Malgré
La douleur est irreprésentable ;...
La douleur est irreprésentable ; la peinture et la sculpture, toutes les épiphanies du visible, dédaignent le sida, la maladie de Lyme, la sclérose en plaques ou le cancer du pancréas, toutes ces douleurs infuses, souterraines, tous ces acides incendiaires qui infiltrent imperceptiblement les organes ainsi que le sang. Que peut le peintre rapporter d’un corps envahi par la douleur intestine, corroyé par des médicaments qui dans la bouche laissent le goût fuligineux de la fin ? Le poil du pinceau, le gras du pastel ou la pointe du ciseau peuvent exprimer la timidité, la paresse ou l’orgueil, les vices et les vertus, la vie morale, mais jamais les maladies intérieures, tous les hypogées de la souffrance. Canova aura ausculté les chairs promises, vu sur les fesses le pli que fait la pudeur et sur le cou celui que laisse la volonté ; Degas aura fouillé les redingotes et les tutus, les hauts-de-forme et les chignons irréprochables, la suie des hommes et le feu des filles, la virilité oblique et la femme imminente, toutes ces choses entrevues par des portes entrouvertes, mais Canova et Degas auront tous deux ignoré le mal inorganique, l’indiscernable douleur qui ne flétrit pas les regards et ne vitriole pas les peaux, tout ce mal ultraviolet qui échappe à la jouissance rétinienne.
De même, sur Internet, la pornographie offre l’hospitalité aux handicaps, aux difformités et aux amputations, aux nains et aux mutilés, aux superlatifs et aux hypertrophies, à l’exotisme de l’outillage — béquilles, prothèses et chaises roulantes —, mais le catalogue des perversions ne fait aucune place à l’endométriose ou à la spondylarthrite, à la souffrance sans signe, à ce pathos sans hubris. C’est l’anormalité, ce débridement de la nature, qui fait bander, jamais la contrefaçon de la santé. La monstruosité est seule aphrodisiaque, pas la douleur, pas cette invisible douleur qui opère de l’intérieur, qui bourgeonne du dedans, qui met dans les ventricules et dans les poumons des algues malades, des surgeons pénibles et des spirées mortelles, des crabes brigands et des becs-de-perroquet, toute une faune et une flore inapparentes, toute une jungle peut-être, mais inapparente, là où l’œil réclame pour jouir des choses fastueusement visibles — arbres hauts et grands fauves.
Quand s’éclipse le visible, seules la bouche ou la plume, par où fuitent les châtiments et les cochoncetés, sont érogènes. Sans déviance organique, il n’est que de dire pour jouir. Il n’est que les mots pour trahir l’intime dessiccation de l’être. Il n’est de souffrance qu’énoncée, que relayée par le verbe. Il faut être doué de langage, moins éloquent que locuteur, pour ramener à la surface les grandes escroqueries du corps. Sans les mots, pas de remuement intrinsèque : la littérature, où peut s’imager l’informel, est l’asile supérieur de la douleur.
Ensablée dans la mélasse du mot imparfait, ma langue peut-elle dire l’invisible, trouver l’image juste, quitte à devenir une image même, comme dans ces miniatures médiévales où des phylactères donnent corps à une parole sinon envolée, où des oriflammes de lettres incrustent des phrases dans le ciel haut, à l’instar de ces monomoteurs déployant par-dessus les plages estivales des traînées de messages volatils, comme si parler était une royauté, un stratus ?
Je souffre et, dans le même mouvement, goûte le pouvoir ainsi que l’impouvoir des mots, semblablement aux étreintes incendiées par l’inassouvissement, avivées par la tumescence folle de l’impossible jouissance. Je m’épuise en phrases infinies. J’effeuille à coups de langue mon corps inculte, cette bête de somme dont l’ombre chinoise dessine dans le petit théâtre du monde un pur-sang. Je suis déchu sans événement, sans alpha, tombé sans croche-pied, infecté par un mal inqualifiable. Intraitable. Je souffre de dire. Pour dire, qui sait.
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