Malgré
La douleur est la langue...
La douleur est la langue impossible relançant le désir de la langue, la spoliation du mot juste, l’intransmissible qui jouit, la tangente asymptotique vers le secret, la littérature. Diderot, la larme enragée : « À tout moment je donne dans l’erreur, parce que la langue ne me fournit pas à propos d’expression de la vérité. J’abandonne une thèse, faute de mots qui rendent bien mes raisons ; j’ai au fond de mon cœur une chose, et j’en dis une autre. »
Voilà tout : la douleur est une maladie du langage.
Ma souffrance de sang-mêlé est une quête défectueuse face au périple du sens. Elle m’oblige à la passion et à la passation, à la traduction. Hiéroglyphie du mal : ma peau, sur quoi se couche Bastet, est une pierre de Rosette que je veux rendre à cette clarté de feu qui n’est pas la transparence mais la levée des ténèbres et la lueur première, l’aube nautique, quand se distinguent les contours des choses et que, dans un embrasement, s’évaporent les faussetés anciennes. Je n’ai, pour déchiffrer ma défroque offerte à l’invivabilité, que le symptôme, ce lapsus corporis revenu des amphores comme un rêve gonflé à l’hélium. En mon corps déglingué s’écrie le monde et se forme le sens, fait chair — prurit, bubon ou tumeur. Ma dépouille est une pierre tailladée par les glyphes de la vérité, une page où s’écrit l’énigme à l’encre sympathique.
Corps du texte.
(À Jacques, distraitement silencieux : « Mes ordonnances se rallongent, et les mots y sont de plus en plus illisibles, rédigés par la main du désappointement, comme si cette main eût un temps escompté quelque chose de son pouvoir, avant de découvrir sa propre vanité. »)
La douleur musagète dépose des phrases plénières dans mon corps si mal traité, dans cette arche d’alliance bleuie par les coups. J’essaie d’approcher la physionomie du mystère, la brûlure. Je fouille sans répit dans les livres — gravelle de Montaigne ou épilepsie de Flaubert —, car ma douleur est un lieu-dit, une langue déjà parlée, déjà prononcée par la poésie, le roman et le théâtre, un déjà-vu. Tournant les pages talmudiques, je cherche à défibriller mon angoisse, à me désemplir de l’insu. Je m’évertue, ne dors plus.
« Angie, they can’t say we never tried. »
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