Malgré
Il n'y eut pas de...
Il n’y eut pas de commotion. Pas de choc, pas de deuil, pas de coup du lapin. Pas de chose qui portât à conséquence, et dont l’évidence m’eût dispensé de vouloir repérer au milieu du chaos l’écharde hégémonique comme l’apiculteur la reine mère. Il n’y eut pas de ver dans le fruit défendu du corps paradisiaque, de cause princeps, d’abîme originel. Il y eut une onde recouvrante, une houle venue de loin, oublieuse de la rive. Il y eut un vacarme silencieux, avec quelques essais de paroles — « depuis quelque temps, je », « c’est étrange, mais », « je ne comprends pas ce qui », « bizarrement, hier ». Avant le trou noir qui engouffrera la santé, avant le mal qui m’interdira bientôt de consentir à la possibilité du monde sans croix ni chimie, il y eut d’abord une destitution du connu. Avec le sentiment, ou plus exactement la sensation, d’abriter de la douleur, mais aussi de l’étrangeté. D’avoir un corps étranger. Un corps étranger dont j’avais involontairement la jouissance usufruitière.
Jouissance : cela fut assez bon, au début. Me revenaient la nécessité enfantine de prendre soin de soi et le goût des alitements doux car éphémères, toute cette causalité qui fait capituler le symptôme à force de pansements, de mercurochrome et de paracétamol, de mots prodigues et de corollaires empiriques, quand toute maladie est vouée à succomber car, dans le placard à pharmacie ou dans la mansarde hermétique du corps, existe le grand élixir de la convalescence, qui est certitude et qui est promesse.
Usufruitière : cela finirait, car je rendrais bientôt ce corps ruiné, palmyrien, cette machine valétudinaire.
Ce corps étranger, ce pseudo-moi, ressemblait au mien comme le Balzac du musée Rodin — parfait alliage de puissance et de superbe — ressemble à la statue, identique mais désaffectée, qui s’élève sans trôner sur le boulevard Raspail, tout près des brasseries opulentes, flanquées de belles chaises cannées en rotin, avec leurs ligatures souples, leurs couleurs alternées et leur estampille cuivrée portant fièrement le nom du manufacturier, tout près du jardin du Luxembourg et de ses sièges lourds et empilables, avec leur tubulure inaltérable, soyeuse quoique mate, tout près de ces assises révérées pour leur douceur mais soudainement prohibées par des maux réapparaissants, ainsi que l’on désigne les personnages qui, chez le même Balzac, puissant et superbe donc, reviennent tels d’inlassables spectres — têtus et familiers.
Chemin faisant, sans jamais mesurer la taille de la perte, je m’éloignais de moi. À force d’invisibles ravinements, dont on découvre en regardant les cartes et les clichés anciens qu’ils ont tremblé le paysage, le mal m’érodait. Insensiblement, la douleur devenait insupportable. Elle ne m’agenouillait pas seulement, elle me défigurait. Je le compris une après-midi de juin quand le système de reconnaissance digitale et faciale de mon téléphone cessa de fonctionner, comme si la souffrance avait dégradé les empreintes de mes doigts et les traits de mon visage jusqu’à les rendre méconnaissables à l’œil technique. L’identité n’était plus une question de corps, elle s’était décollée de ma peau. Cette après-midi d’effroi défonça à jamais mon innocence amniotique : c’en était fini de l’exorable. Il me faudrait désormais chercher le contrepoison, le moindre mal, la peste qui fait aimer le choléra. Je devrais non plus vivre mais durer, assurer ma pérennité, essayer de persévérer dans le vivant, parmi les vivants, dans cette vie palliative pleine de cognées et de saignées, de larmes grosses et de coups de dés, de meurtrissures, de séquelles et de tuméfactions, de stérilités et d’impuissances.
Il n’y eut pas de commotion, ni d’impulsion : ce grand saut dans le somatique fut dans le vide, vers ce lieu infini où l’on ne s’allège de soi qu’une seule fois. Il n’y eut pas de retour possible. Je n’eus pas même le temps de faire mes valises, de dire au revoir à ce que je quittais — mon unité et ma joie —, d’embrasser une dernière fois mon corps majestueux que je ne reverrais plus jamais. L’endolorissement se changea en douleur. En une irrémédiable douleur. Le « pas » se transforma en « plus ». Le passé simple devint imparfait, et l’imparfait un présent d’éternité.
Telle fut la commotion, la vraie : une cuisante conjugaison.
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