Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 39 sur 52

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Malgré

Le kilodouleur, telle pourrait être...

Le kilodouleur, telle pourrait être l’unité de mesure.

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J’erre dans la nuit. À la recherche de mon sommeil. Pour semer ma rage. Je marche avec en moi des somnifères et des antiépileptiques, avec ce sang épaissi par la médecine, parfois liquéfié par un couteau. Je marche contre ma fatigue, avec ma fureur, dans l’obscurité que jaunissent à intervalles réguliers les ampoules des lampadaires. Ma douleur est un secret mal gardé : au clochard qui me demande si j’ai encore mal ce soir, je cause, me dévoile sans réserve. Je regarde ses bras, lardés eux aussi, et ses mains tuméfiées par le vin nombreux. Il ne partage pourtant rien de mon « putain de mal », lui qui ne connaît « que la peur », celle que son banc soit pris, que crève son chien ou son caddie, que le froid grève ses nuits. Il est allongé sur ses deux planches de bois peintes en vert, je suis plié en deux, les mains sur les genoux. Il me demande comment je fais pour tenir. Un comble. Il ne prend pas de pincettes. Il n’a pas peur de déchoir, de son ombre, de l’exorbitance de ses passions, de la solitude qui vêt d’or la nuit. Il me trouve « trop con, trop bon ». Il a raison, je suis le con, le bon larron, cloué sur la croix, sagement à droite du Nazaréen, tandis que le mauvais larron dort sur un banc et injurie Dieu, sait le point d’incandescence et qu’il n’est que de passer à l’acte pour vraiment entrer en scène. Il dit vrai, ce voyou bachique. Il crache des mots éclatants comme parfois ma gueule sous le joug du mal, comme s’il n’était de vérité que dans la poisse et dans la crasse, que dans le creux du manque. À Rome, la Bocca della Verità est un mascaron épouvantable, une bouche d’égout pétrifiante, une fosse à secrets que l’on dit capable de trancher la main des menteurs, car il faut moins tendre l’oreille que la main pour faire l’expérience maléfique de la vérité, qui ne se mendie pas mais s’écoute. Où est le trou de la vérité ? Dans ma bouche où je mets parfois la main, et plus restrictivement l’index et le majeur, à la recherche de ma luette, pour vomir l’insoutenable ? Dans ce corps-fourreau où j’ai glissé mon âme sans me battre ? Dans ma bouche ouverte comme la tranchée du mystère ? Dans ce sujet devenu un objet, un objet d’étude pour l’imagerie qui ne sait plus où est passée ma santé ?

L’objectivité a supplanté la vérité. Clandestinement, j’enregistre sur le dictaphone de mon téléphone absolument toutes mes consultations thérapeutiques. Je les réécoute avec soin, j’y entends le chahut des étoffes, le grincement des huisseries, le crissement du cuir, la plainte des détails, le monde. Rien ne m’échappe des phrases du médecin, enrouées par l’entour du monde, de nos voix escamotées par le grésil des choses, comme dans ces vieilles émissions radiophoniques. J’entends que je parle peu, que dans son cabinet je suis docile, gorgé d’excuses, honnête dans mon mal. Impeccablement souffrant. Je reviens parfois en arrière sur un mot étouffé, froissé par un bruit cahoteux. Je me repasse en boucle les « c’est normal » et les « ça ira », ces mots jamais entendus par l’infans aux grandes oreilles, toutes ces provisions que j’inscris méthodiquement dans un document Word intitulé « Raisons d’espérer ». J’essaie de m’entendre dire. Je cherche la parole objective, une voix blanche qui sans trembler dirait ma douleur de même que la météo du jour et la route à prendre, cette voix dépassionnée, oraculaire, qui parlait hier à Delphes et à Cumes.

« Dis Siri, pourquoi j’ai mal ?

— Je suis sincèrement désolée. Je suis là si vous voulez parler. »

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