Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 4 sur 52

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Malgré

Dans la psyché du salon,...

Dans la psyché du salon, moi. Moi : mon image. Fermeté de la silhouette, tonicité des muscles. Épaules alignées, bassin déhanché. Léger contrapposto. Corps athlétique, praxitélien, sculpté par le renforcement musculaire, les longueurs de bassin et la course à pied. Par la volonté. Figure de marbre, mais saccagée de l’intérieur.

Beauté parjure.

Ma grâce comme une excuse, ou une amabilité. Comme la moindre des choses. Comme une politesse redoublée à mesure que me remue l’indiscernable venin. Bénéfice secondaire : le mal qui la corroie rend la chair bonne et douce, onctueuse. « Morbide », disent les Italiens. Et parfois désirée par des femmes et des hommes comme du bon grain alors que partout l’ivraie.

Je trompe mon monde par ce corps qui passe son temps à passer pour. Je suis comme la grande odalisque d’Ingres, cette esclave de porcelaine, belle, visiblement belle quoique douloureuse, splendide mais excédentaire, cou trop long et vertèbres surnuméraires. Ma conformation joue des tours. À table, on trinque à notre santé, y compris à la mienne. Dans les hôpitaux, on rit de me voir si beau en ce miroir qui habille le large mur face auquel des anatomies tentent de se réparer en rythme. J’y suis accusé de tricherie. Personne n’y croit. Je serais indemne, ils seraient damnés, eux qu’autorisent leurs craquelures, leurs sillons et leur affaissement. Illégitimité de ma présence. Mes « paramètres » sont excellents et ma marche « déliée ». Je vais l’amble au milieu des percherons.

Mon apparence dément ma douleur comme le rose vif sur les corps hagards de Pontormo. « Toi, vraiment ? » Dans le regard de l’autre, l’interrogation, au pire la suspicion avec, sans doute, ce malin plaisir à considérer que la désunion frelate la vie d’autrui, que dans la faïence macère parfois la déconfiture, que le contenant est au contenu comme Venise à la joie — un cadre stérilement beau.

On me demande des signes extérieurs de douleur, mais je n’ai que des mots. Il faut me croire sur parole. Dans ce corps bénin gît un mal qui, chez d’autres, creuse les joues et courbe le buste, amoche et enlaidit, dépare l’ancienne harmonie : le saccus merdae peut être tressé de fils d’or ou serti de lapis-lazuli.

(L’ami de Paul me l’a dit : « Comment y croire en vous regardant ? »)

Sur mon corps-amanite, des regards comme des mouches. Des gestes, même. Parfois de la convoitise, enflammée par mes phrases prophylactiques. Interdit par la douleur, mon corps est une braise.

Que du feu, alors que partout de la cendre.

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