Malgré
En vacances, sur les hauts...
En vacances, sur les hauts du lac Léman tendu face au ciel comme une psyché, j’observe chaque matin, à la terrasse de la boulangerie, ample comme l’orchestre d’un théâtre, un vieux monsieur, béret gris sur une tête bizarrement sphéroïde, célébrer la beauté du jour recommençant. Après avoir posé ses grosses mains sur la tasse chaude de son café, il ferme les yeux, respire à pleins poumons l’air neuf du lac, cet air raffiné, indifférent à l’iode et au brome, puis, rouvrant les paupières, sourit outre mesure, ainsi que font les béats et les bienheureux, tous ces êtres dont la chair émolliente n’a jamais été lacérée par le désir qui met dans le ventre des tisons. Monsieur Charpin, avec son nom chaud comme un pain, ne me reconnaît pas, car la reconnaissance exige un principe d’individuation, or monsieur Charpin est au milieu de l’infini, ignore les particules élémentaires, les chairs multiples et les visages différents. Le monde de monsieur Charpin est un et indivis. Plein. Chaque matin, avant sa première lapée, l’homme me demande cérémoniellement quel jour de la semaine nous sommes puis, écarquillé par ma réponse, toujours conclut d’une voix admirablement nue : « Ça alors, c’est incroyable... » Sans point d’exclamation, mais avec trois points de suspension, ceux de l’enchantement sans étonnement : être « mardi » ou « vendredi » le laisse rêveur, car le jour ne lui dit rien, le mot ne veut rien dire, ne vient rien dire. Le monde est innommable pour monsieur Charpin ; je viens seulement déposer sur un jour de la semaine des phonèmes dont il ne goûte pas la justesse sémantique mais la musique pure. Le mot est une convention et un ordre, un pouvoir : j’en suis titulaire, et il s’en fiche. Il ne veut pas savoir quel jour nous sommes, il veut que je l’énonce, que je le lui dise. Il veut se l’entendre dire. Il veut s’entendre prononcé le nom qui sonne en lui comme Aden en moi, ce nom lointainement étranger, ce nom d’apparat qui fait secrètement les poèmes et les jours. Pour monsieur Charpin, les mots ne signifient rien. Se peut-il que, m’invitant ainsi à nommer le monde, il cherche mon plaisir autant que le sien, comme pour m’aider à jouir de cette langue qui est élucidation mais aussi délectation ? Écoute le chant du verbe, oublie la griserie des idées, tends l’oreille et ferme les yeux, vois la boucle des voyelles et l’enroulement des consonnes, écoute comme les mots sont beaux, vois comme c’est incroyable, me dit monsieur Charpin, pour qui la langue ne dessille rien. Nous pourrions être « mardi », « autoroute » ou « oreiller », cela ne changerait rien à ce que voient ses yeux, à l’air que goûtent ses paupières closes, à la chaleur qui brûle légèrement ses mains. Notre langue, qui orne mais ne révèle rien, est une alliance coloniale bonne à civiliser les sauvages de son genre, et il s’en amuse. Pour monsieur Charpin, qui passe pour l’idiot du village, pour le crétin des Alpes, alors qu’il est l’un des derniers à aimer loyalement ces grandes montagnes dont il ignore jusqu’au nom, le réel est là, obvie, offert dans une présence que n’entachent pas les démêlés avec le verbe et les pénibles désignations. Tout — lac, herbe, soleil — est là, somptueusement innommé. Merveilleux car insignifiant. Cela suffit à combler son regard dépoli et son sourire réjoui que j’observe avec cette envie qui est le revers de la condescendance, ne sachant si monsieur Charpin est un grand sage ou un imbécile heureux. Souffre-t-il, lui aussi ? A-t-il souffert ? Est-il accessible à la douleur, à ma douleur, lui pour qui les mots sont des sons, des entrechoquements de lettres, des superfluités presque idéogrammatiques ? Son indifférence aux phrases, qui avive sa gaieté, est-elle une privation ou une veine, la prospérité même du bonheur ? La veille de mon départ, comme s’il avait deviné mes embourbements et l’imminence de notre séparation, monsieur Charpin décide de me révéler un peu de la vérité et, soulevant son béret gris, me désigne de son index gros comme un concombre la balafre auréolant son crâne chauve puis, dans un rire débraillé, semblable à celui des ivrognes bâtés chez Bruegel l’Ancien, découpe dans l’air ces quatre syllabes : « Tré-pa-na-tion ! » Je souris d’un sourire triste, ému par cette confiance accordée là, dans l’air mauve d’un matin d’août. La révélation soudaine de cette couture ostrogothique, pareille à l’empreinte d’un barbelé, dénoue mes questions et abolit le mystère. Tout me paraît plus clair — le lac, son bonheur et ma douleur. Couronnant ce dévoilement, monsieur Charpin m’adresse un clin d’œil un peu grossier, d’une forfanterie sans nigauderie, un clin d’œil destiné à m’instruire plus avant, à me donner littéralement une leçon, mais une leçon sans mots, sans ces mots qui me lestent et qui nous engorgent, nous, les rats des villes, verbeux infinis et laïusseurs malheureux. Ce clignement de l’œil, qui roula sur le mien une larme, sentait l’avertissement et le psaume, et disait à peu près ceci : « Toi qui erres en douleur, ne néglige jamais la vraie jouissance, cette joie décérébrée. »
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