Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 43 sur 52

Pages du PDF

Malgré

Ce n'est pas mortel, me...

Ce n’est pas mortel, me dit-on. Ce n’est pas l’algie vasculaire de la face, celle qui fait des hommes se défenestrer. Il y a péril en la demeure de mon corps, mais pas dans le grand manuel des afflictions. Je souffre sans l’anatomie du danger. Je suis un homme sans gravité. Je pense souvent à ce beau footballeur qui jouait comme peu d’autres, qui s’exprimait si bien, trop bien au milieu des siens, femmelette parmi les bonshommes, et dont la santé brutalement s’effondra, comme s’il devait payer le prix de savoir caresser le langage ainsi que le ballon, et qui soudainement dut s’aliter, s’arrêter, s’entendre dire que l’on n’y comprenait rien, que c’était du « jamais-vu », et qui fut moqué par les autres membres de l’espèce, et qui se volatilisa du jour au lendemain, dissimulant à jamais le château de cartes qui lui tenait lieu de corps, alors que ce corps de roi avait été un apanage et une convoitise, une quinte flush. Je pense à sa malédiction, à sa douleur maudite, mal dite et mal entendue, à ce que l’avenir lui réservait, lui offrait sur un plateau, à ce qu’il était en droit d’attendre de la vie mais qui fut effondré par son corps en sucre. Comme dans les contes de l’enfance. Je pense souvent à lui qui a fui, qui s’est retiré pour vivre heureux et eut de nombreux enfants, qui s’est soustrait au regard des hommes pour disparaître à jamais, qui de lui-même s’est reclus et qui, comme moi, a découvert que toute cache contient une autre cache, que tout asile est gigogne, que la vie est une matriochka où s’effeuille le mystère comme dans les rêves fébriles. Que même dans la tour d’ivoire demeure toujours le corps, ce cachot sale que l’on a en propre.

OceanofPDF.com