Unstable feelings #1
Chapitre 027
Chapitre 27
Sky
Depuis que je suis rentrée à la maison, j’ai clairement du mal à me remettre de cette journée émotionnellement compliquée. Franchement, je n’envisageais pas qu’elle se termine de cette manière. Des heures que je tourne en boucle le fait que Josh s’est permis de rafler la seule et unique photo que je possède d’elle. Je me sentais mal à l’idée d’avoir perdu mon portefeuille, mais à présent, c’est pire. Il a compris, je vais devoir me confronter à lui, ouvrir des blessures qui n’ont jamais cicatrisé. Comment se remettre du pire, de l’inexplicable, de ce qui est contre nature ?
J’ai des conversations avec moi-même depuis que j’ai quitté cette pizzeria, avec en main mon portefeuille. J’ignore si Joshua fera le premier pas, s’il est furieux contre moi, ou trop attristé pour me parler. Dans tous les cas, je le comprendrais fortement, même si j’ai vécue cette tragédie complètement seule. Je ne peux pas établir d’hypothèses sur les sentiments que lui a insufflé cette révélation dramatique. Je ne le connais plus. En quatre ans, beaucoup de choses changent, les gens également. Nous avons tous les deux grandi, mûri.
La porte de la maison qui claque dans mon dos m’extirpe un sursaut, Jacobo débarque en courant et en jappant tant il est heureux de me retrouver. Suivie de peu de ma grosse boule d’amour de Dina, j’aperçois enfin la tête de Pénélope qui tient encore à la main la laisse des chiens. Je ne croyais pas que la journée pourrait être pire qu’au moment où elle a commencé à partir en sucette, et finalement… Je n’ai qu’une hâte, qu’elle se termine, de dormir jusqu’à demain après-midi, un bon break me ferait du bien.
Mon téléphone se met à vibrer, je soupire en l’extirpant de ma poche.
Un message de Jessie.
#Comment ça s’est passé pour toi, aujourd’hui ? On en parle ce soir quand je rentre des cours ?
Je n’ai même pas le courage de lui répondre, on verra ça quand elle sera là, ce sera plus simple.
— J’ai pensé à des petites choses pour nous aider à planter l’arbre pour Lucy, débute Pénélope.
Son sourire habituel s’estompe à mesure que les secondes s’égrènent. Je suppose que je ne parviens pas à camoufler mes tourments, ce qui me ronge.
— Mademoiselle, qu’est-ce qui ne va pas ? s’affole-t-elle, en me rejoignant d’un pas plutôt précipité.
Dina saute sur moi, sentant mes émotions perturbantes. Je déteste lui provoquer du stress inutilement, comme à tout le monde, d’ailleurs. Les animaux sont des éponges, ils absorbent tout, le bon y compris le mauvais. Et je m’en veux de dégager des ondes si négatives avec ces deux boules adorables qui font le bonheur de ce foyer.
— Je…
Ma voix se brise, je n’ai pas la force, je craque. Mais je ne pleure pas. Je crois que j’ai versé trop de larmes, mon corps en est littéralement vidé. Quand il s’agit de Lucy, je suis trop sensible, à fleur de peau. Démunie face à son absence, j’ignore comment faire confiance à l’avenir qui semble me tendre les bras.
Mes bras encerclent les épaules de Pénélope, ma mâchoire se cale contre son épaule réconfortante. Elle ne dit rien, elle se contente d’être là. Une épaule solide pour me maintenir debout, un soutien qui met quotidiennement du baume au cœur, une loyauté sans faille. Elle compte parmi ces gens qui sont devenus mon pilier pour survivre après la disparition de ma petite étoile. Sa vie n’aura pas eu le temps de fleurir en ce monde, aux yeux de tous. Néanmoins, dans mon cœur, au sein de mon âme et au creux de mes entrailles, Lucy est et demeurera éternellement le bout le plus précieux de moi.
— Vous souhaitez en parler, Sky ? Vous voulez que j’appelle vos tantes pour qu’elles rentrent plus tôt du travail ?
— Non, je ne veux pas les déranger avec ça. C’est mon problème. C’est juste que quelque chose de… terrible s’est passé. Je n’ai pas été tout à fait honnête, le karma se retourne contre moi.
Ce n’est pas avec ma psychologue que je pourrai discuter de cet incident, car je ne la vois pas avant deux semaines. D’ici là, j’aurai le temps de cogiter et me fustiger encore et encore, même si Jessie sera là pour exorciser mes démons à sa manière, comme elle a toujours su le faire. Étant un livre ouvert pour elle, elle réussit constamment à décrypter ce qui cloche derrière mes silences.
La sonnette nous surprend, Pénélope me scrute avec étonnement. L’évidence me revient en pleine face tellement cette journée m’a mis le cerveau en vrac. C’est Erin ! On s'est dit que ce serait bien de passer une soirée à la maison, tranquillement devant un film. J’adore sa compagnie, elle me fait rire, nous avons des avis communs sur des tas de choses jusqu’ici. Jessie ne devrait plus tarder, non plus.
Ma gouvernante va lui ouvrir la porte quand je lui révèle ce détail malencontreusement oublié. Heureusement que la maison est toujours très bien tenue. Épuisée d’avoir trop pleuré, je ne crois pas que je ferai long feu ce soir malgré mes insomnies permanentes. Seul avantage des larmes, elles absorbent toute ma force vitale, je plonge fatalement dans une sorte de semi-coma jusqu’au lendemain matin. Généralement, je me réveille ensuite avec les paupières un peu gonflées, les yeux brillants.
Je m’empresse de vérifier mon visage dans le miroir de l’entrée avant d'accueillir Erin.
Je m’attendais à pire…
Le regard de Pénélope pénètre le mien, tentant ainsi de savoir si je vais tenir bon. J’agite la tête de haut en bas afin qu’elle sache que ça ira, qu’elle peut vraiment ouvrir la porte. Je n’ai pas envie qu’Erin attrape froid par ma faute.
Une jolie blonde au sourire lumineux, communicatif, se tient sur le trottoir. Ses cheveux sont relevés en un chignon décoiffé au-dessus de son crâne. Elle est emmitouflée dans un manteau à carreaux rouge et noir qui la protège de la fraîcheur automnale de ce mois. Le ciel est gris, et il pleut encore. Nous refermons assez vite derrière elle pour qu’elle se réchauffe. Ses joues sont rosées à cause de la température plutôt basse, mais pas exceptionnelle en cette saison.
En fouillant son sac à main, Érin me tend une boîte en carton, son contenu me surprend un peu. Il s’agit d’un ensemble de sachets d’infusions pour aider à dormir, à se relaxer entre autres.
— Tu as une mine plutôt fatiguée, en ce moment, me confie-t-elle doucement avec un sourire avenant. Et j’ai entendu dire que tu étais une grande consommatrice de café, j’ai supposé que tu avais peut-être de l’insomnie. C’est bête, mais si ça peut t’aider un peu, bredouille-t-elle, en se pinçant les lèvres, un peu gênée par son initiative.
Elle ne s’est pas forgé cette opinion parce qu’un mec en cours avec moi a vu le mug énorme que je transporte à chaque fois en classe, et l’a mentionné il y a des jours lors d’une soirée. Non, elle l’a sûrement remarqué à l’occasion. Cependant, je suis très touchée par cette marque d’attention, malgré notre rencontre récente, elle se soucie suffisamment de moi pour penser à mon bien-être.
— Merci beaucoup, c’est adorable, admets-je.
— Oh, j’ai aussi apporté un truc super fun. Je sais que tout le monde n’y croit pas, mais moi si. Je vais vous tirer les cartes de tarot.
Elle sourit de plus belle.
— Les cartes ? répliqué-je, perplexe.
Je suis plutôt ouverte d’esprit. Enfin, je crois… Mais je ne suis pas certaine que l’avenir soit clairement écrit dans des cartes. Rien que d’y penser, c’est assez effrayant. Cela ne signifierait-il pas que tout est prévu d’avance et que, qu’importent nos efforts, il restera inchangé ? Et si j’étais vouée à collectionner les malheurs, que rien ne s'améliore ? Quel intérêt de continuer à me battre, si je suis inlassablement prédestinée à couler quoi qu’il advienne ?
— Hé, je sais ce que tu penses, Sky ! s’offusque-t-elle faussement. Je ne lis pas dans les boules en cristal comme ces timbrées sous une tente, ricane-t-elle. Un jour, elles m’ont prédit que je rencontrerais un beau mec et c’est arrivé ! Bon, il était aussi très con, mais ça s’est produit. Elles avaient prédit que je réussirais à entrer à Saint-Andrews, et tu sais comme les places sont chères, déblatère-t-elle à la vitesse de la lumière.
Saisie par son débit de paroles et son enthousiasme qui me fascine, m’intrigue, j’accepte sans conviction de me plier au jeu, pour ne pas mourir bête.
— Je… je vais aller préparer le dîner, Mademoiselle, bafouille Pénélope, interloquée par cette histoire de cartes qui prédisent l’avenir.
Jessie adorerait ce truc, j’en suis persuadée. Quand on parle du loup… La porte d’entrée se clôt et Dina frétille de la queue, heureuse de retrouver ma cousine qu’elle adore également.
— Oui, merci, Pénélope.
Son regard se perd durant une seconde dans le mien, je sais qu’elle comprend que je ne la remercie pas uniquement pour le repas, mais aussi pour sa présence à mes côtés à toute épreuve. Elle quitte la pièce, j’affiche un petit sourire à Erin en l’invitant à faire comme chez elle. La jolie blonde retire ses chaussures à talons qui lui font sans doute mal aux pieds, les abandonnant dans l’entrée. Érin explose presque de joie en découvrant mes deux boules de poils qui l’observent à l’autre bout du couloir.
Ils ressentent tous les deux son émerveillement et déboulent à ses pieds, à leur tour, surexcités par sa présence. Erin s'accroupit par terre et pose les mains des deux côtés de la tête de Jacobo pour le gratifier de papouilles. Tout heureux, il remue la queue tandis que Dina me regarde l’air de me transmettre un message “Moi aussi, je veux un câlin.”. Pour donner du poids à sa demande, elle se hisse sur ses pattes arrière et campe celles de devant sur ma hanche. Je l’aide à se maintenir debout et lui gratouille le haut du cou.
— Tu as tellement de chance, ils sont si beaux ! s’extasie Erin.
— J’en déduis que tu aimes les animaux, toi aussi, conclus-je, amusée par sa ferveur.
— J’adore les chiens ! Mes parents n’ont jamais voulu d’animaux à la maison, parce qu’avec mon frère ça s’annonçait compliqué, ajoute-t-elle, peinée.
— Les miens haïssaient l’idée. Oh, Colin n’aime pas les animaux ? m’étonné-je.
Au premier abord, il semble plutôt posé comme garçon, gentil. Il n’a rien de sauvage. Il n’est pas revêche comme Lysandre, loufoque comme Logan. Si je me fie au peu que je sache de lui, il est carrément leur opposé.
— Si, enfin, ils ne le dérangent pas. Mes parents ne voulaient surtout pas qu’ils soient bousculés, car il était très fragile. En fait, je crois qu’ils le prenaient véritablement pour un vase qui pourrait se briser d’une seconde à l’autre, ils le surprotégeaient, grimace-t-elle à regret.
Cela semble déjà fortement la toucher, je ne veux pas ajouter de poids à ce qui la chagrine alors je n’ose pas l’interroger. J’espère seulement que Colin va bien, qu’il continuera à bien se porter. J’imagine qu’elle a été mise de côté par le passé parce qu’ils étaient très inquiets pour leur fils. Je ne juge pas, je ne les connais pas, tout comme leur histoire familiale, je trouve ça triste.
Mon visage doit décrire mille-et-une émotions qui n’ont rien de très engageantes, car elle se met aussitôt à me rassurer en agitant les mains et se relevant tandis que Jacobo part en courant dans une autre pièce :
— Il va bien ! Ne t’en fais pas pour lui, il a horreur de ça, qu’on le materne, qu’on le prenne pour un malade. Allons-nous installer pour que je te lise ton avenir, oppose-t-elle avec gaieté. Je me chargerai de Jessie tout à l’heure.
— Sky est du genre anxieux, intervient Jessie en saluant chaleureusement Erin.
— J’ai donc bien fait d’apporter des tisanes relaxantes ? devine-t-elle.
Enfin dans le salon, posées confortablement sur le canapé, nous sommes vite rejointes par Dina. Celle-ci vient aussitôt squatter mes genoux, ce qui déclenche les rires de ma nouvelle amie. Calée contre l’accoudoir, elle commence à mélanger ses fameuses cartes, je l’observe, encore réticente à accorder du crédit à la cartomancie. Erin semble y croire dur comme fer, je choisis de mettre de côté mes réserves à ce sujet. Jessie, à l’autre bout du canapé, caresse le flanc de Dina, en scrutant avec amusement ce petit tour.
Erin finit par me demander d’en tirer une et la place sur la table basse, à gauche de cette dernière. Je dois en choisir une seconde qu’elle positionne à droite de la précédente. J’en viens finalement à tirer cinq cartes, je ne saisis absolument pas comment elle est censée me lire l’avenir à travers la suite de cœur rouge, de numéros qui composent un jeu de trente-deux cartes classiques. C’est assez déroutant, je garde le silence en restant attentive.
— Tu es une femme indépendante qui se cherche encore. Il va y avoir un bouleversement dans ta vie, commence-t-elle.
N’est-ce donc pas ce que toutes les diseuses de bonne aventure me diraient ? raille ma conscience.
Chut, attendons de voir ce que va donner la suite avant de critiquer bêtement !
Jessie glousse pendant que je lui adresse un regard équivoque pour qu’elle se taise.
— Un homme va revenir, un autre va entrer dans ta vie. T’es une veinarde, ma belle, persifle-t-elle entre deux analyses de cartes. Oh, je vois une ombre au tableau. Quelqu’un qui va tenter de te mettre des bâtons dans les roues concernant tes projets ou peut-être tes choix. Quelque chose comme ça. Ce qui est certain, c’est que tu vas cartonner à tes examens ! s’exclame-t-elle.
— Tu n’es pas sérieuse deux minutes, la réprimandé-je, à moitié bidonnée par son numéro.
— Bien sûr que si ! Je ne t’ai pas raconté de conneries, promis juré ! Si je mens, j’vais en Enfer.
Avec méfiance, je la sonde, m’attendant d’une seconde à l’autre à ce qu’elle éclate de rire en avouant qu’il s’agit d’une simple farce. Même si… je reconnais qu’elle a plutôt tapé dans le mille avec cette histoire d’homme qui revient. Comment aurait-elle pu savoir ? Lysandre lui en a-t-il parlé, ils ne semblent pourtant pas très bien s’entendre tous les deux ? Pourquoi donc je pense à lui, là maintenant ?
— Tu as fait une drôle de tête quand j’ai évoqué qu’un homme allait revenir dans ta vie. Aimerais-tu que l’un de tes ex revienne faire chavirer ton cœur ?
Un petit ricanement idiot s’extrait de ma gorge face à son haussement de sourcils exagéré.
— Attention, tu t’engages sur un chemin sinueux, madame Irma, plaisante Jessie.
— C’est… très compliqué, complété-je, un peu mal à l’aise comme un poisson hors de l’eau.
Sa bouche s’ouvre en grand.
— Je ne le crois pas, je suis trop bonne, il y a vraiment un mec, alors ! Je veux TOUT savoir ! piaille-t-elle, en tapant dans ses mains, toute guillerette.
Il y a eu trop de non-dits entre Josh et moi, et à présent, avec ce que je sais, je ne suis pas certaine de désirer le revoir autrement, hormis pour récupérer la photo de Lucy. Lui donner des explications si c’est vraiment ce qu’il souhaite, puisque désormais, je n’ai plus tellement le choix. Avec ce cliché d’elle, il n’est pas difficile d’émettre une conclusion tragique. C’est suffisamment douloureux pour moi à évoquer et je préférai ne pas avoir à entrer dans les détails avec lui, bien que, en effet, je lui dois la vérité. Si ce n’est pas pour moi, ce sera pour elle.
— Je vais me doucher, nous annonce Jessie en se levant du canapé. J’ai peur d’avoir la flemme tout à l’heure.
Se traînant jusqu’à l’intersection du couloir, je l’entends grimper l’escalier, en laissant son corps peser lourdement sur les marches à chacun de ses pas.
Erin me dévisage avec insistance, m’invitant de cette façon à me confier à elle. J’hésite. Jusqu’ici, elle ne m’a pas donné l’impression d’être mauvaise, au contraire. Seulement, je dois admettre que la peur d’être jugée m’effraie. J’ai trop souffert pour m'encombrer des jugements des autres sur ma propre vie. C’est mon histoire, j’ai fait mes choix, ils ne concernent que moi.
Face à la douceur de son regard, cette petite voix dans ma tête me hurle d’avoir foi en elle, de lui raconter pour Joshua. Ça me soulagerait peut-être après cette journée.
Et sans même réellement le réaliser, j’ouvre mon cœur à Erin. Je lui conte ma rencontre avec Joshua, quand nous sommes tombés amoureux, la manière dont il a tenté de résister, celui où j’ai essayé d’oublier mes propres sentiments, à en devenir presque folle, puis l’inévitable. Notre amour caché, interdit. Tout le long de mon discours, Erin est à l’écoute, elle n’émet aucune réflexion qui pourrait me refroidir ou me blesser. Son visage non plus ne me transmet pas de jugements. Ne souhaitant pas lui faire pitié, je tatillonne quant à la suite de notre histoire qui est tragique. Pourtant, je ressens ce poids énorme sur ma poitrine, je sens que j’ai besoin d’en parler, d’arrêter de taire cette partie de moi. Pourquoi dois-je me préoccuper de ne pas mettre mal à l’aise les autres avec la cruelle réalité ? J’ai trop à m’occuper, comme survivre à cette épreuve, pour m’en soucier. En me taisant, cela ne cessera pas d’exister, la nature n’arrêtera pas de merder, la vie ne se montrera pas plus clémente avec ceux qui le méritent, notamment les enfants qui ne sont qu’innocence.
Je n’énumère pas la totalité de ce qui s’est produit. Je n’évoque que très brièvement le fait que je sois tombée enceinte, que ma grossesse se soit arrêtée. Je ne lui dis pas ce par quoi j’ai traversé. Je voudrais être capable d’en révéler plus, mais j’en suis tout bonnement incapable. Je me sens terriblement mal, comme si on m’avait muselé la bouche et le cœur. N’étant pas la bonne personne à qui je devrais en parler, contrairement à Joshua, parce qu’il est aussi concerné par ce deuil.
Une larme se fraye un chemin, malgré ma volonté, sur ma joue, je l’essuie prestement, m’interdisant de pleurer. Je croyais avoir épuisé tout mon stock pour la journée. Au bord du gouffre, je sens qu’à tout moment je vais chuter au fond de celui-ci et ne plus pouvoir remonter. Cela me terrifie. Que pourra-t-il bien se passer quand je lui aurais tout avoué ?
Quoi qu’il m’en coûte, je dois récupérer sa photo, j’en ai besoin. Je ne parviendrais pas à me lever chaque jour sans ça. En sachant qu’elle n’est plus là où elle devrait se trouver. Je ne supporte pas l’idée de ne plus pouvoir la regarder quand cela devient trop viscéral, que j’ai la nécessité d’étudier ses traits durant de longues minutes pour ne surtout rien oublier d’elle. Ça me tuerait. Oublier ne serait-ce que la forme de son menton, de ses petites joues m’anéantirait davantage.
Erin amorce un geste de la main dans ma direction, troublée, touchée par mes maux. Aussi, lorsque sa paume se pose au-dessus de ma main qui caresse toujours Dina, je me lève, comme piquée au vif. Ce n’est pas un rejet de ma part, je dois juste m’isoler une petite minute pour me reprendre ou je vais encore pleurer. J’aimerais autant l’éviter.
— Ex- excuse-moi, il faut que j’aille aux toilettes une minute, balbutié-je.
— Oui, bien sûr, répond-elle rapidement, sous le choc de mes révélations.
Erin ne se montre pas envahissante. Elle prend ce que j’ai bien voulu lui donner, et n’insiste pas afin d’obtenir davantage de détails. Elle comprend que cette conversation fut douloureuse, pénible pour moi. Je vais aller me rafraîchir les idées, et je reviendrai, puis nous passerons à autre chose. Nous regarderons un film, discuterons comme deux jeunes femmes qui ont la vie devant elles, sans le côté dramatique. On rira sûrement. C’est ce qu’il me faut, je ne peux pas m’enfoncer perpétuellement dans le passé. Peut-être même que ma cousine sera de la partie pour encore plus de rigolade.
Jessie s’est éclipsée dans sa chambre après en avoir terminé avec sa douche. Elle doit sûrement se préparer à descendre dans quelques minutes. Je m’enferme dans la pièce, puis sors mon téléphone de la poche avant de mon jean, là où je l’ai fourré plus tôt en rentrant.
Des crampes au ventre me font gémir, je fouille la pharmacie à la recherche de mes médicaments avant que les choses ne s’enveniment. De mes doigts tremblants, je mets la main sur les différents messages que j’ai échangés avec Joshua. Impossible de jouer les autruches plus longtemps, je lui en envoie un autre.
#Tu as quelque chose qui m’appartient, et j’aimerais le récupérer, s’il te plaît, Josh.
Mon cœur tambourine comme un dingue. Je verrouille mon écran en le calant contre ma poitrine, littéralement en feu. Mes mains nettoyées ainsi que mon visage rafraîchi, trop fatigué à mon goût, je m’apprête à quitter la salle d’eau pour rejoindre Erin, mais une sonnerie de téléphone m’interpelle, me faisant sursauter.
À l’instant où je discerne son prénom affiché sur mon écran, je panique et l’éjecte directement sur la messagerie. Il ne m’avait jamais appelé depuis que nous avions repris contact. Nos messages ayant principalement lieu sur les réseaux sociaux, nous avions tout de même échangé nos nouveaux numéros. Je ne me sens pas prête, là, tout de suite, à entendre sa voix. Pas après cette journée très compliquée.
#Je comprends que tu ne veuilles pas me parler. Mais il le faudra bien, Sky. On a des choses très importantes à se dire, tu ne crois pas ?
L’angoisse sature mon oxygène. C’en est trop, je craque. M’adossant au lavabo, je m’échoue contre ce dernier. Je m’octroie le droit de pleurer encore, car je ne sais pas quoi faire d’autre. Je suis terrifiée de rouvrir ces blessures purulentes que je ne suis jamais parvenue à soigner. Et j’ai trop donné à Joshua. J’ai aussi trop perdu.
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