Unstable feelings #1

Ellen Stuart · Chapitre 10 sur 48

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Unstable feelings #1

Chapitre 006

Chapitre 6

 

Sky

 

Le week-end est passé rapidement, je ne suis pratiquement pas sortie de la maison, à part dans le jardin avec les chiens. Jacobo boitille, mais son jeune âge lui permet de se remettre plus vite qu’un adulte. J’ai mal au cœur lorsque je le vois désirer sauter du sol sur le canapé sans y parvenir. Globalement, son état est bon. Il ne risque plus rien, ce qui me soulage grandement.

L’estomac noué et surtout pratiquement vide – si ce n’est d’un demi-litre de caféine – j’arpente les allées en béton, longées par la magnifique pelouse entretenue de l’université de Saint-Andrews. Me retrouver ici est autant impressionnant que fascinant. Il s’agit d’une des plus anciennes universités du pays, mes yeux vont et viennent des grands bâtiments en pierre, restaurés, qui ont traversé les âges.

Ayant un sens de l’orientation déplorable, je suis venue un peu plus tôt que prévu. Je serais bien capable de me perdre, de faire sensation en entrant dans une autre salle, alors que c’est la dernière chose que je souhaite. Si je dois briller, autant que ce soit par le biais de mes résultats, de ma participation en cours, et non de mon côté tête en l’air.

Je sors le plan de la fac de mon sac avec discrétion, de peur que l’on me grille sans tarder et me catégorise de “nouvelle”, même si c’est la réalité. Des élèves déambulent sur le campus, j’en conclus que je ne suis plus véritablement en avance.

Si seulement Jacobo n’avait pas fait caca dans l’entrée… J’ai littéralement marché dedans lorsque j’avais le nez plongé sur mon écran de smartphone. Heureusement, du pied gauche. Soi-disant de bon augure, nous verrons bien. Aussi, j’ai dû nettoyer ma chaussure pendant que Pénélope se chargeait de nous débarrasser du joli paquet qu’il avait laissé face à la porte, probablement pour me souhaiter une belle – merde – chance pour la journée, sous l’œil hilare de Jessie. Elle s’en fiche, elle n’était pas stressée lors de sa rentrée. Jacobo est chou, mais cet imprévu n’était pas planifié sur mon programme.

J’ai encore l’impression de sentir l’odeur sous ma Converse bien que la gouvernante m'ait affirmé le contraire. Le stress me fait sûrement affabuler. Je n’ai pas envie que l’on me dévisage, que l’on pense que Sky Sullivan a une hygiène douteuse. Qui me croirait si je prétendais que j’ai marché dans une merde de chien avant de débarquer sur le campus ?

D’après mon emploi du temps, et ce plan, je dois me rendre dans ce grand bâtiment pour mon premier cours de la journée. La poignée entre mes doigts, j’amorce un mouvement de recul pour ouvrir la porte qui semble peser une tonne. Et puisqu’une maladresse ne vient jamais seule, mon sac, qui trônait jusqu’alors sur mon épaule, se rétame par terre, en faisant un boucan monstre. Je soupire, agacée par ma gaucherie. Ce n’est pas le moment, bon sang !

Je jure entre mes dents en relâchant la porte, puis m'accroupis pour ramasser mes affaires éparpillées sur le béton, un cahier vierge, ma trousse et un baume à lèvres au beurre de karité. Je me précipite à l’intérieur afin de trouver la salle dans laquelle ma première heure a lieu. Elles sont toutes scellées. La pression grimpe en moi, la colère également. Je me maudis pour mes maladresses. Lorsque mes pupilles se posent sur le nom étiqueté sur le battant, l’air de mes poumons s'expulse violemment. J’arrange rapidement ma coiffure en passant mes doigts dedans avant de toquer à la porte, en espérant ne pas être trop en retard.

Une voix grave, masculine, m’arrache pratiquement un sursaut en m’ordonnant d’entrer. La chair de poule me parcourt l’échine, mon souffle se bloque au creux de ma gorge dès que ma paume tremblante s’exécute. L’homme au sein de cette pièce semble mature et pas commode pour deux sous, mais je me trompe peut-être. J’ai la sensation d’être un escargot qui ne souhaite qu’une chose : rentrer dans sa coquille ou plutôt retourner me planquer dans mon lit à la maison, car c’était plus facile dans mon esprit, ça l’est toujours. La réalité, elle, en revanche, est une autre histoire…

Allez, Sky, tu peux le faire ! Ce n’est pas un type bourru qui va te faire peur quand même !

Mon sang cogne dans mes tempes. Mes jambes me semblent peser une tonne. Tous les regards sont tournés vers moi, certains rieurs, d'autres emplis de pitié, m’annonçant déjà la couleur de notre prochain échange. Celui du professeur Bunn, un homme autour de la cinquantaine avec le crâne dégarni, les yeux brun foncé, et le ventre opulent, me fixe plus que sévèrement. Manifestement, sa voix est à l’image même du personnage.

Je m’excuse aussitôt pour mon retard et il a l’air de réellement s’en moquer. Il me demande mon nom. Ce dernier sort dans un couinement digne de celui d’une petite souris prise au piège entre les griffes acérées d’un chat qui en fera son quatre heures. Mes joues chauffent, je dois véritablement ressembler à une fichue carotte. Aucun moyen de camoufler cela, avec mes cheveux, c’est cadeau !

— Mademoiselle Sullivan. Je ne tolère aucunement les retards, tâchez de vous en souvenir lors de mon prochain cours. Maintenant, veuillez refermer cette porte et nous laisser continuer en paix, tranche-t-il.

Alors, ça signifie que je ne peux pas entrer ?

Embarrassée, j’obtempère. J’ai l’impression que l’on vient de me lancer un seau d’eau froide sur la figure tellement cette sensation est choquante. La honte ! Je suppose qu’il a dû noter mon nom pour se rappeler de la pauvre fille à côté de ses pompes. Il va m’être difficile de lui faire oublier cet incident. Je jette un coup d'œil à ma montre. Pour deux minutes de retard ! Je ravale une insulte à l'attention de monsieur je-suis-inflexible-avec-mes-étudiants et m’interroge sur les options qu’il me reste étant donné que j’étais censée avoir ce cours pour les deux prochaines heures. Les seules de la matinée !

Je quitte l’immense couloir, dépitée, et envoie un texto à ma cousine pour lui expliquer ma mésaventure, je sais que ça l’amusera. Je lui ai promis de tout lui détailler, même ce qui me paraît insignifiant. Ce qui signifie que je lui ai aussi raconté pour la soirée de l’autre jour, autant dire qu’elle n’était pas non plus au bout de ses surprises. J’ai fait fort pour une première !

Sa réponse ne tarde pas, bien qu’elle soit elle-même en classe.

#Pourquoi cela ne me surprend pas ? Il n’y a qu’à toi que ça arrive ce genre de choses, haha ! Bon courage, ne te bile pas trop, tu vas tout déchirer dans cette fac. Le prof oubliera rapidement ce faux-départ. Et si ce n’est pas le cas, c’est juste un gros plouc ! Devine qui est la veinarde qui a un professeur de maths super sexy ?

#Les fées se sont penchées sur ton berceau à la naissance. Peut-être que cette année, tu seras meilleure en calcul mental. Évite de regarder ailleurs que sur le tableau et ça devrait le faire.

#Rabat-joie ! Je t’aime, tronche de cake.

Je souris bêtement.

De retour dans la cour, je ne manque pas de remarquer le calme qui y règne. Une silhouette masculine en costume noir se tient à tout juste quatre mètres du bâtiment duquel je viens de sortir, je la reconnais sans mal. Il s’agit du doyen de l’université. Mon corps se crispe en distinguant la personne qui l’accompagne. J’hésite à entrer à nouveau dans le corridor pour l’éviter, craignant une énième altercation avec le jeune homme, qui s’avère être aussi peu commode que mon professeur d’économie. J’ai parfaitement ancré dans mon esprit notre prise de bec à sa soirée, je ne souhaite pas réitérer l’expérience.

Ils arrivent tous les deux dans ma direction. J’amorce une rotation maladroite, risquant de me prendre la porte dans la figure au moment où une étudiante quittant les locaux débarque de nulle part. Monsieur Carmichael interrompt ma tentative de fuite, je sursaute. Des frissons élisent domicile sur mes bras pleinement couverts, n’offrant aucunement à qui que ce soit le loisir de le constater. La jeune femme brune s’excuse avant de me contourner, chargée de bouquins. Finalement, vu l’âge qu’elle a, je pense plutôt qu’il s’agit d’une enseignante.

— Mademoiselle Sullivan ! s’exclame le doyen.

Je fais volte-face et arbore un sourire de politesse, mais le cœur n’y est pas. Lysandre est tendu, juste à côté de lui, il me foudroie presque du regard, j’en ai la chair de poule.

Arrête de flipper à cause de ce con, porte tes ovaires, ma cocotte ! entends-je presque la voix moqueuse de ma cousine dans ma tête.

— Vous êtes perdue ? m’interroge-t-il.

— Non… monsieur Bunn m’a refusé l’accès à la salle de cours pour motif de retard. Deux maudites minutes, précisé-je en grimaçant.

— Je vois, c’est assez fréquent le premier jour. Et Archibald n’apprécie pas quand les choses ne sont pas carrées. Soyez à l’heure la prochaine fois, tout devrait rentrer dans l’ordre.

J’opine, comme une bécasse dépourvue de langage. Je n’ose même pas observer celui qui se tient à ses côtés. J’ai parfaitement compris le message l'autre jour. Je suis un obstacle sur son chemin dont il souhaite se débarrasser, et je ne suis pas là pour me créer des problèmes. Je m’apprête à m’en aller, lorsque le doyen rompt ma manœuvre :

— Ah, tant que je vous ai sous la main, si je puis dire, mademoiselle Sullivan. Je me disais qu’il serait formidable pour vous et notre université si vous pouviez nous accorder l’honneur de vous voir jouer.

— Me voir jouer ? répété-je, étonnée.

— Oui, ce serait fabuleux d’organiser un petit récital. Je pourrais glisser un mot auprès de votre professeur pour qu’il oublie cet incident peu fâcheux. Une bonne bouteille devrait l’y aider. Archibald ressemble à un vieil ours mal-léché avec ses étudiants, mais il n’est pas méchant.

Sa voix mielleuse se veut presque trop agréable à entendre. Pour autant, je ne néglige pas cette tentative non déguisée de me soudoyer. Un récital en vue d’une meilleure réputation auprès de mon professeur. Je dois au moins reconnaître que monsieur Carmichael n’est pas fourbe au point de me faire miroiter monts et merveilles, la balance penche en sa faveur grâce à sa franchise, même si elle me fiche la trouille. Je n’ai pas touché de violoncelle depuis trop de temps. Alors, jouer devant un public m’angoisse. Cependant, je dois admettre que l’adrénaline qui parcourait mes veines à chacune de mes représentations passées me manque.

Son regard planté avec intensité sur moi ne me donne pas d’autre alternative que l’acceptation. Je me vois mal refuser.

— D’ac-cord, balbutié-je. Il me faut un temps de préparation. Je n’ai pas joué depuis un moment.

Je tais les raisons de cette absence d’activité, elles ne le concernent en rien.

— Trois semaines, cela vous conviendrait-il ?

La pression me comprime la poitrine.

La musique, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas, pas vrai ?

J’espère ne pas me tromper, sinon, le cas échéant, je vais me ridiculiser.

— Cela doit pouvoir se faire, j’imagine.

Je ne suis clairement pas sûre de mes propos, ça se ressent. Je ne compte pas feindre une assurance que je ne possède pas.

— Très bien, nous organiserons donc ce récital vendredi dans trois semaines. Je vous ferai parvenir l’horaire dès que possible. Je dois vous laisser, j’ai du travail qui m’attend. Passez une bonne journée, conclut-il avant de déambuler à côté de moi et d’emprunter le chemin menant à un bâtiment annexe.

Je suis encore estomaquée par cette proposition. À présent qu’il s’éloigne, je réalise la teneur de ce que je viens d’accepter. Tout en moi panique.

Qu’est-ce qui m’a pris ? Je n’ai pas joué depuis plus de deux ans, bon sang ! La dernière fois que j’ai posé les doigts sur un instrument, ça s’est très mal passé pour moi…

Cela ne se reproduira pas, tenté-je de me convaincre, occultant durant ces secondes que monsieur lunatique ne se situait pas bien loin. Pourquoi est-il ici, d’ailleurs ? Pour me grogner dessus à nouveau ? Inutile de m’administrer une piqûre de rappel – ou plutôt de grognement. La réalité me rattrape, je dévie la tête dans la trajectoire qu’a prise monsieur Carmichael. Il a disparu. Lorsque mes prunelles brunes se posent avec appréhension sur le jeune homme, je ne manque pas de remarquer son air assez farouche. Si ça lui déplaît d’être ici, pourquoi s’y force-t-il ? Le campus est bien assez grand ! Je ne m’imaginais pas à ce point insupportable, mais je l’accepte sans broncher.

Je baisse les yeux, histoire de voir où je mets les pieds, de ne pas me ramasser une gamelle. Cela serait le clou du spectacle, après mon retard, et la fameuse merde de chien à la maison !

— Cafétéria, à dix-sept heures. Ne me fais pas attendre, m’interrompt Lysandre.

Dépitée, je fronce les sourcils en le dévisageant.

— Pardon ?

— Parce qu’en plus elle est sourde, marmonne-t-il entre ses dents, comme si je ne pouvais pas l’entendre. J’ai dit : “dix-sept heures, à la cafétéria. Ne me fais pas attendre.”

Il blague ? Pour qui se prend-il, cet imbécile autoritaire, pas aimable pour deux sous ?

— Pourquoi ? objecté-je sans cérémonie.

Après tout, il se permet d’être désagréable. Je ne vois pas pourquoi je lui accorderais le privilège d'être douce et docile. Je n’ai pas mérité sa mauvaise humeur ni son comportement hostile.

— Tu verras, se montre-t-il volontairement énigmatique.

Et agaçant, par-dessus le marché…

Je soupire lourdement, en croisant les bras sous ma poitrine. Mon regard planté dans le sien, je n’en démords pas. J’ignore quel est ce petit numéro, mais je compte bien obtenir les raisons de son attitude changeante. Il m’a bien fait comprendre de ne pas l’approcher. Chose contradictoire puisqu’il se tient à moins d’un mètre de moi. Son comportement n’a aucune logique. Est-il sous l’emprise de la drogue ? Son humeur versatile m’épuise d’avance pour ne pas souhaiter me retrouver seule avec lui, y compris au sein d’une cafétéria. J’ai suffisamment à supporter au quotidien pour m’infliger à nouveau son mépris et son sale caractère. Quand bien même son physique est plus agréable que son humeur.

— J’ai déjà des choses de prévues, mens-je.

— Alors, ça, je m’en fous, râle-t-il avant de me tourner le dos et de se barrer dans la direction opposée.

Il foule le bitume en de grandes enjambées, comme s’il lui devenait vital de s’éloigner à tout prix. Si déroutant, ce mec !

Ma mâchoire se décroche sous le poids de la fureur qui crépite au sein de mes veines. Croit-il sérieusement que je vais obtempérer comme il lui plaira ? Que se passera-t-il si je ne fais pas ce qu’il demande ? Vais-je encore me prendre ses grognements en pleine face ? Sait-il au moins se comporter comme un être humain bien élevé et prononcer des phrases avec un sujet, un verbe et un complément, plutôt que d’aboyer des ordres comme un connard ?

 

☆☆☆

 

Il m’a traitée comme une moins que rien, je n’allais certainement pas aller à la cafétéria pour qu’il en rajoute une couche. Au lieu de cela, j’arpente les couloirs pour me diriger jusqu’à la bibliothèque afin de bosser.

En essayant de me repérer, j’observe la pelouse, comme si elle allait me donner la réponse. Mes pupilles voguent sans cesse entre cette dernière et le plan que j’ai entre les mains. Je soupire, agacée, mais je me retrouve vite interrompue par une voix masculine que je ne connais absolument pas. Je relève la tête pour découvrir un blond aux yeux bleus, plutôt grand. Son jean gris moule ses longues jambes plutôt fines tandis qu’un bombers kaki élargit ses épaules assez chétives. Il affiche un sourire rassurant.

— Salut, es-tu perdue ?

— Ça se voit tant que ça ? plaisanté-je avec autodérision.

— Juste un peu, répond-il, amusé. Je t’ai vue, ce matin, au cours de monsieur Bunn. Enfin, plutôt quand il t’a virée du cours, argumente-t-il en grimaçant.

Il frotte l’arrière de sa nuque, je vire au pivoine. La honte !

— Tu veux mes notes ? me propose-t-il. Avec lui, pas question de glandouiller apparemment et il nous a bombardés d’infos, aujourd’hui.

Un ange passe.

— Vraiment ? m’étonné-je de sa gentillesse. Je t’avoue que ça m’aiderait beaucoup, merci. Dis, tu ne saurais pas où se trouve la bibliothèque du campus ? demandé-je avec un rictus, gênée. On m’a malheureusement dépourvue d’un GPS à la naissance.

Il sourit à ma petite plaisanterie qui est en réalité simplement la vérité.

— T’es une marrante, toi. Je comptais y aller. Tu n’as qu’à m’accompagner, j’ai des recherches justement à effectuer pour le cours de monsieur grognon, persifle-t-il. Au fait, moi, c’est Oliver.

— Je te suis. Merci.

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