Malgré
La douleur, qui impose positivement...
La douleur, qui impose positivement sa présence ou son absence, est un monde dual. Je suis le greffier d’une marée qui charrie de la nacre ou de la vase, qui moire ou qui infecte, qui apporte quotidiennement de bonnes ou de mauvaises nouvelles. Il n’y a, dans la stase des jours, que de simples contentements et de simples déceptions, comme au temps d’avant, indemne quoique perdu, car perdu, lorsque l’écolier recevait de bons ou de mauvais points, gagnait ou perdait au jeu de l’épervier, accroissait ou non son nombre de billes, lorsque, quelques années plus tard, le facteur déposait ou non dans la boîte la lettre de onze heures trente, cette lettre tant attendue, estampée de lèvres délavées par le mauvais maquillage et par l’empressement du désir. Les choses étaient ou n’étaient pas, et cela suffisait au bonheur, ou au malheur. Il en va de même avec le mal, qui engraisse une algèbre binaire. Est-il ou non là ? La promesse est-elle ou non tenue ? L’épine est-elle ou non enlevée ? La partie gagnée ? La journée vivable ? La lettre reçue ? La couche remplie ? La douleur ramène au pays enfant de la vie alternative, celle, cruellement facile, qui évince les tergiversations comme les nuances, celle des « oui ou non », des « noir ou blanc », des « loup, y es-tu ? ».
Être ou ne pas être souffrant : telle est la question, faramineuse. Le mal partout dévore mes pensées. Je me vois semblable aux monomanes de Géricault, yeux révulsés, irrattrapables, absorbés par l’ailleurs. Je ressemble aux fous qu’indiffèrent la douceur des voix, la couleur des choses et la chaleur du bain, toute l’autorité du monde, aux hystériques de la Salpêtrière ou aux proscrits de Rodez, convulsionnés de l’intérieur. Ma douleur délire mon corps. Elle est panique, provient de Pan, de cette divinité pastorale portant barbe et cornes parmi les sous-bois, les prés et les ronces. Elle bat la campagne. Elle est suitée de fantômes, de diables et de foules, de singes hurleurs, de cris dans les tympans, de saccades, de stridences et de secousses. Elle déborde comme l’eau du caniveau, la lave du cratère, l’insulte de la vermine. Ordurière, elle blasphème la retenue policière et écume telles les bêtes. Incontinente, elle a l’odeur de l’urine et la couleur du sang. Elle tonitrue. Elle est une hyène fétide qui menace de hurler, de m’outrager publiquement, comme ces êtres frappés du syndrome Gilles de La Tourette, de cette coprolalie qui fait de la bouche une emmerdeuse spasmodique.
Je suis injurié de l’intérieur.
La douleur m’aliène. Me rend autre. Fou. Elle me dépossède de mes moyens, détrône mes facultés, mon jugement et ma lucidité, « abolit mon discernement et le contrôle de mes actes », ainsi que des psychiatres caractérisent aux assises les crimes sans clairvoyance, la barbarie à mauvais escient. Elle me prive de ce corps dans lequel je pense. Elle me déglingue sans compensation. Me transforme. Elle est engendrement, étire mes yeux, embrume ma vue, ankylose mes bras, étiole mes jambes et palme mes mains. Par elle, ma bouche devient bec, mon cou s’allonge et se noue ; je deviens cygne, ou petit canard. Royaume des métamorphoses qui changent les hommes en animaux, qui leur mettent dans le dos des ailes et sur la tête des cornes, qui écaillent ou envolent, qui muent et mutent, qui transfigurent, qui transforment Io en grosse génisse et Lycaon en loup honteux. Ma douleur est une zoomorphie. Elle hybride mon humanité à coups d’animalité, me rend à la folle bêtise et à la folie des bêtes. Elle me met à quatre pattes et me fait braire.
Je suis un scrutateur obsédé, à l’affût du moindre signe, mobilisé par la transformation à venir, par la prochaine métamorphose, par le plus petit indice de la poussée animale. Par la bête dans ma jungle. Ivresse de la douleur qui est une balustrade, une bouée qui m’arrime à ce monde vertigineux où dégringolent les étourdis et les imbéciles heureux. Mon supplice est le brise-lames de l’imprévisible. Lâcher le symptôme, et son infinie pesanteur, c’est m’évanouir, ou m’écrouler. Le mal, cette limaille qui plombe mon âme, m’évite des errances et des envolées. Ma douleur est une gravitation. Régulière et familière, régulière dans le calendrier et familière dans ma chair, pareille aux menstruations qui enveniment le corps et dont l’absence un jour soudain envahit l’esprit, elle est un garde-fou.
Je condescends au mal pour éviter la folie.
Je suis sans repos. Je surveille la pulsion depuis le mirador du verbe, muré dans le langage. Ma prison est un panoptique, et j’y tourne en rond pour ne pas me perdre de vue.
Que serais-je sans la folie de la douleur qui m’agit ? Que serait ma vie sans cette prison de la santé, sans ce qui-vive ? Se peut-il que je sois verrouillé mais sécurisé par le mal qui courbe mes desseins, que la prison soit dorée, que je jouisse de ne plus choisir, de n’avoir plus ma liberté, d’être ainsi gouverné, d’être conduit à risque, d’être le jouet de la douleur folle comme hier de l’amour fou ?
(Martin, à qui je dis le joug du mal qui m’emprisonne : « En un mot, tu es captivé. Tu devrais songer à “de grands projets de dissipation”, comme la duchesse Sanseverina dans La Chartreuse de Parme. » Pas faux.)
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