Unstable feelings #1

Ellen Stuart · Chapitre 43 sur 48

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Unstable feelings #1

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Gemma

 

Un an plus tard…

Nerveuse, je relève mes lunettes sur le sommet de mon crâne. Ça y est, le grand jour est arrivé. Nouvelle ville, nouveau campus, nouvelle vie…

J’ai l’impression que l’agression date d’hier alors que ça remonte à bientôt un an. Je réprime un frisson. Depuis cette abominable nuit, des cauchemars s’invitent régulièrement dans mon sommeil. J’ai été aidée par un psy’ même si je n’en voulais pas. Je souhaitais seulement rassurer mon père sur ma capacité à m’en sortir. Ce qui est le cas. Je ne sursaute plus au moindre bruit, j’ai juste parfois quelques réminiscences, mais rien de grave. J’ai toujours du mal à admettre que j’ai tué un homme, même si c’était de la légitime défense. J’essaie donc de vivre aussi normalement que possible avec cette vérité.

J’espère que ce déménagement va nous être salutaire parce que cette agression homophobe nous a traumatisés. Il s’est avéré que notre attaquant, qui n’avait jamais rencontré mon père auparavant, n’appréciait juste pas son orientation sexuelle ainsi que sa réussite. Un connard jaloux et certainement frustré de son existence pitoyable.

Les médias n’ont pas cessé de mettre en lumière le drame. Un fait divers dont ils ont été friands. Je les déteste, ils ont rendu notre quotidien impossible.

C’est pourquoi nous avons décidé de partir. L’endroit choisi se situe dans le nord du Colorado. Posséder un diner a toujours été l’un des rêves de Clay. Il l’a trouvé ici, et comme l’université du coin proposait mon cursus scolaire, je l’ai suivi. Cela va grandement lui changer de son restaurant gastronomique. Je crois qu’il a tellement donné que maintenant, il aspire à une vie plus calme, plus retirée, loin des projecteurs. Comment lui en vouloir ? Je sais que ses amis vont lui manquer, mais ils ont compris. Ils ont tous promis de venir nous voir. La ville qui nous accueille s’appelle Lake Creek avec ses deux cent vingt-trois mille habitants, si peu par rapport à la Grosse Pomme. Ce genre de patelin révèle aussi parfois son lot de sombres secrets. J’ai effectué mes recherches sur Internet, je ne dirais pas que ce sont des péquenauds, mais en comparaison des New-Yorkais… ça va nous changer. Avant, je me sentais en sécurité, là-bas. Je croyais que nous étions libres, que ni la couleur de peau, la religion ou l’orientation sexuelle importaient. Je me suis trompée. Malgré ma crainte des homophobes que je risque de croiser encore, je vais laisser une chance à cette petite ville. Il le faut.

Je secoue la tête, essayant de voir le bon côté des choses. Ici, nous sommes des inconnus. Personne ne viendra nous poser des questions indiscrètes sur le drame. Du moins, je l’espère.

Dans la voiture, je jette un bref coup d’œil à mon père. Je peux apercevoir la trace sur sa tempe, là où cet enfoiré l’a frappé avec un vase. Quant à moi… entre l’horrible marque qui longe mon sourcil ainsi que les multiples stigmates dans mon dos, rien ne sera jamais plus comme avant…

J’ai appris à accepter mon nouveau corps. Je porte de nombreux tatouages effectués par la main chevronnée de ma meilleure amie, Andy. Elle m’a dessiné un magnifique champ de coquelicots, là où les cicatrices des morceaux de verre se sont incrustées. Ma peau est encrée sur toute la partie supérieure de mon corps. Des fleurs bigarrées pour la plupart, car j’adore la nature. Un bon livre, un carnet de croquis, un endroit boisé et je suis la femme la plus heureuse du monde. Andy m’a aussi proposé une nouvelle coiffure. J’ai accepté de laisser libre cours à son talent, elle a donc parsemé mes mèches brunes d’une ravissante coloration fuchsia. Ma copine dit que c’est la teinte du bonheur. Je l’ai laissé faire. Je me trouve jolie avec ma coupe à la garçonne et mes grands yeux bleus.

Après tout, nouvelle vie, nouvelle coupe de cheveux, non ?

Pourtant, je reste anxieuse, jouant avec mes nombreuses bagues autour de mes doigts. Je me retiens de ronger mes ongles déjà bien trop courts.

Mon père ressent mon tourment, car il me tapote la cuisse.

– Ma Gemma, comment tu te sens ? Nous allons être bien, ici. Je te le promets.

Je tourne la tête, avisant son sourire lumineux. Je ne peux m’empêcher de le lui retourner.

– Je l’espère, Papa. Je suis juste…

Je hausse une épaule, ne sachant pas comment exprimer mes doutes.

– Cette petite ville t’inquiète, n’est-ce pas ?

– Oui. Tu sais comment y sont les habitants. À certainement se mêler de ce qui ne les regarde pas, à colporter des ragots. Avec nous, il y a matière, en plus.

Il pouffe en levant les yeux au ciel.

– Ça, tu l’as dit ! On s’en fiche, chérie. Tu te rappelles ? Toi et moi contre le reste du monde. Après avoir survécu à l’Enfer, je ne vois pas ce qu’il pourrait se produire de pire. Les homophobes sont partout. Dieu merci, rares sont ceux qui passent à l’acte… Nous n’avons pas eu de chance. Je me moque qu’ils me regardent de travers. La belle affaire ! Si ce n’est que ça, je pourrai le gérer. J’ai l’habitude…

J’esquisse une grimace, alors qu’il se gare devant un vieux diner qui a vu des jours meilleurs. Il me tend son poing que je cogne en retour. C’est notre geste de ralliement. Celui qui n’appartient qu’à nous.

– Allez, ma Gemma. On va être heureux, ici. Prête ?

– Oui, Papa, go ! répliqué-je, faisant contre mauvaise fortune bon cœur.

Une fois devant le restaurant, nous l’observons, moi avec un rictus narquois, lui avec un sourire ravi.

La façade bleue électrique et l’enseigne rouge « Diner 60’ » feraient presque mal aux yeux ! Le bâtiment est un simple rectangle avec de grandes baies vitrées. Nous dormirons à l’étage où se situe un appartement de fonction. Mon père m’a montré les photos, une véritable horreur. J’aurais préféré aller à l’hôtel, le temps des travaux de rafraîchissement, malheureusement, nos finances ne sont plus aussi florissantes qu’avant. Le procès a été un gouffre économique. J’ai été condamnée à deux ans de prison avec sursis pour homicide involontaire. Par bonheur, la légitime défense a été actée et je suis ressortie libre. En tout cas, physiquement…

Une voix éraillée nous hèle, nous faisant sursauter. Je stoppe mes sombres pensées en me retournant. Nous découvrons un vieil homme boitillant. Il s’approche de nous, un sourire édenté aux lèvres.

– Bonjour, vous êtes Clayton Lery ?

– Bonjour, en effet. George Belliten, je présume ?

Il acquiesce tout en ouvrant la porte du restaurant. Une fois à l’intérieur, j’écarquille les yeux. J’ai l’impression d’avoir opéré un voyage dans le temps. Bienvenue dans les années soixante ! Exactement comme je l’imaginais : un comptoir qui court le long de la pièce avec des tabourets en sky vermeille, des banquettes de la même couleur sont disposées devant les grandes baies vitrées. Ce n’est vraiment pas de toute jeunesse, ce qui me fait grincer des dents.

Mon père et ses idées, je vous jure. 

Le carrelage du sol est typique, en dalles de porcelaine, noir et blanc. Les murs sont d’une horrible couleur rouge et bleue.

– Ce diner, je l’ai ouvert dans les années soixante, rien n’a changé depuis.

– Ça se voit, marmonné-je en scrutant les alentours, les sourcils froncés.

Clay me fait les gros yeux, puis écoute avec attention le vieil homme nous raconter sa vie.

– À cause de mes douleurs, j’ai dû me résoudre à le vendre. Hélas, personne ne voulait le reprendre. Pourtant, il reste le lieu de prédilection des jeunes étudiants de Lake Creek ! L’équipe de baseball adore venir ici. Regardez, nous explique-t-il en nous montrant des photos. Dans quelques années, la plupart des joueurs seront des stars nationales !

Mon père hoche la tête, faisant mine de s’intéresser. Je retiens un sourire moqueur tandis qu’il ravale un gloussement.

Je me vois déjà décrocher tous les cadres afin d’habiller différemment les murs. Je pourrais dessiner, des pin-up, de vieilles voitures, des accessoires vintage…

– Eh bien, je vais vous laisser découvrir le reste. L’appartement est propre, prêt à recevoir vos meubles. Juste, prenez garde au chauffe-eau, parfois il fait son capricieux ! Si vous avez des questions, n’hésitez pas à me contacter. Soyez aussi heureux que je l’aie été, termine-t-il avec un sanglot nostalgique.

Nous le remercions et, enfin, nous voilà seuls. Mon père me lance un sourire étincelant, je ne peux m’empêcher de rire.

– Alors, ma Gemma, tu en penses quoi ?

– Je suis sans voix… Même s’il ne l’avait pas dit, ça se voit que rien n’a changé depuis son ouverture. La carte aussi, j’en suis certaine ! Il a du potentiel, hein, seulement, il va falloir se relever les manches, soupiré-je en esquissant un rictus dépité.

– Oui, c’est ça qui m’a emballé quand je l’ai visité. On va être bien, c’est sûr ! Loin de tous les mauvais souvenirs… Quel beau défi !

Un pincement au cœur me rappelle pourquoi nous sommes partis et l’entourage aimant que nous avons laissé là-bas. Je le serre dans mes bras, respirant son odeur réconfortante. J’ai failli le perdre, je pourrais le suivre jusqu’au bout du monde. Chaque jour que Dieu fait, je regrette malgré tout mon geste fatal. Pourtant, je rejoue régulièrement la scène dans ma tête, malheureusement, c’était une question de vie ou de mort. Par la suite, j’ai cherché si ce psychopathe avait de la famille, mais je n’ai rien appris de probant. Pour m’amender, je me persuade qu’il ne manquera à personne, et bon sang, parfois je me trouve horrible de penser ça.

Je sais que je me triture le cerveau, alors que je ne peux plus rien y changer.

Il est mort.

Après l’agression meurtrière, je n’osais même plus sortir avec mes amies, refusant de laisser mon père tout seul, m’imaginant tout le temps le pire.

Sans vraiment m’en rendre compte, j’effleure ma cicatrice rosée qui longe l’arrondi de mon sourcil, comme si j’en avais un deuxième. Je la déteste. Heureusement, mes lunettes atténuent cette horreur.

Papa m’agrippe la main, m’attirant dans le couloir.

– On ira voir l’appartement après. D’abord, la cuisine !

Cette dernière est aussi d’époque, mais elle est propre et bien entretenue.

– Tu as acheté le diner avec les employés ou tu vas devoir recruter ?

– George m’a conseillé ses anciens collaborateurs. Il les a prévenus. Je les rencontre demain. Ils étaient contents de ne pas finir au chômage. Un serveur à mi-temps et un aide-cuisinier devraient nous suffire.

– Cool. De toute façon, dès que j’aurai un moment de libre, je viendrai te donner un coup de main.

– Merci, ma chérie. Merci de me soutenir dans mon nouveau projet.

Mon cœur se serre à l’idée de tout ce qu’il a perdu. Son restaurant gastronomique, sa réputation ainsi que tout le reste. Ses amis, sa vie, son insouciance. Je cligne des yeux pour ne pas pleurer. Il va bien mieux et s’il est heureux, je le suis aussi.

Je me blottis contre lui, embrassant sa joue.

– Ne me remercie pas. C’est toi et moi pour la vie. Je crois que tu vas t’amuser avec le menu parce qu’il n’est plus de toute jeunesse !

Il se marre en secouant la tête.

– Je n’en doute pas, je vais le retravailler. Hors de question de servir des pancakes au fromage de chèvre ! Beurk, ils sont trop bizarres, ici.

J’éclate de rire à mon tour, lui confirmant ce que je savais déjà.

Ça promet ! 

– Maintenant, direction notre appartement. Bon, ne pars pas en courant, hein !

Nous montons l’escalier en bois, et quand j’y pénètre, aïe, il est pire encore que sur les photos ! Le papier peint à grosses fleurs défraîchi ; la salle de bains, vert caca d’oie. La cuisine, petite, avec les meubles en vieux chêne, terriblement laide. Les deux chambres sont… Je n’arrive même pas à trouver un adjectif.

Antiques ? Moches ? Dans leur jus ? 

Ouais, tout ça à la fois. Au moins, comme nous l’a confirmé George, c’est propre.

– Tu as le droit de choisir ta préférée.

Je hausse un sourcil, railleuse. Elles se ressemblent beaucoup, néanmoins la plus grande a un bien plus joli panorama. D’après les recherches que j’ai effectuées, je peux apercevoir le lac Summit et le mont Evans au loin. Quand j’ai su que nous déménagions, je n’ai pas résisté à l’envie de découvrir où nous allions poser nos valises. Point positif pour moi qui aime tant la nature. Du coup, je décide de prendre celle-ci. Et puis, mon bureau d’artiste est immense, il me faut au moins ça.

Quelle chaleur dans l’appartement ! Nous sommes fin septembre, et si à New York, le temps commence à se refroidir, ici, c’est encore la canicule. En plus, il paraît que la saison des tornades approche et que nous sommes dans le couloir de ces horribles tempêtes. Génial, moi qui en ai peur...

Un klaxon nous fait sursauter.

– Ah, les déménageurs ! On y va, Gemma, il y a du travail. Si tu veux dormir ce soir dans ton lit… au boulot !

Après quatre heures de nettoyage, de rangement, et de montage de meubles, nous avons quasiment fini de tout installer. Il est plus de vingt-deux heures, je suis claquée. Au moins, les chambres sont terminées.

Mon père est posé sur le canapé quand je ressors de la salle de bains en râlant.

– Il faudra réparer le ballon d’eau chaude, la flotte est presque froide !

Il s’esclaffe en tapotant la place à côté de lui.

– Vu la chaleur, ça a dû te faire du bien ! Allez, viens t’asseoir près de moi, ma Gemma.

Sans hésitation, je vais me pelotonner contre le torse musclé de mon paternel. Il a beau avoir quarante-quatre ans, il est super bien conservé malgré le peu de sport qu’il pratique. Quoique la cuisine est une activité physique à elle toute seule. Elle lui prend tellement de temps qu’il ne trouve pas de petit ami. J’aimerais qu’il tombe amoureux, malheureusement, cela n’est toujours pas arrivé. Un jour, il rencontrera l’homme de sa vie, j’en suis convaincue ! Un type si beau et si adorable que mon père dira définitivement adieu au célibat. Comment vivre ma propre existence s’il finit seul ? Hors de question de l’abandonner.

– On va être bien, ici. OK, c’est une petite ville. OK, c’est loin de New York, mais fais-moi confiance. Je veux que tu oublies ce qu’il s’est passé, d’accord ?

Malgré toutes les épreuves subies, il continue d’avoir foi en l’être humain et cela me sidère toujours. Moi, je suis son opposée. Artiste dans l’âme, dans mon monde, j’ai parfois du mal à me sociabiliser et faire confiance. Andy, ma meilleure amie, va me manquer. Cette nana fofolle me sortait régulièrement de ma zone de confort. Si elle n’est pas là, je risque de rester dans mon coin parce que je ne vais pas spontanément vers les autres. Cependant, je ne suis pas non plus totalement asociale.

Satisfait, il se lève en bâillant, me tendant la main.

– Au lit, maintenant ! Demain, tu commences tes cours, et moi, je prends possession de mon nouveau restaurant. J’ai déjà hâte d’aller faire les courses pour avoir le nécessaire afin de pratiquer des essais de recettes originales ! Cette carte, on va la changer, vite fait, bien fait !

– Dac. Dès que j’ai mes horaires, je viendrai t’aider.

Il embrasse mon front, puis me laisse à l’entrée de ma chambre. Je referme derrière moi, examinant cette dernière. Mon lit de deux personnes est placé au centre. Mon armoire et mon bureau d’architecte se trouvent de chaque côté et j’ai encore de la marge pour passer. Malgré tout, cela n’a rien à voir avec notre maison à New York. Je hausse les épaules. De toute façon, nous n’aurions pas pu continuer à y vivre.

Trop de mauvais souvenirs et des traites bien trop importantes à rembourser.

Je me laisse tomber sur mon lit, les yeux grands ouverts. Je suis légèrement stressée pour ma rentrée de demain. Je vais rencontrer les étudiants de ma section. J’espère qu’ils seront sympas. Mon cursus scolaire a commencé depuis presque un mois. Je suis en dernière année de restauration d’Art. C’est un métier peu banal, sûrement dû à mon côté un peu bohème… J’ai hâte de pouvoir vivre de ma passion !

Je suis tellement fatiguée par le déménagement et toutes ces émotions que rapidement, je m’endors d’un sommeil de plomb.

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