Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 26 sur 52

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Malgré

Ma douleur s'origine dans une...

Ma douleur s’origine dans une faute, celle d’avoir un corps suant, épouillant, grimpant aux arbres, dévorant la pomme, déféquant derrière les arbres, reniflant son prochain, rêvant de sa prochaine, fouillant d’autres corps fautifs. Mon corps faute et me trahit : par lui, je mourrai. En dépit des délibérations hédonistes et des séances ayurvédiques, malgré tous mes calculs hygiénistes, je serai, en fin de compte, salopé par la-douleur-ayant-entraîné-la-mort.

Je souffre, certain du bien-fondé de ma souffrance. Et si la dîme est élevée, j’essaie de ne pas la rendre injuste : il me faudrait sinon haïr le sort plutôt que ma peau, à portée de sanctions. Ma souffrance est juste, juridiquement et physiquement ; elle m’impose, et je suis à sa hauteur, fidèle. Je suis un légitimiste de la souffrance, dont je me dédommage en contritions et en humeurs pénitentielles. Je rachète par la souffrance ma faute infinie — celle de souffrir. Manège vicieux dont rien, ennui ou folie, ne me désabuse. Le masochisme est un empire pervers où la loi, intervertie, punit d’abord et non ensuite, réprime une faute non pas commise mais à venir, expie la forfaiture avant son effectuation. Le bât y blesse toujours préalablement. Préalablement et infiniment, car la jouissance masochiste, comme l’écrit joliment Jean Paulhan à propos du marquis de Sade, « est la seule manie que l’on ne puisse châtier sans lui venir en aide, ni punir sans la récompenser ». Extase de la faute. Délices de la résipiscence qui appellent une sanction « bien méritée », comme disent les mères et les Carmélites. Jour après jour, je m’évertue à mériter la flagellation, je me rends passible de punition.

(Charlotte : « La douleur a-t-elle une utilité ? »)

Le supplice est une théodicée. Il ne me rend pas seulement souffrant, il me rend indigne de Dieu et, ce faisant, corrompt mes muscles et déprave ma langue, désormais pleine de fustigations et de « sombre merde ». Ma culpabilité est inépuisable. Rien ne me rédime. Me hante l’image de Jean de La Fontaine, retrouvé mort avec un cilice, cette ceinture dont la garniture de clous ou de crins offrait d’intimes sévices. Se peut-il que le fabuliste devînt pénitent et que sa moralité le punît ? Redoutait-il secrètement que son cilice fût découvert à l’heure de la toilette mortuaire ? Le craignait-il comme ma mère appréhendait que des pompiers me récupérassent accidenté avec un « slip sale », avec cette défroque associant déjà la douleur à la honte ?

Considérant ma ceinture lombaire, ce vulgaire cilice, me vient l’idée, ou plus exactement l’envie, de la serrer fort, trop fort, de m’étrangler au nom du malin plaisir, de serrer ma ceinture, de me brider et de me juguler. Mais, alors que le velcro me garrotte un peu plus à chaque nouvelle inspiration, qu’il griffe ma peau et me raie les côtes, je mets rapidement un terme à cet étau infâme. Cela aura duré quarante-six secondes. Je ne serai jamais poète.

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