Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 7 sur 52

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Malgré

Suis-je malade ?...

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L’échec et l’éparpillement diagnostiques imposent leur évidence : je souffre hors du champ médical. Sciatalgie, cruralgie, lombalgie, fibromyalgie, cervicalgie : ma vie est une « algie », un suffixe flou, flottant, un sentiment vague. Un désordre. Ma douleur est une douleur de la douleur. Une sensation. Rien ne vient l’objectiver — signe clinique ou preuve irréfutable, imagerie ou virologie. Je ne lutte pas contre une maladie, mais contre de la douleur. Aucun « substratum anatomique », comme dit le rhumatologue. On n’y voit rien. Je souffre, mais je suis en bonne santé. De la souffrance, je n’ai même pas la gueule de l’emploi : mes réflexes fonctionnent, mes muscles palpitent et ma peau bronze, mon corps peut toujours se rendre désirable malgré le mal qui me houle, en dépit du fracas intérieur et de ce que j’en dis. En surface, tout va bien, pour le mieux, la dame de l’agence immobilière m’identifie toujours, mes enfants aussi. La photographie sur mon passeport n’engendre aucune perplexité aux guichets d’embarquement. Partout des signes d’évidence, des marques de reconnaissance. Je coïncide avec mon identité. Je me ressemble encore. Ici ou là, on me remet, comme dans ces vernissages dont j’abhorre la hantise ostentatoire, comme dans ces pinacothèques où des cadres supérieurs et des femmes parfumées à l’ambre s’échinent à préserver un peu de leur lustre, et de leur glaçure. Mon corps ne se craquelle pas. Le vernis tient, mais le châssis est défoncé.

L’algie est une douleur humiliée car inobjectivable, flottante comme l’incertitude, suspecte à force de laisser « carrière à la conjecture », comme l’écrit Baudelaire, qui sait combien le mal passe par le grand tamis de la langue, qu’il faut s’entêter à dire ce que le monde ne sait pas voir. L’algie est l’aire du doute infini, du soupçon extérieur. Rien n’est clair. Tout est trouble.

Le vécu et le visible paraissent en moi se disjoindre inexorablement. Désormais, les médecins ne m’auscultent plus, ils m’écoutent. Ils s’en remettent au seul relais de mes mots. Je peux leur écrire, leur téléphoner, me dispenser de toute présence, n’être jamais examiné. Depuis combien de temps n’a-t-on pas pris mon pouls ? Qui dit que bat normalement ce cœur qui curieusement s’époumone ?

Ma douleur sans lésion est un tourment sans protocole. Je voudrais n’être pas dolent mais malade ou blessé — fracture, angine ou tuberculose. Je souffre trop, du trop. Hypersensible, hyperesthésique, hyperbolique. Les praticiens du bon sens et les thuriféraires du « ressenti » — coaches de vie, bienfaiteurs certifiés, sibylles sophrologiques — ont remplacé les médecins traditionnels ; avec leurs commissures si nettes, ils me parlent « retour d’expérience », « lâcher-prise » et « feed-back », « vélo elliptique », « gymnastique », « approche holistique », « syndrome hémisphérique » et « culpabilité problématique ». Leur « ique » contre mon « algie », leur thérapeutique contre mon errance, leur volonté contre ma quête.

Que peut la douceur sur le mal ?

Je me souviens de ce vieux Chinois, que j’allai voir sur recommandation. L’homme était réputé inégalable. Il dénouait l’insoluble, disait-on. On frappait à une porte laquée rouge, on pénétrait dans l’antre en ouvrant cinq ou six rideaux, on effeuillait l’espace. On attendait dans une petite pièce, où demeuraient sur la table un thermos de thé noir et, au mur, deux gravures japonaises abolissant la perspective et la gravitation, deux estampes dites du « monde flottant », selon cette formule qui paraissait la périphrase même de mon algie. On regardait fugitivement les trois posters tuilés de la baie d’Along, de la Grande Muraille de Chine et du mont Fuji, tout ce syncrétisme asiatique qui nous mettait dans le cœur un peu de paix, et un peu de doute. On observait l’affiche multicolore d’un grand pied divisé en différentes zones, semblable aux cartes élémentaires de l’enfance qui avaient aiguisé notre amour de la reconnaissance et des désignations. Ce pied était constellé de nombreux points dont on comprenait grâce aux légendes qu’ils étaient des rhizomes vers d’autres organes, des gâchettes vers le soulagement. On attendait longtemps, enveloppé par une musique carillonnante dont on ne savait si elle nous berçait ou nous agaçait, et par des vapeurs d’encens qui formaient dans l’air un dernier rideau. On était dans Le Lotus bleu et en métaphysique. C’était beau. Monsieur Wang, avec son nom tranchant comme un sabre, apparaissait sans rien dire, idole aux mains de lutteur, au corps de lutteur et aux cuisses de lutteur. Monsieur Wang parlait beaucoup. On ne comprenait pas, on s’excusait de tendre l’oreille pour essayer de saisir ses phrases équidistantes du français et du mandarin. On ne comprenait rien ; c’était du chinois. On ne pouvait pas échanger, plus ratiociner, recourir au pouvoir des mots. Il n’y avait pas de langage possible : c’était nouveau. On devait s’en remettre aux seuls gestes, à ces mains orbes qui nous aplatissaient sur la table comme une limande, qui nous prenaient les épaules avec une puissance sans ménagement, qui jouaient avec nos pieds comme avec des osselets, qui équarrissaient notre résistance, nous faisaient viande, préféraient à la tendresse la tendreté. On lui disait. On criait, il riait, il disait « toi drôle », « toi pas mal ». Il nous demandait « toi aller à la plage ? », on disait non, il allumait un briquet puis chauffait huit bocaux de verre dont il ventousait notre dos, léopardé de cercles noirs durablement désobligeants. On repartait roué, mais heureux. L’algie avait disparu, enfin transformée en meurtrissure.

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