On pontifie. J’attends que soit dite la messe, par un autre ma peine, que la parole tierce traduise mon défoncement intérieur, que soit enfin prononcé le Grand Verdict. Je devine sur la tête du chef de service la secrète tiare, dans sa main gauche l’invisible sceptre, le Grand Caducée, dans sa main droite le Grand Codex et entre ses jambes le Grand Phallus, tous ces totems par lesquels, dans ma chambre monacale et dans les séminaires internationaux, urbi et orbi, il règne en souverain. De l’index me désignant, il dit à l’assemblée « voyez son errance à la con » et « ses recours de merde », il chie sur ma foi et sur mes onguents, sur mes croyances païennes, sur la psychanalyse et la chiropraxie, sur mon apostasie allopathique, sur mes marchands du Temple, il dépose sa parole comme un étron, oralité et analité mêlées, défécation de la sentence qui d’un mot le soulage et déshonore ma vie. Curie et curée. Il part, laissant ouverte la porte sans verrou sur mes spasmes. Dans la faïence des toilettes, je vomis le poisson blanc et le Babybel de midi, accroché d’une main à l’abattant dégondé et de l’autre à une poignée murale trop basse, dont je comprends soudainement l’usage.

OceanofPDF.com