Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 27 sur 52

Pages du PDF

Malgré

Je m'exècre. M'abominent mes pensées...

Je m’exècre. M’abominent mes pensées atrophiées, mon intelligence désarmée, les caresses vaines et les antidotes vains, mes métaphores inaltérables, mes idées fixes, ma plainte épuisée, les allers-retours du verbe qui bégaient ma douleur. Seule la pointe du couteau ou du ciseau, que je plonge dorénavant dans mon biceps en remplacement de mes ongles, étourdit le dégoût que m’inspire la mêmeté de ma souffrance. Je me cisèle et me cisaille, me lacère et me lamine. J’éprouve mon corps dans sa chair concrète, loin de l’idéalisme des phrases. Labourant ma peau mate, je ne me paie plus de mots. Je paie le prix de l’impossible apurement. L’insolvabilité est l’endroit même de la jouissance : et, ici, tout est infini.

J’applique une justice à ma dépouille indigne, car infoutue d’avoir la peau dure. Discrètement, je châtie mon corps pour qu’il rende l’âme, cette âme intestine et enclavée, cette âme qui habite ma tuyauterie comme le ver le boyau, cette douleur qui tambourine et qui frappe de l’intérieur, cette âme acouphénique qui ne me lâche plus. Par mes entailles méthodiques, j’essaie que s’écoulent la sève et la résine, la lymphe, le pus, la bile noire et le mauvais sang. Par la lame affûtée du couteau, je draine ma faute séminale, je purge ma peau léprosée, je grave dans l’écorce, j’écris sur l’enveloppe, sur cette chair que damasquinent toutes mes peines. Ma peau palimpseste est marquée par le tranchant du métal, par des scarifications qui autorisent une tenue des comptes et qui, écrivant un calendrier dans le creux de mon bras, étalent des souvenirs imprimés. Je déchire l’enveloppe. Mon couteau est un coupe-papier, et ma peau est un vélin. Je suis un petit veau. Je suis une bête. Je suis un chien, une mouche, un agneau dont les stigmates disent l’ecce homo et le pretium doloris.

Du Christ et de Barthélemy, du serpent et de la chrysalide, du Très-Haut et du rampant, je sais qu’il est possible d’y laisser sa peau, cette membrane que j’aurai méticuleusement damnée. Vous ne m’aurez pas indemne. À ma mort, fouillera-t-on mon corps assassiné par la douleur même, ainsi que font les médecins légistes avec les cadavres indécidables ? Et, sous mes ongles taillés de près, découvrira-t-on un peu de mes bras et de mes cuisses, de cette chair clandestinement martyrisée ? Les cellules épithéliales diront-elles la violence de l’histoire ? Les lambeaux diront-ils le talion ? Le thanatologue décryptera-t-il ces squames kabbalistiques, ces petits copeaux de la pruderie et de la détresse coagulées ? À l’aimée, à la veuve, à l’orpheline, aux pleureuses, aux femmes au tombeau, à la mère, au père, aux cousins éloignés, aux aïeux, à toute cette parentèle que réunissent les noces et les deuils, le légiste dira-t-il que la victime a été torturée mais qu’elle a été « vaillante » et qu’elle « s’est crânement débattue » ? Leur affirmera-t-il, cet homme au front bas, qu’il y eut dans cette chambre bien rangée du courage ? Le comprendra-t-il, ce petit entomologiste du crime, que l’agressé fut aussi l’agresseur ?

(« Souffre-douleur » : Jean, me parlant de son enfant que martyrise une classe entière à l’heure des récréations, maudit cette « expression pléonastique ». Sa vitupération me noue le cœur car elle révèle son ignorance foncière, car inaccessible aux crimes répétés, aux plaisirs masochistes, aux malversations de la pensée quand elle dispose enfin du corps. Il ne sait donc pas que c’est une chose de souffrir et que c’en est une autre, bien plus immonde, de souffrir la douleur, de la supporter quitte à s’y abaisser.)

De nuit, dans le parc noir dont j’escalade les herses métalliques, sur de gros troncs sans lichen, je frotte mon dos afin qu’il s’obscurcisse dans le sang, je caviarde sur l’écorce le verso de ma chair parchemin, je rature mon corps pour désennuyer ma rage impatiente, ce corps oiseux et obtus, intrus, ce corps inutile dans le vaste monde comme la gueule-de-loup dans le bouquet de violettes — incongrue et stérile, proprement byzantine.

Ma peau, je la veux tout à la fois impénétrable et révélatrice, tain et suaire de la douleur intrinsèque, semblable au glacis des tableaux qui parfois révèle des secrets, enchâssés dans la couche de peinture. Blanche comme neige, et bien que striée d’incarnates rainures, ma peau de chagrin est le permafrost de ma joie suspendue.

Cette peau marquée au fer, je peux la dévoiler sans l’exhiber, la montrer en passant, comme si de rien n’était. Il m’arrive ainsi de choisir ce polo noir pour ses manches ajustées, lesquelles découvrent électivement un morceau de biceps, une portion de chair qui, onctueuse comme le blanc du poulet et vulnérable comme le cou du cygne, porte les séquelles cramoisies de l’après-coup. Je sais par cœur les caprices du tissu, agir mon bras ou bouger ma nuque pour qu’un mouvement suffise à lever le voile sur l’incrustation de la plaie. Je répète en coulisse ces gestes épiphaniques, trompeusement machinaux. Parmi ceux-là, j’estime tout particulièrement celui-ci : respirer à pleine poitrine — ce qui bande le textile —, tourner mon torse — ce qui tend la manche —, puis regarder ma montre — ce qui dévoile les plaies violettes, si peu présentables dans l’ordinaire des jours.

(Théâtre de la cruauté où je souffre et montre que je souffre. Où, lui disant que je meurs, je la regarde du coin de l’œil verser du sien une larme. Je la regarde avec cette fascination qui est l’effroi et la jouissance mêlés, celle que j’éprouvais gamin à observer la cétoine dorée retournée sur sa carapace, offerte à ma petite législation. Claire : « Tu te joues de moi. »)

J’œuvre avec ma peau comme un peintre avec ses tableaux. Je pense à Poussin dissimulant le naturel sous des stratagèmes optiques, recourant à des trucs, truquant, maquillant, expérimentant en secret la chute des corps, la science des gestes et le tombé des étoffes, multipliant les astuces et les préliminaires, faisant de toute toile la réunion de mille préméditations, de toute chose bien peinte une chose bien feinte. Il n’y a pas de douleur sans mise en scène. Je revois L’Origine du monde, ce sexe liminal qu’un sultan dissimula également sous un rideau artificieux, manière d’en exhausser le mystère et d’attiser la frustration, ce carburant de la convoitise.

Depuis toujours, la chute ou la levée du voile inquiète le regard. Est-il plus aphrodisiaque que l’échancrure d’un chandail, que la précarité d’un tissu ? L’érotisme est « là où le vêtement bâille », selon l’admirable formule de Roland Barthes. Modiquement cachée, toute peau électrise l’œil : ainsi des mascarades vénitiennes, fondées sur l’entrevue, et des visages mahométans, cachés sous une gaze épaisse qui éconduit moins le désir qu’elle ne l’enflamme dans une promesse infinie — celle d’un possible dévoilement. Froisser, étaler, dévoiler : ces trois verbes consanguins appartiennent aux peintres ainsi qu’aux prostituées dont me subjuguait, dans les rues serpentiformes du quartier de l’Opéra, l’art de divulguer la peau, de faire qu’une robe découvrît étourdiment une jarretelle et qu’un corsage imprévoyant dévoilât une bretelle. Malgré tous ces haubans de dentelle, qui menaçaient de céder et d’ainsi dénoncer la chair dogmatique, elles faisaient mine de ne rien faire et moi de ne rien voir, moi dont ce pacte érotique serrait la gorge et fronçait douloureusement le pantalon. À parts égales, l’amour et la douleur m’auront appris que deviner est une avidité.

(Claire ne supporte plus la vue de mon bras, de cette douleur qu’elle tolérait tant qu’elle n’était pas engravée, tant qu’elle était invisible, tant que je lui offrais le droit de ne pas la voir. Condamner l’autre à voir : serait-ce cela, peindre vraiment ?)

Je suis devenu une peau. Moi-peau. Rien d’autre à offrir pour témoin que cette peau, que cette douleur rase, que cette vérité tégumentaire. Depuis toujours, les fibres et les textiles sont les linceuls irréfutables du mal. Dans le silence blanchi des hôpitaux, dans ces grands stérilisateurs de la parole, ce ne sont pas les bouches mais les draps et les serviettes qui parlent vraiment, ce sont les linges et les langes qui permettent aux infirmières d’entendre, en substances, l’envergure du mal. De la même façon, j’agence le velours de ma peau pour que l’on me voie, pour que l’on me croie, j’ai la main sur elle, je donne dans la membrane, dans la texture et dans la tissure, j’étoffe mon répertoire.

Tel le pianiste dont la privauté avec le clavier tient à une pratique exorbitante, je sais par cœur la qualité des peaux — brune, blonde, moirée, marbrée, vérolée —, je sais la beauté parjure des baumes et des crèmes, le pouvoir des onguents et des poudres, la duplicité des cirages, des maquillages et des fardages, le langage des horripilations, des frémissements, des hérissements et des chairs de poule, tous les accords et toutes les altérations de l’épiderme — bémols des timides, dièses des divas et bécarres des vieilles filles. L’octave de la peau ne me résiste plus. Je vois tout, j’ai l’œil absolu.

OceanofPDF.com