Malgré

Colin Lemoine · Chapitre 35 sur 52

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Malgré

Il m'arrive d'aller à l'église...

Il m’arrive d’aller à l’église en secret. Ou encore : l’église est devenue l’endroit même du secret. Peut-être parce que le bureau, le train, le bus, la rue ou le musée ne me permettent plus de retirer mon corps à la vue des autres. Que je le veuille ou non, je présente toujours quelque chose de moi — ce corps qui m’appartient mais que je partage, me consacre privé et me rend public. Machine à souffrir, jouir, pleurer ou pisser, rire ou hurler, mon corps peut déborder et défaillir, encourir l’obscénité. Cela me hante. Le mal pourrait me rendre inconvenant. Énurétique. Or, dans les églises que j’essaie de fréquenter entre les cultes et les services, je me redécouvre seul, au milieu des larges échos basilicaux, sépulcraux. Il m’est enfin possible de ne plus me retenir. De ne plus me détenir. J’y abdique mon apparence. Y viennent les pleurs, la salive et la morve. Dans les narthex et sous les voussures, je dégorge mes passions intumescentes, toute cette vie enflammée.

(À Martin, je montre ma photographie récente d’un pilier de l’église Saint-Sulpice, orné d’un psaume en lettres romaines : « Retire-moi de la boue que je n’y reste pas enfoncé. » Ce psaume, dont Martin m’apprend qu’il est le quarante-huitième et qu’il orne la septième station du Chemin de croix, me parle de lutte — la mienne contre la douleur, celle de Jacob avec l’ange, peinte tout près par un Delacroix des grands jours — mais aussi de la gadoue que font mes larmoiements sur ma crasse, de la mouvance des sables, de l’enlisement, de l’emmerdement qu’est devenue ma vie. Martin : « Arrête. »)

Enfant, ne sachant où pleurer, j’avais réservé un endroit à cette seule cause, coincé entre mon lit et ma table de chevet. Ce lieu exigu, où je me recroquevillais des heures durant, tenait de la cachette et du cocon. Là, je m’abandonnais à mes pleurs. Là, je ne jouais plus ; ce n’était plus pour de rire, c’était vraiment sérieux. J’y étais triste « pour de bon ». Je m’y voulais inaccessible à la suspicion parentale. Mon malheur n’étant pas entendu, je désirais qu’il fût au moins situé. Cet espace fœtal, que j’avais baptisé « coin de pleurage », circonscrivait ma douleur et permettait de me retirer tout en me dévoilant. Adoubé, il était le lieu de l’intimité consentie. En cette aire obscure, je pleurais sans retenue, souffrais à mon aise, j’étais le communiant et l’officiant, le prêtre et l’agneau, exerçais de menus sacrifices, présentais mes cannes de coq et mes larmes lourdes, espérant que l’on s’agenouillât à mes côtés. Vœu pieux.

(Martin : « Ta douleur est christique. » Il a raison ; autant que la Crucifixion m’importe le Golgotha.)

Lieu de la douleur sanctuarisée, l’église est mon grand coin de pleurage, mon terrain d’abandons et d’épanchements, loin du carême du dehors. Je m’y retire aujourd’hui comme je me retirais hier contre mon lit trop bien bordé, souillant de larmes le mouchoir de tissu écossais que ma mère glissait dans mes poches pour rendre incalculable la quantité de douleur qu’eût sinon révélée un amoncellement de kleenex tièdes. Car ma mère, que ravissaient les prérogatives de la soignante, aimait que la douleur fût, mais qu’elle fût sans décorum — poings contre le crépi, élégies, diarrhées sanguines — et sans folklore, c’est-à-dire sans cérémonial ni cérémonie, sans humeurs et sans fluides, sans cette liquéfaction qui, trois fois par an dans la cathédrale de Naples, voit le sang séché de San Gennaro redevenir liquide. Dans les collégiales et les cathédrales, je me liquéfie, sachant combien il faut de débauche, de mystère ou de miracle, pour pouvoir enfin couler, s’écouler, céder, être défait, s’exproprier, jouir sans objet, conquérir intransitivement, trembler comme le font les bêtes heureuses de n’être que des bêtes, ne plus tenir — les rênes, son rang, bon. Être un corps cédé : serait-ce cela, la passion ? J’envie l’extase des saintes Thérèse et Madeleine que touche puis sauve la révélation. Je cherche inlassablement la parabole de ma douleur dans les images et dans les textes. Roch et sa plaie vive, Lucie et ses yeux arrachés, Denis et sa tête tranchée, Agathe et ses seins coupés comme des agrumes. Est-il un saint qui me ressemble avec, pour attribut, pour métonymie du supplice, une sixième vertèbre cervicale ? Est-il, sur le volet humide d’un retable ou sur une enluminure gothique, un Martyre de saint Dolent, agenouillé dans la honte avec sur son plateau d’argent une articulation sacro-iliaque ? M’aurait-on oublié parmi les bienheureux ? Mon Dieu, moi qui réserve des pleurs consciencieux à Tes narthex et à Tes chapelles, m’offrirais-Tu au moins de me voir en peinture ?

(Martin : « Tu confonds la clémence et la miséricorde, mais pourquoi pas... »)

Dans les églises, certain de n’être pas vu, derrière un pilier ou au creux d’une chapelle, il m’arrive de mettre un genou au sol et de murmurer des mots. La prière, qui ne me fut jamais montrée, est pénitence, jamais gratitude. Je ne remercie pas, je demande pardon. Je demande pardon pour mes petits reniements, pour mes serments fragiles, pour la caducité de mon espoir, pour l’impéritie de mon désir, pour ce cœur disjoncté. Je demande pardon de m’être converti si vite à la douleur impie, pour lui rendre un culte si fervent. Je demande pardon pour ma souffrance idolâtre. Pour ma joie apostasiée.

Qu’est devenu mon corps canonique, tridentin ?

Ce que j’ai vu dans les églises : des visages s’effondrant dans des mains, un ivrogne remplissant le bénitier, un pigeon cherchant le chapiteau historié où mourir enfin, un homme pleurant son enfant mort devant un chérubin, avec sa tête de santon joufflu, un chien hurlant à la croisée du transept comme un loup, un chat mendiant des miettes sous une coupole sur pendentifs, un curé tapotant sur son micro juste avant la messe — immanquable déception face à ces laudes électrifiées —, des veuves récitant des prières machinales, des vierges folles, des possédées, des obsédés, une conférencière impassible au milieu des sanglots reniflés, le silence cathédral du monde recueilli, la ferveur répétée des angélus, la suzeraineté de l’inapaisable, le frottement des étoffes par les gestes dévots — s’agenouiller, se relever, se signer —, la fatigue des pierres, l’airain des sculptures dépoli par des paumes superstitieuses, des peintures abandonnées sous la suie de l’obscurité, le cloaque du monde zébré de rayons poussiéreux, tout le salpêtre de la vie s’altérant.

Combien de fois aurai-je conçu l’indécence de ma visite, l’illégitimité de ma venue jamais oublieuse de moi qui cherche sur les prie-Dieu des absolutions foudroyantes et remplis les églises de ma complaisance ?

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