Malgré
Mon charme n'est pas rompu...
Mon charme n’est pas rompu par la douleur.
Apparemment.
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Ma souffrance est un supplice sans catastrophe. Un supplice qui, bien qu’il soit sans catastrophe, n’ignore rien de l’urgence qui assiège un transatlantique fendu en deux ou le radeau de La Méduse, au milieu des icebergs ou des eaux mauritaniennes, qui commande aux hommes perdus des gestes de première nécessité — secouer un drapeau, faire un garrot, trouver de la viande, une issue, un refuge, un toboggan, des bras, des mots, des mots, des mots, des lèvres. Quand l’aumône est un monde. Empire du fatidique, de l’ultime douceur, de l’extrême-onction. De la nécessité première. Il faut. Maintenant. Sinon jamais plus.
Dans mes journées scélérates urgèrent sans discrimination : cette morphine dans ma veine, cette semelle orthopédique, cette lotion ophtalmique lubrifiant ma concupiscence, ce psychotrope camisolant mes muscles, cette huile dite « essentielle », désirable par sa seule épithète, ces « fleurs de Bach » me promettant « confiance et réconfort », cette menthe poivrée, ce neuroleptique permettant, l’espace d’une heure trente, d’acquiescer rêveusement à mon propre corps, ces mains faisant si bien ce que d’anciennes dussent autrefois faire un peu. Ces viatiques, je les ai recherchés dans des pharmacies de nuit et dans des herboristeries sans charme, j’ai fait en leur nom des pieds et des mains, des détours, je les ai traqués comme on traque l’edelweiss dans des montagnes impossibles — obstinément. Pour eux, j’ai dit « merci, si vous saviez » à des apothicaires de campagne et à des parapharmaciens balnéaires, à de petits thaumaturges glissant sous ma langue des hosties éphémèrement analgésiques.
Je suis en urgence. Sonnent sans discontinuer des sirènes et des alarmes. Je vis en guerre. Je suis en état de siège. Je rêve d’urgences hospitalières, celles dont me plaisent l’odeur d’excrément que ne dilue pas celle de la javel, la douceur des brancards et les néons inflexibles, les gueules cassées, les visages tristes, hagardement tristes, les membres amputés, les bandages, les tubes et les perfusions, toute cette principauté du cathéter où j’aimerais qu’une place me fût réservée, avec ma chemise repassée et mon cou parfumé, malgré cette tenue que je peux encore avoir en toute chose. Tout urge, me somme. L’alentour est en joue. Je hausse les épaules et les mains, je suis sur le point de me rendre. Plus de voix amies, de rires, de tintements, de chants des oiseaux. Plus de tralala, partout l’hallali. Je suis une bête traquée. Le danger se rapproche et, avec, l’imminence du dénouement. Plus de sous-bois, de cache profuse. Juste une lisière, un état limite. Où vais-je tomber, atterrir ? Quelle est la lieue prochaine ? Ma vie est une orée, inquiète comme les orées, quand le remplacement des platanes par les pins dit l’imminence de l’océan et que le virement des couleurs à Venise promet la brume. Tout seuil est l’endroit d’un pressentiment : bientôt, quelque chose.
Sans l’intérim du répit, la souffrance est une damnation, une urgence. Outré par le mal continuel, mon corps ne sait plus la paix. Les réunions au travail me coûtent des jours de récupération. Il n’est que de demeurer en vie, de me perpétuer encore un peu, de relancer une dernière fois le sablier. Je pense parfois à abdiquer, à m’offrir la mort comme un cadeau empoisonné, à me donner cette mort qui soustrait et qui sépare enfin, cette grande déhiscence qui arracherait définitivement mon corps à mon esprit, qui délivrerait mes journées évertuées, pleines d’efforts, de commandements intérieurs, de promesses déçues, de comptes et de comptages, de promis-je-me-lève-à-dix, cette mort qui me redonnerait à l’Arcadie du corps insolé par la joie.
(Alors que je lui demande si elle veut bien venir à mon chevet, Claire : « Est-ce vraiment urgent ? » Sa question, qui dégourdit la voix maternelle, me crève le cœur car elle range l’urgence du côté de la nécessité, mais aussi de la nouveauté. J’en veux à sa doctrine pompière qui s’inquiète des avalanches, mais pas de l’érosion. « Ce qui est urgent, lui dis-je, c’est le mal permanent. N’est-ce pas urgent de soigner ce corps qui n’en peut plus d’être un corps ? N’y a-t-il pas urgence à me soustraire à la lèpre quotidienne, bordel ? » Puis, derrière le bruit d’une casserole : « Tu me parlais ? »)
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