Malgré
Ma douleur est une intériorité...
Ma douleur est une intériorité sans intimité.
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Sans douleur, j’aurais joui. Sans elle, les matines et les vêpres auraient été voluptueuses, les angélus sexuels. Sans elle, j’aurais découvert les engendrements sans hyménée, j’aurais fouillé le mystère de l’incarnation de mes doigts et de mon sexe, j’aurais atteint Dieu sans le secours des saints et des saintes — Glinglin ou Nitouche —, j’aurais reçu la bénédiction des ici et des maintenant, quand le corps cède pleinement à la tentation et aux appels, aux branle-bas qui font les généraux, les alpinistes et les petits mecs. Sans douleur, je serais passé à l’acte. Sans elle, j’aurais fait de grandes choses, coexisté avec moi-même. Il n’y aurait jamais eu, entre mon vœu et son exaucement, un abîme irréparable, comme entre l’index volontaire de Dieu et celui d’Adam, nonchalant et languide, sur la voûte rose, verte et bleue de la Sixtine. Sans douleur, la vie aurait été belle, légère, pleinement légère, frivole. Sans douleur, j’aurais accepté de me déprendre de l’absolu, d’être un élément du grand Tout, une petite monade bonne à vivre, à rire et à jouir, à croire que l’un fût l’autre, j’aurais été un objet de désir, immodérément disponible, sans aucune contrepartie discursive. Sans douleur, les massages n’auraient pas été thérapeutiques, pratiqués sur un corps vague, sans égard autour d’un sexe sans pouvoir, sur un corps roturier qui, torché, n’eût pas été plus humilié. Sans douleur, les massages auraient été donnés par de longues odalisques dans des alcôves choisies ou derrière des rideaux clignotants. Sans douleur, des corps interchangeables m’auraient procuré des extases césariennes, ulcérées par des interdits autrement triomphants que mes griseries jésuitiques. Sans douleur, j’aurais multiplié les apartés aphrodisiaques dans des harems nombreux, dans des chambres closes, entre des trains, sous des draps et sous des yeux, dans des tubs, dans le noir profond ou l’air libre, sous des mains expertes ou neuves, avec des mulâtresses, des fonctionnaires, des sylphides, des coiffeuses, des pierreuses, des catins madrées, des hétaïres scrupuleuses, des geishas poudrées, des Italiennes ou des Éthiopiennes. Sans douleur, j’aurais froissé des étoffes lourdes et retroussé des satins à la Winterhalter. Sans douleur, j’aurais enfreint la mitoyenneté conjugale pour les chienneries du grand palais adultère, pour des amours blasphématoires, sardanapalesques, pour des chairs emphatiques et barbares. Sans douleur, j’aurais mieux calculé les plaisirs et les peines, déchiré leur réversibilité, appris à préférer les premiers aux secondes, à être moins affecté par elles que par eux, comme ces animaux qui, copulant sans retenue, peuvent être privés d’une patte ou d’une aile sans s’en apercevoir ou s’en apercevant peut-être mais trouvant dans la fornication un dédommagement supérieur à la souffrance. Sans douleur, j’aurais adultéré ma langue, transformé les phallus en pines, les testicules en couilles, donné dans l’obscénité, châtré ma politesse, baisé, tringlé, été sucé, j’aurais dit les choses de l’amour de sorte que, dites, elles devinssent représentables, puis faisables, car il faut, pour pouvoir penser ces choses-là, des mots pour pouvoir les dire. Sans douleur, j’aurais succombé aux délices homozygotes de la chair et du verbe, aux vertiges de la jouissance lexicale, pleine de vits et de dits.
(À Claire : « J’ai toute ma verge et toute ma tête : où donc est l’ablation qui rabat ma joie puis fait triompher la douleur ? Ce n’est pas un membre, mais la jouissance même qui est coupée. Que penses-tu de cela : une godectomie ? Voyons dans le dictionnaire si mon châtiment est couvert par ce mot... » Elle sourit, mais du pire des sourires — amène. Amène, quand l’aménité n’est plus une courtoisie et pas encore un dédain, quand le sourire condescend à rassurer comme celui des vierges de Raphaël, comme chez cette Madone à la prairie que pèse la lassitude et qu’incline le devoir. Puis, sans épargne : « Ton psychanalyste ne t’a donc jamais parlé de la jouissance de la perte, mon cœur ? Allez, cesse maintenant... À table tout le monde ! »)
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