Malgré
La douleur anéantit la temporalité...
La douleur anéantit la temporalité et la saisonnalité. Cela fait des mois qu’il n’y a plus de lundis, mais de simples débuts de semaine dont je sais qu’ils suivent les répits du week-end et signent invariablement le retour du supplice au travail, de l’immobilité sur la chaise de bureau ou sur le fauteuil ergonomique qu’une concession à la médecine du travail m’a fait un jour essayer au fond d’une banlieue rouge, puis commander, puis délaisser, puis haïr. Demeuré dans un angle mort de mon bureau — un open space imaginé pour dompter les corps collatéraux —, le fauteuil attise ma tristesse et certaines convoitises, la faute à ses accoudoirs de plastique lustrés, à son assise et à son dossier ajustables. Trône délaissé, il me rappelle que je suis un roi qui se meurt, que mes forces s’éteignent, que les mesures prises avortent, que la clémence promise échoue, que mes efforts dociles pour « aller ne serait-ce qu’un peu mieux » prennent l’eau ou, comme sur ce fauteuil imbécile, la poussière.
Il n’y a plus de lundis, plus de mercredis, plus de sentences chronologiques, seulement des moments passés ou non avec l’acier du mal. Il n’y a plus de fins d’après-midi, mais juste des délivrances conquises après des journées passées à tenir, juste des droits à regagner la position amie — alitée. Il n’y a plus de réveils, mais des retrouvailles avec la douleur diurne. Il n’y a plus de secondes, de semaines ni de mois, il n’y a plus d’instants, mais des laps de temps, des « périodes », comme disent les physiciens, des plages avec ou sans douleur. Il n’y a plus de durées, mais des fréquences et des intervalles, épouvantablement récidivants. Ne comptent désormais que le ressac des maux et le jusant de l’étau : les durées sont devenues des marées.
(Il y a six ans, à Claire : « Songe que j’ai sans cesse mal depuis trois jours. » Hier, à la même : « Songe que j’ai mal depuis deux mille jours. » Ses « ne t’en fais pas, dans une semaine, ce sera un mauvais souvenir » ont laissé place à ses « qui te dit que dans six ans tu souffriras encore ? ». Après ces mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept jours, comment croire au énième médicament, à la nouvelle prescription, à la position du lotus, aux mots de réconfort, aux caresses profuses, aux caresses inconditionnelles qui disent que nous sommes encore aimés ? Le calme était hier attendu, il est aujourd’hui espéré. Je mise sur l’avenir. Je parie, cherche à y croire. Je guette les signes de toutes parts. Ma vie est une superstition, et le monde partout augure ; je scrute le ciel, les signes et les oiseaux ; je sonde mes entrailles et mes viscères. De la souffrance, je suis l’aruspice.)
La douleur chronique est une chronique de la douleur. Dans mon petit agenda, j’ai décidé d’évaluer le mal sur la double page qui déploie l’année à venir, pressentant que l’unité de mesure excéderait la semaine ou le mois. Avant le coucher, d’un stylo plume dont la pointe fine autorise une précision millimétrée, j’accomplis en cachette un rituel identique à celui des prisonniers consignant sur les murs de leur geôle un temps sinon insensible. Dans le rectangle matérialisant chaque journée, je colorie à l’encre noire la quantité de douleur ressentie et, par ces rectangles alignés, je jauge le mal. Géomètre du souvenir, je mesure combien la douleur noircit mes jours. Panoptique du mal quotidien, ce petit damier est un jeu d’échecs répétés, un écheveau semblable à ceux de l’art brut. Rigoureux, il me permet de contempler à vue d’œil l’étendue des dégâts, l’inclémence de ma vie faite chienne, les moments de crue. Ridicule éphéméride que gondolent des larmes éclatées et qu’aquarelle l’encre mauvaise ; car sans doute est-ce là le rôle de ce carnet de santé : me faire pleurer — sur mon sort, sur mon passé, sur cette vie immonde que j’enregistre avec un soin d’entomologiste. Je tiens moins compte de la douleur que j’en tiens le compte, obsédé par la noria du mal, effrayé à l’idée de dépasser les quatre-vingt-dix jours d’arrêt maladie au-delà desquels je percevrai — cruelle locution — un demi-traitement.
La douleur chronique, c’est la maladie de Chronos. Non pas la chronicité mais, sans accentuation, la chronicite, avec son suffixe semblable à celui de la cystite, de la névrite, de la pancréatite, de la prostatite, de la poliomyélite, de la conjonctivite. La chronicite, c’est l’inflammation du temps dilaté, la brûlure du régulier, la condamnation méphitique à endurer le retour du même et sans diphtongue, à habiter un monde que balisent les seuls recommencements. La chronicite, c’est l’inévitable répétition. C’est la douleur anaphorique. C’est l’insensible mouvement de la scie qui chaque jour entrouvre un peu plus ma chair blessée jusqu’à l’os, cette cruauté égoïne qui fend mon espérance mais jamais totalement, de sorte que, au jeu du gain et de la perte, l’usure peut encore se faire. C’est endurer l’endurance.
(Cette phrase de Charlotte, implacable : « Je me souviens de mon père qui souffrait le martyre parce qu’il travaillait à la chaîne, à l’usine Renault de Boulogne-Billancourt, mais qui se consolait de travailler selon les trois-huit, et à des postes différents, ce qui lui permettait d’alterner trois douleurs. »)
J’ai perdu toute notion du temps. Les « à ce soir », « à demain » ou « à jeudi » ne sont plus des promesses, celles que les mères glissent dans les oreilles comme dans les poches, mais des quantités de douleur. Je compte le nombre d’intervalles douloureux qui me séparent de l’échéance à venir. Je me dis que, d’ici là, il me faudra traverser deux ou vingt crises, deux ou vingt marées, et que, par conséquent, il faudrait que le rendez-vous tombe dans un intervalle blanc, apaisé, à l’heure du ressac du mal ou de la douleur étale. Au parc, tandis que j’écoute des parents, toute voix dehors, rappelant à leur progéniture que les vacances seront dans « cinq dodos », je me découvre comme ces enfants incapables d’apprécier l’écoulement du temps, rassurés par la cadence métronomique du monde, destinataires d’un lexique plus concret, empirique. Je régresse en temps et en heures : mes dodos à moi sont des périodes douloureuses, endurées dans un grand lit à deux places, sans maman ni doudou ; en dépit de ma barbe et de mes rides, malgré mon grimage d’adulte, mon expérience du temps sent la couche et l’orphelinat.
Le futur est une somme de conditionnels. Il m’apparaît que je ne peux plus, au nom de cette précarité dolente, qui fait de mon corps un fétu, m’engager sans contredit vers l’avenir. « Je serai là en septembre », « nous dînerons au restaurant samedi » ou « lorsque nous serons en vacances » sont des formules intenables. Toutes mes phrases commencent ou se concluent par des « si », par des « si je n’ai pas mal » : « je te rejoindrai à Londres, si je n’ai pas mal », « si je n’ai pas mal, j’irai chercher les enfants à l’école », « nous ferons l’amour, si je n’ai pas mal », « nous boirons jusqu’à plus soif, si je n’ai pas mal », « si je n’ai pas mal, nous passerons au magasin », « je changerai de travail, si je n’ai pas mal ». Je pourrais ajouter « s’il ne pleut pas », « si mon enfant n’a pas de fièvre » ou encore « si la guerre n’est pas déclarée », mais je dis « si je n’ai pas mal ». Le surgissement de l’événement n’est imputable qu’à la souffrance ; elle seule peut faire effraction dans le mouvement de mes journées. Je la brandis et la redouble comme un mantra. Prophylaxie dérisoire qui entend conjurer les majestés de l’inconnu, égrener les mots du mal comme les doigts sur le chapelet. Suprêmement rythmée, avec ses retours et ses dodos réguliers, ma douleur tient tête au hasard et, fiable comme la lune, abolit l’inconnu.
Se peut-il que je sois en souffrance comme en confiance ?
(Juliette, à qui j’exprime mes peurs, me dit que je ne le « perds pas, ce temps », que je fais mille choses, que je continue à inscrire mon nom dans des livres ou des revues, à aller au marché, à élever mes enfants, à répondre à mes amis, que je prends acte du monde qui m’entoure, que ce dérèglement, en somme, ne porte presque pas à conséquence.
Claire me répond de le prendre autrement, ce temps, sans urgence, et « sans tyrannie du devoir à accomplir ». Elle me dit qu’elle m’aime, et que tout va bien. Donc.
Martin m’assure qu’il y a un « temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux », et que la grâce consiste à l’accepter. Il me parle de Simone Weil, de l’Ecclésiaste, d’Antonin Artaud et de Brigitte Bardot. Il me fait rire.)
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