Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 30 sur 52

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Malgré

J'ai décidé de tenter l'expérience...

J’ai décidé de tenter l’expérience : écrire avec la douleur. Je veux voir ce qui se passe, ce qui opère dans le corps, tout comme le laborantin observe le cobaye enferré par le venin qui cimente les membres et perclut la lucidité, ainsi que le fit Henri Michaux sous mescaline, Victor Hugo sous hypnose, Marguerite Duras sous vin rouge. Je veux écrire sous douleur. Je veux être le laborantin et le cobaye. Je veux écrire pendant la transe douloureuse, écrire et en revenir, en revenir pour me relire afin de distinguer ce que c’est que de passer de l’autre côté, afin de comprendre où est la perte, ce que je quitte et par quoi je change, ce qui s’absente en moi quand la douleur me peuple. Je veux me relire pour mesurer l’étendue du dégât, la déperdition de mon âme prise par la douleur ainsi que par l’alcool. Je veux me relire au risque d’être médusé par le frelatage de mon corps, comme face à ce polaroid fixant ma silhouette ivre, asymétriquement remuée, tout à la fois ressemblante et méconnaissable. Je veux arracher des phrases à l’ivresse de la douleur, à ce présent de feu que déchoit l’accalmie, cette petite sobriété physiologique. Je veux comprendre ce que la douleur délire, affecte et entame. Je veux écrire sous la dictée du corps halluciné par le mal. Je veux écrire ce cauchemar, depuis ce cauchemar qui conspire contre ma liesse. Je veux rapporter des phrases du sommeil paradoxal, du revirement de l’être, quand abdiquent la vigilance, la pudeur et la continence, le discernement et l’inassouvissable désir de paraître. Je veux écrire comme je respire — apnées, caillots et embolies. Je veux tout restituer, absolument tout, donner dans l’ekphrasis, cet art de la description par lequel les Grecs parvenaient à voir, à dire et à jouir. Dans un même mouvement, et dans cet ordre.

J’attends, donc. J’attends que la souffrance saccage mon corps. Le défonce et le pille. Le courbe comme y parvient, après les nuitées camarades, le ressac de la saoulerie rapportée des zincs veinés de marbres faux. J’attends. Guère : je ne suis jamais déçu. Je sens la marée qui monte, l’envahissement de ce flot qui rend au sable tous les châteaux malgré leurs créneaux et leurs douves. Enfin. Dans ma bouche, la ligature de la douleur. Sur ma nuque, le parfum de la douleur. Sous mon nombril, la gestation de la douleur. Par mon anus, le tambourinement de la douleur. La marée prend son temps, me remplit. Me fout. Je suis un puits, une outre. Le niveau monte, et je n’en peux déjà plus. Pas de retour possible : jamais marée n’a rebroussé chemin. Vertige. Margelle du supplice. Je sais le trou et la chute, la métamorphose prochaine. Je sais par cœur les préliminaires du mal et l’enchaînement des faits, le grandissement de la chrysalide, les dominos du glas et l’inéluctabilité des bientôt. Bref, la dégringolade.

L’endolorissement est déjà de la douleur.

Le mal attente à ma langue. Je ne sais plus parler, juste bruire. Me répandre. Au neurologue, j’envoie un texto plein de mots fatidiques — misère et abandon. La bouteille à la mer plutôt que l’appel de détresse. J’active le « mode avion » de mon portable, me rends indisponible à son oracle. Je ne suis plus l’otage de mon attente. Je mets l’alarme, choisis l’heure de l’amerrissage. Je suis en avion, je m’envole en douleur, pour sa terra cognita. Je plane en Opiacée. Avec l’espoir que mon neurologue me réponde, avec dans le ventre — cette soute mammifère — des vœux de poste restante. Je suis un long-courrier qui espère des lettres. Des phrases sédatives, balsamiques. Des mots comme des provisions. L’alarme carillonne. Je quitte le « mode avion », descends de la carlingue et découvre, sur le tarmacadam, une « notification », celle d’un télégramme en alexandrins : « Si douleurs ne sont pas vraiment améliorer / excellente occasion pour enfin essayé / l’efficacité des antiépileptiques / Cdt. » Imparable logique : c’est sur le corps malade que s’étudie le remède. Ayez encore un peu mal qu’on y voie plus clair, allez-y, poussez, oui, c’est cela, encore un peu, on y est presque. Parturition de ma douleur qui enfante dans l’agonie de bonnes nouvelles. Par a plus b, par déduction dialectique, par discrimination, par de nombreuses battues, la grande science académique s’emploie à coincer positivement ma souffrance comme au Qui est-ce ?, ce jeu qui voit des gamins identifier à force d’éliminations une personne mystère qui, en ceci semblable à ma douleur, est celle qui reste quand on a tout écarté. Avec ma souffrance jouent désormais mes médecins aussi bien que mes enfants, qui ont demandé au Père Noël le chirurgien Playmobil et le Docteur Maboul.

J’écris. La douleur continue de pilonner et d’engendrer, mais j’écris. Intoxiqué. Infesté. Mes doigts engourdis trébuchent. Le dos se verrouille. La nuque se raidit. Tremblements. Pétrification. Je suis pierre et vent. Plein et vide. Des forces antagonistes, sans cesse. La cage thoracique est une nef branlante que soutiennent à grand-peine les arcs-boutants de la pharmacopée. Tout branle, mais tout s’échafaude. Comme prévu. Carlingue et carcasse. Cela se passe sans moi, déserté par les velléités. Morte-saison du vouloir. Le sexe, à la croisée du transept, se rétrécit. Le cœur bourdonne des blanches et des noires, tressaute. Les tempes pulsent. Les jambes se désistent. Le corps fourche. Je suis un autre. Aliéné. Aveuglé. Exproprié de moi-même. Je suis dans le noir — celui de la chambre de l’enfance, quand l’abaissement de l’interrupteur développait des peurs agrandies, celui de la peinture ancienne, obtenu grâce au broiement des os, celui de la bile qui fait la mélancolie, celui des pulls et des pantalons que je porte comme le deuil éclatant de ma santé, celui de l’encre par laquelle je me débats. Je suis éparpillé dans l’ombre, sans lumière et sans lueur. Illucide. Plus de vue, juste des visions. Des saisissements. Je sens, voilà tout. Je ne suis que sensation pure. Je ne sais plus ce qu’est écrire. Il y a pourtant urgence à ramener des formes de derrière le miroir, qui bientôt se brisera. Il me faut œuvrer avant que le canard ne redevienne cygne, que je ne sois rapté à la langue comme Proserpine par Pluton. Je titube, la barque gîte. Quelque chose est encore possible qui sera bientôt confisqué par l’évaporation du mal. Je le sais, car je le sens. Mais la douleur me tourne la tête, abolit toute suite dans les idées. De cette insupportable mue, que puis-je rapporter d’autre que de la peau ? Je suis allongé sur mon lit, embaumé comme les morts dans la vallée du Nil. Je crève. Ma chatte vient ronronner sur mon torse, tel que le font tous les chats sur tous les moribonds. Il fait noir, mais Bastet veille. Mon corps tangue. Vaisseau fantôme. Je vogue sur mon lit, sur ma barque solaire. Reviendrai-je ? Où suis-je ? Où est le lieu des réparations ? Où est le visage de ma mère ? Où est la main qui remonte l’interrupteur et licencie le noir, qui contrevient par ses caresses aux usurpations de la santé ? Où est la grande voix que l’on croit ? Où est, dans cet empire du mal, la Reine Mère, la Grande Épouse ? Ma bouche est un trou sans cri. Je sens dans mes doigts et mes orteils cogner la douleur liquide. Je suis liquéfié. Je suis la felouque et le Nil. Je prends l’eau. Partout de l’eau, partout des mots, des mots déliés, fracassés, des essaims de mots, des mots bruités, des assonances et des allitérations, des homophonies, des échos et des faux amis, des mots éparpillés, délaissés, sans la laisse de la syntaxe, des mots barbelés, ébréchés, renversés, sens dessus dessous, des mots tronqués, sans queue ni tête, des mots hybrides, tête et queue, des paniques lexicales, des mots tête contre queue, marabout-bout de ficelle-c’est l’enfer-enfermé-médecin-sain d’esprit-prix sans fin, je suis sous l’eau, dans l’immensité utérine, partout des algues et entre les algues des noyées, Virginia Woolf et Natalie Wood, toutes deux reliées par leurs cheveux et par leurs noms, partout des Ophélie ensorcelantes, des sirènes et des naïades, des mots revenus de nulle part, des mots d’esprit, conviés en dépit de moi, des mots embrasés, enfiévrés par la flambée morphinique, des mots entassés dans l’épouvante, agglutinés sur la felouque et sur le zodiac, au Caire et à Lampedusa, des cadavres exquis et des versets sans auteur, des mots qui ne colchiquent pas dans les prés mais clochardent dans les souks, des mots dionysiaques, débridés, jouis, des mots qui vous emmerdent, vous pissent dessus, des mots qui ne vous ont jamais aimés, vous qui ne savez rien de l’arnaque du corps et si les antiépileptiques sont sécables, vous qui jouissez dans l’ignorance de ce mal en quoi sont faits les radeaux des vivants et les barques des morts, vous qui vivez en analphabètes de la souffrance qui me couronne d’épines sans lauriers. Tandis que vous ne perdez rien dans le fait de vivre, je vais mourir en initié, rempli de ce savoir fou qu’est la douleur folle. Comme vous, je mourrai. Mais en connaissance de cause.

(Depuis plusieurs mois, Juliette ne répond plus à mes textos éplorés. Ou alors une fois sur dix, ou sur douze, quand bon lui chante, dans ses temps perdus, ou morts, sous un abribus ou sur la cuvette des toilettes, estimant manifestement que le mille cinq centième cri est moins important que le vingtième, alors qu’il est, bien au contraire, grossi par l’irrévocabilité, par l’inconsolation, par l’impuissance des âmes charitables et des bonnes volontés, par les lèvres fermées de mon père et la bouche bée de ma mère, par tous les silences abdiqués qui veulent mais ne peuvent pas, par le pilori du recommencement, par la redite sans événement, par l’impossible narration, par l’immutabilité du paysage intérieur, par la peine sans commutation, par le passé, par l’inadmissible oubli, par mille quatre cent quatre-vingt-dix-neuf cris.

L’urgence répétée n’existe qu’à Marioupol ou dans le Shéol, en deçà de la langue, dans l’impensé du désastre, mais pas dans un corps sans blessure ni gravité, tellement indemne qu’on le croirait prédisposé à paraître. La répétition est la dynamique inverse de l’urgence, fulgurante et apicale, doit penser Juliette, qui paraît recevoir ce mille cinq centième cri comme une petite plainte spleenétique, de celles qui saisissent épisodiquement les complexions nerveuses, à l’ancienne.)

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