Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 34 sur 52

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Malgré

Contre toute attente, moi qui...

Contre toute attente, moi qui n’attends plus, l’été advient. Malgré tout. L’immobilité de ma douleur n’empêche pas le cours des saisons. Le soleil est là, et la chaleur est accablante. Je n’ai rien vu venir ; j’en suis encore à l’hiver des maux. Je n’ai vu arriver ni les hortensias ni les jupes. J’en veux à la chaleur de revenir maintenant, alors que je n’en ai pas fini avec ma douleur. Mieux, je redoute que la chaleur de l’été ne soit à jamais associée à ma douleur, avec laquelle elle s’emmêle aujourd’hui.

L’alignement irrégulier des cheminées, que j’entrevois depuis la lucarne de ma salle de bains, où je viens pharmacologiser mes peines, dessine une lame dentelée et, avec, le présage de ma ruine. Le bruit des rotatives de l’imprimerie voisine est un roulement de tambour avant l’échafaud, leur silence un calme avant la tempête. L’entour une prémonition. Ma chambre, semblable à celle de l’enfant écrasé par les désordres fébriles, est camera oscura. Le soleil dessine sur ses murs des ombres gigantesques, magdaléniennes, comme projetées par une lanterne magique depuis la lentille du velux ; l’astre pharaonique zèbre mon alcôve de splendides héliographies. Dans ma chambre, le monde se dévoile magnifiquement, pourvu que je m’abandonne au mal qui déconcentre la pensée, suscite une attention flottante. L’alitement est une machine à élucubrations, engendre des transferts savants, des tromperies consenties et des images divaguées. Les rébus surgissent désormais en tout lieu et en toute chose, dans la rue entachée et dans les couloirs du métro, dans les macules de benzène, les restes de chewing-gums, les rognures d’ongles, la silhouette des arbres et le vol des oiseaux. Mon lit n’est plus le seul instrument des mystères optiques. Ma chambre est une antichambre, miniaturise ou préfigure le grand théâtre d’ombres du dehors. Par la nature mobile j’approxime le mystère. Je révère le feutre des nuages qui compose dans l’épaisseur du ciel des formes labiles, esquisse des crânes, des masques, des trognes, des membres, des vulves, des phallus, des grimaces, des orgies, des gigantomachies, des bateaux fantômes, des rats, des sphinges, des succubes, des gorgones, des lapins hybridés avec des cochons, toute une tératologie dérivant dans l’ouate céleste, se faisant et se défaisant comme la mousse du bain, se recomposant au moindre cillement, au moindre quart de tour du kaléidoscope. Le ciel enfante partout des images suggestives et des formes parlantes, ce que les Anciens appelaient « paréidolie ». Le visible est un avertissement. Une annonciation. Je passe mon temps à fouiller le sens, à anatomiser le réel. Je m’évertue à découvrir des emblèmes dans le grand mastaba du monde, me perds en superstitions et en croyances, écris à l’avance, conjugue au futur antérieur. Je métaphorise sans répit. Usurpe l’évidence nue.

Il fait chaud, et je le devine : la chaleur que j’aime tant lorsqu’elle fleurit, dénude et assoiffe va devenir l’allégorie de mon mal, et toutes les chaleurs du monde — soleil, radiateur ou caresse — me ramèneront à la douleur, ainsi ces parfums déchirants qui assignent d’incoercibles souvenirs. Cette seule idée m’est intolérable ; elle laisse dans ma bouche bée le goût de la perpétuité.

(Claire s’agace contre ma paradoxale « élaboration de souvenirs futurs ». Le présent me « réclame suffisamment », me dit-elle. Je lui en veux d’avoir raison, d’avoir cette raison presbytérienne, gorgée de vérités jamais démenties. Sa sollicitude proverbiale me rappelle l’obligeance de ma mère glissant en moi le suppositoire à coups de « je t’avais pourtant prévenu ».)

Un soir de touffeur, alors que je me promène dans la ville hébétée, sur le boulevard des Italiens, je ressens cruellement cette alliance promise entre la chaleur et la souffrance, entre la jouissance et la torture, cette union qui fait la mort petite et que le pendu bande. Or, ce soir, je veux juguler cet accouplement incestueux, le déjouer. Assis sur l’un de ces larges bancs verts, dont m’enchante la régularité psalmodique, je ferme les yeux puis essaie de détourner mes sens, de me leurrer électivement ; je pense à l’Italie, à Venise, à la suffocante moiteur des mois d’août, à la fête votive du Rédempteur quand le feu d’artifice crève les nuages pour leur soutirer une pluie qui jamais ne verse, je pense aux joies estivales que ne colorait pas encore la douleur, je mobilise une chaleur douce, amie, inviolée, encore vierge du mal. Ce soir, paupières baissées, je vais en Italie, non par ma douleur, mais grâce à la chaleur. Ce soir, je voyage parce que j’ai chaud, non parce que j’ai mal : je traverse la place Saint-Marc, m’installe à la terrasse du Florian, goûte l’amertume du café et l’anse dentelée de la tasse, la somptuosité défraîchie des huisseries, l’élégance du petit plateau d’argent, les jambes éburnéennes de ma voisine américaine, striées par le rotin de la chaise. Ce soir, j’abuse mes sens, je trompe le monde, j’essaie, malgré les klaxons et l’odeur des kebabs, d’écouter Vivaldi que le violoniste joue décidément trop vite. Ce soir, contre la fabrique des mauvais souvenirs, contre l’engramme du mal, je me remémore. Ce soir, je suis ailleurs, je pars, comme dit Rimbaud, « dans l’affection et le bruit neufs ». Mais cette transportation ne dure qu’un temps. Une crampe autoritaire me réveille et me rend à mon vrai pays, saccagé. Ma douleur est un rappel à l’ordre.

L’été est là. J’achète quotidiennement deux ou trois bouteilles d’eau pétillante auprès des épiciers arabes. J’aime ces établissements subalternes, leur organisation dans l’étendue de la ville moderne. Je pourrais dessiner leur emplacement, et leur progressive disparition, sur une carte de Paris. Notre sort est le même. Ils tiennent et parfois disparaissent, tâchent de se maintenir en vie, de subsister. Leur résistance contre ma survivance. Leur eau me désaltère rarement, elle m’aide simplement à avaler des médicaments. Ils ne s’en plaignent jamais : je les fais vivre, ils me font vivre. Pacte parfait, libre-échange. J’aime le rideau de guirlandes en guise de seuil, le bruit de la cloche qui signale ma présence et détecte ma douleur, les objets de première nécessité — rasoirs, préservatifs, shampoings, allumettes —, les odeurs contrariées, les épices parfumant des bananes amochées, les festons de dattes à côté des fioles de whisky, la pénombre, la paix, le bruit de la radio qui grésille dans l’arrière-boutique, le temps que l’épicier met pour venir à moi, insensible au fait que je crève, les bonbons multicolores, la porte transparente du réfrigérateur, le bruit de la caisse enregistreuse, la caresse dernière du rideau tandis que je retrouve la rue et ma vie gyrovague.

Ma douleur est une liturgie. Les épiceries arabes abritent mes prières et mes Te Deum, mes ablutions quotidiennes et mes sacrements invisibles. Leur bibeloterie y est une baroquerie, un trésor qu’enchâssent ailleurs des reliquaires dorés. D’un kitsch rococo, entre ghetto et médina, entre Venise et Meknès, contrefaisant l’image de Venise et contrefaisant l’image de Meknès, ces boutiques sulpiciennes hébergent des rites archaïques, des autels de pacotille et des absides de bazar, des recoins ombreux qu’éclairent des cierges ou des néons, des mots de réconfort épaissis par les vapeurs de l’encens et les relents de coriandre. Échappant aux soleils de plomb, j’y découvre l’obscure beauté du sacré sans prêtrise.

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