Unstable feelings #1

Ellen Stuart · Chapitre 22 sur 48

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Unstable feelings #1

Chapitre 018

Chapitre 18

 

Lysandre

 

Le vent souffle pas mal sur la région, et s’il n’y avait que cela, ça m’irait très bien. Non, pour couronner le tout, ce matin, il pleut. Je hais la pluie mêlée aux bourrasques, les feuilles mortes des arbres volent pour venir se coller sous mes basques. En arrivant sur le campus, il y a deux heures, j’ai failli me casser la figure, je me suis froissé un foutu muscle et j’ai mal au dos. Ce qui a bien amusé Naoki qui doit encore s’y trouver. Quand j’ai quitté les lieux, il tenait entre ses mains un bouquin d’économie. Il est le seul qui réussit à étudier malgré le tintamarre que font les nouvelles recrues. Je traîne ma carcasse avec fureur et cette envie de cogner la moindre personne qui me cherchera des poux dans la tête. Je suis un cas à foutre en psychiatrie, je le reconnais.

À l’abri du vent, au sein de ma Porsche, je roule tranquillement pour sortir du quartier universitaire de Saint-Andrews lorsque je perçois une silhouette familière. La rouquine se bat avec son sac à dos accroché à son épaule par le biais de sa bandoulière, il tente de se carapater pendant qu’elle tient entre ses dents une liasse de polycopiés, probablement issus de son dernier cours. Sa main libre contient un gobelet de café de la cafétéria du campus.

Je ne l’entends pas, cependant, je la découvre en train de crier quand son chapeau s’envole. Quelle idée de mettre un truc pareil avec ce temps ? Je klaxonne sans trop savoir pourquoi, mon palpitant s’affole, je frissonne au moment où elle tourne la tête pour finalement me dévisager l’air dépité ou plutôt de se dire : “Oh non, pas lui.”.

Malgré cela, déterminée, elle amorce un pas dans ma direction, je plisse le front. La portière ouverte, elle dépose ses affaires sur le siège avant côté passager, devant mon sourcil haussé face à son audace. Un rictus en coin dissimulé fait trembler ma joue qu’elle ne peut voir de ce côté de la route.

— Sois gentil, donne-moi une minute.

— Pourquoi ferais-je ça ? la taquiné-je.

Sa bouche s’ouvre d’exaspération.

— Parce que la prochaine fois que je te trouverai dans un caniveau, je n’appellerai pas Colin, mais la fourrière. C’est ce qu’on fait avec les chiens errants, pas vrai ? rétorque-t-elle si vite qu’elle ne me donne pas l’occasion de lui répondre.

Il faudrait savoir, Sky, la dernière fois, tu disais que les chiens dans mon genre, il fallait les euthanasier...

Elle dépose son café dans le porte-gobelet, des traces de rouges à lèvres marquent les rebords de celui-ci, je déglutis comme un abruti, en la voyant se précipiter sur le goudron pour courir après son chapeau, tandis qu’une idée pas du tout catholique m'envahit. Ce même rouge à lèvres, autour d’une partie de mon corps qui semble se réveiller à cette simple pensée fugace et fantasmée.

Va te faire foutre, Lysandre, il n’y a pas moyen que je pense à un truc pareil, ça ne va pas ou quoi !? me seriné-je.

Plus rapide que je ne le pensais, elle valse entre les bourrasques et les feuilles d'automne qui se marient parfaitement avec la couleur de ses cheveux. Je la vois rager après son bien qui continue à traîner par terre, je ricane derrière mon poing, en appui sur le volant. Putain, elle réussit vraiment à me faire rire, cette nana ? Sérieux ?

 L’air victorieux, elle se redresse avec son chapeau. Le temps suspendu, elle me fixe, réalisant que malgré elle, elle vient d’effectuer un pas vers moi, elle qui s’était sûrement juré de me maudire pour l’éternité, même si je me suis d’une certaine façon, excusé. Je ne dis rien, mais ça me fait doucement rire. Et baliser aussi, soyons honnêtes. Depuis le récital, je ne cesse pas de penser à elle, intrigué par les ombres qui l’entourent. Sa musique et ce qu’elle transmettait m’ont ébranlé, plus que je ne l’aurais envisagé. Trop flippante, cette fille !

Ses épaules s’affaissent légèrement, elle ne se précipite pas vers moi comme j’aurais pu m’en douter. Elle ne baisse pas les yeux, me démontrant ainsi qu’elle ne compte pas m’octroyer le monopole durant la conversation qui va très certainement s’ensuivre.

Fais un effort, c’est la copine d’Erin, me reviennent les paroles de Colin.

Les mains tremblantes et visiblement gelées, bien que nous soyons encore en octobre, elle ouvre son sac pour y fourrer ses polycopiés d’où j’ai pu voir le nom de la matière en question : l’économie.

— Tu avais cours avec monsieur Bunn ? me parvient aux oreilles ma propre voix avant de comprendre que j’ai amorcé la discussion.

Sky relève la tête. D’un lent mouvement du menton, elle acquiesce, probablement déconcertée par mon attitude envers elle.

— Il est plus cool avec toi que le premier jour ?

— Cool ? Ce n’est pas le mot que j’aurais employé pour le qualifier.

Elle détourne le regard pour s’assurer que personne ne la voit ni ne l'entend avant de revenir à moi :

— C’est un connard misogyne pas du tout chaleureux. Il a l’air convaincu que les femmes ne peuvent pas être intelligentes et ne sont capables que d’une chose : dévaliser les boutiques ! Chaque fois qu’une fille lève la main dans son cours, il l’ignore et donne la parole à un mec, soupire-t-elle, agacée.

— On ne change pas un homme qui a connu les dinosaures, ironisé-je, en réussissant à lui extorquer un petit sourire aussi moqueur que le mien.

— Super, merci de briser mes espoirs ! lâche-t-elle sardonique, en soupirant et plaçant son poing contre sa taille marquée.

— Et aucun moyen de lui offrir de pot de vin, si ce n’est de l’alcool, d’après ce que je sais, il aime en mettre dans son thé. Je crains en effet que ton implication dans son cours ne serve pas à grand-chose. Tu aurais dû choisir une autre matière. Reconnais que l’économie et la musique sont diamétralement opposées.

Une bourrasque s’immisce au sein de l’habitacle, je serre les dents. Elle fronce les sourcils, je saisis après coup que mes propos pourraient être mal interprétés. À aucun moment, je ne sous-entendais qu’elle puisse le soudoyer par le biais de ses charmes. Dans tous les cas, je doute qu’il y soit sensible, je le soupçonne d’être un homosexuel refoulé.

— Je ne disais pas ça par rapport à… enfin, tu sais, me rattrapé-je comme je le peux, en fourrant maladroitement ma main dans mes cheveux afin de les rabattre nerveusement vers l’arrière de mon crâne.

— Peu importe, tranche-t-elle, l'air indifférente, bien que je perçoive que ça l’attriste.

— Monte, il commence à faire froid, lui proposé-je à mon grand étonnement, comme si je ne maîtrisais plus mon propre corps.

Elle me scrute comme s’il venait de me pousser une seconde tête.

— Non, décrète-t-elle, en se penchant vers moi.

Mon instinct m’oblige à réagir à son rapprochement inopiné, je saisis son poignet avant même de réaliser mon geste. Sa respiration se bloque au creux de sa gorge, en même temps que ses pupilles perdues me scrutent avec appréhension. 

— Je peux quand même récupérer mon café, non ? 

Je défais ma prise sans attendre.

— C’est trop facile de juger une situation de l’extérieur sans en connaître tous les fondements. La vie, c’est un peu plus compliqué que ce qu’il n’y paraît. Et concernant la musique, elle n’était plus vraiment à l’ordre du jour pour moi, met-elle au clair, en se redressant.

— Attends une seconde, tu n’avais plus rejoué avant que mon oncle te propose ce récital ? ajouté-je surpris.

— C’est… compliqué, abrège-t-elle, en évitant mon regard. Je reprends en douceur.

Je sais quand les gens tentent de fuir, je connais parfaitement les façons déguisées de s’y adonner, je pratique souvent. Pour détourner la conversation, y mettre un terme pour ne jamais y revenir, elle cherche un truc à quoi se raccrocher au loin. Je devrais m’en foutre royalement, mais ça me titille, cette affaire. Quand on a un don pareil, qu’est-ce qui peut bien vous pousser à l’arrêter, puis le reprendre du jour au lendemain ? Je suppose que ce n’est pas qu’à cause d’une potentielle réputation auprès d’un professeur misogyne. Mon oncle avait suggéré de glisser un mot à Bunn pour qu’il oublie l’incident de la rentrée. Chose qui n’a visiblement pas eu l’effet escompté, ou il a menti. C’est un truc de famille ça ! Et étrangement, ça m’ennuie qu’il ait poussé ce vice avec elle. Elle a accompli sa part du contrat, pas lui.

— Sky…

Ma voix est plus grave que préméditée, et avant même que j’aie pu rectifier le tir, elle tourne la tête pour me fixer d’un air perdu. Connexion visuelle à nouveau établie. Difficile de mentir dans le blanc des yeux, c’est un art dans lequel j’ai moi-même du mal à me perfectionner.

— Quoi ? bafouille-t-elle, avant de boire une gorgée à son gobelet.

— Ton prof de musique... c’est ça, supposé-je enfin à mi-voix.

Son expression faciale se rembrunit. Il l’a brisée...

— Je sais ce que tu cherches à faire. Tu ne réussiras pas à me blesser ou à m’humilier à nouveau avec tes réflexions, siffle-t-elle, en secouant la tête.

Elle exécute un pas sur le côté, en vue de se barrer, je l’en empêche. Seuls mes mots stoppent net ses pas :

— Je ne le pensais pas.

Ma voix est comparable à un murmure. Une autre manière de m’excuser pour mes vacheries.

— Bien sûr que si, tu le pensais, affermit-elle, tout en redressant le menton.

Ses yeux de biche s’accrochent aux miens avec détermination. Malgré tout, je perçois cette fragilité qui la caractérise, ce besoin de ne pas craquer devant moi, comme si cela serait la chose la plus atroce qui soit pour elle.

— Tu gâches ton potentiel pour ce pauvre type. Ne pleure pas pour un homme qui n’en vaut pas la peine.

Je m’étonne moi-même, en lui conseillant ceci. De quoi je me mêle ? Ça ne me concerne pas si elle souffre à cause d’un mec. Elles en passent toutes ou presque par-là après tout !

— De si sages paroles qui sortent de la bouche d’un sale type, c’est plutôt surprenant. J’ignore si je dois en tenir rigueur, persifle-t-elle, légèrement amère.

— OK, je l’ai méritée celle-là aussi.

— Tu pousses les gens que tu malmènes gratuitement à être vindicatifs, Lysandre. Les réflexes sont durs à maîtriser. Je suis trop habituée à devoir me défendre, rétorque-t-elle, me laissant littéralement dans le flou.

Ses mots résonnent en moi, si elle savait combien elle a foutrement raison concernant cette histoire de vengeance. Cela me fait d’autant plus flipper.

Contre quoi peut-elle bien se défendre au juste ? Ou plutôt qui ?

Je n’aime pas ses non-dits, ce qu’ils me laissent imaginer. Le pire. J’ai tendance à toujours imaginer le pire, et non le meilleur, ce qu’il y a de plus beau. Dans ma réalité, la beauté a été remplacée par la laideur, la monstruosité de l’être humain. La beauté est une source de malédiction, elle attire ni plus ni moins le mal. Je suis bien placé pour le savoir.

— Je ne te “malmènerai” plus, promets-je envers et contre mes principes.

Ne jamais rien promettre…

Cette fois, elle rit jaune.

— Oh que si, j’en ai l’intime conviction, contre-t-elle.

Ses prunelles braquées sur moi, elle cherche le moindre indice sur mon visage qui lui clamerait le contraire.

— Que ce soit clair, Lysandre, je ne monterai pas dans ta voiture, et ce pour plusieurs raisons : Tu es odieux, tu as clairement un problème concernant la gestion de tes humeurs que j’assimile à la prise répétée de drogues en tout genre. Je passe mon tour. Et pour finir : “Quel dommage que je ne sois pas du genre traînée comme toutes celles qui se tapent leur professeur” ! ironise-t-elle avec insolence et aigreur. Si tu crois que je ne te vois pas venir avec tes vacheries, puis tes fausses excuses pour ensuite me dire de monter en voiture avec toi, c’est que tu sous-estimes malheureusement mon aisance d’esprit.

Au fur et à mesure de son discours, je fronce les sourcils avant d’exploser de rire, en comprenant où elle veut en venir. C’est plus fort que moi. Nous sommes, tous les deux, sur la défensive. Pas tout à fait pour les mêmes raisons. Toutefois, je reconnais que ses autres arguments sont plus que légitimes. En faisant preuve de prudence, d’intelligence, elle vient de gagner mon respect. Elle m’observe l’air ahurie.

— Ce n’est pas drôle !

Je reprends mon souffle, une fois calmé. Elle me surprend encore, en s’asseyant subitement sur le siège, le teint si pâle que j’en viens à me demander si elle ne va pas tomber dans les pommes. Merde, qu’est-ce qu’elle a ?

— Tu n’as même pas intérêt à démarrer, chuchote-t-elle. J’ai juste besoin d’une minute pour me ressaisir.

— T’es vachement blanche, notifié-je.

— Je suis juste fatiguée, souffle-t-elle sans me regarder.

— Écoute, j’ai… merdé à chaque fois, c’est vrai, admets-je. Je ne peux pas t’expliquer mes raisons, elles te sembleraient incohérentes, mais elles ne l’étaient pas pour moi sur le moment. Je n’aurais pas dû… procéder de cette manière, c’était dégueulasse de ma part, tu ne m’avais rien fait et n’étais pas responsable de mes problèmes.

De mes insécurités...

— OK. Je ne suis pas venue dans cette fac pour causer des problèmes ni pour m’immiscer dans votre petit cercle d’amis. Je m’entends juste super bien avec Erin, cette fille est cool. Elle me donne envie de sourire, c’est un soleil à elle toute seule, bref…

— Sky ?

Je relève les yeux vers la rue puisque la portière est ouverte du côté de la rouquine. Le blond qui la suit partout est sur le trottoir, il nous scrute étrangement avant de la saluer chaleureusement comme un imbécile heureux. Ce mec… est bizarre.

— Et lui aussi, c’est ton pote, visiblement. Il te suit partout comme un petit chien.

— Il est gentil et agréable. Tu devrais essayer, tu verrais que les gens ne sont pas tous des abrutis quand on se comporte bien avec eux, me sermonne-t-elle à sa manière, m’arrachant un petit rictus en coin, moqueur.

— Quand on se comporte bien avec les gens, ce sont les emmerdes qui nous poursuivent, Sky. Je sais de quoi je parle.

— Qu’est-ce que tu entends par là ?

Elle est larguée.

— Si un mec se montre gentil avec une fille, il se passe généralement deux choses plutôt fréquentes : petit un, le type a envie de coucher avec cette nana ; petit deux, c’est plutôt la nana qui se met à courir après lui.

Sky pouffe de rire comme si ce que je venais d’énoncer était ridicule.

— Tu n’es pas sérieux, là ? dit-elle, en me dévisageant. C’est un peu sommaire de tout résumer au sexe, non ? Pourquoi ne peut-il pas y avoir un lien purement amical entre un homme et une femme ?

— Admets que c’est un passage obligatoire. Normalement, on envisage tous la manière dont va se dérouler la suite des choses quand on rencontre quelqu’un : plan drague potentiel ou blacklisté à jamais pour finir dans la catégorie friendzone ou celle des loosers. 

— N’importe quoi.

— Si tu crois le contraire, soit tu es idiote, soit naïve, Sky.

De biais, elle me scrute, en posant un pied dehors sur le rebord du trottoir, l’air estomaquée, perdue. Sans que j’en comprenne la raison, l’air devient presque suffocant.

— Alors, tu pourris toutes les filles que tu as blacklistées, si je suis ton raisonnement.

— Seulement celles qui risquent de me pourchasser, confié-je.

Sa bouche s’ouvre, elle comprend mon raisonnement. Son regard se perd une seconde à travers le mien, mon palpitant loupe un battement tandis qu’une goutte de sueur dévale le long de ma nuque.

— Tu as tort, marmonne-t-elle. Il y a aussi des filles qui ne cherchent pas à mettre les gens dans des cases si petites qu’ils en finissent trop à l’étroit. Il y a celles qui sont tellement paumées, qu’un simple échange cordial suffit à les faire sourire ou oublier ce qui ne va pas dans leur vie. Tout le monde ne ressent pas nécessairement de désir ou d’aversion envers les autres.

Elle se lève du siège pour regagner l’extérieur du véhicule, puis fait volte-face afin de me regarder droit dans les yeux. Son analyse me perturbe. Peut-être que je fais des fixations sur des choses dont je ne devrais pas me préoccuper. Sky ne se rend visiblement pas compte des dangers qui l’entourent. Elle en était un à mes yeux et j’en suis assurément un pour elle, cela ne fait aucun doute.

— Je suis ravie d’apprendre que tu m’as blacklistée. Puisque nous ne sommes clairement pas amis, je suppose que tu m’as catalogué de looseuse. Ça me va, si tu finis par arrêter de me persécuter en me disant des horreurs, émet-elle, en un haussement d’épaules.

— Si tu te regardais mieux dans le miroir, tu n’aurais même pas à te soucier du fait d’être une looseuse ou non. Tu n’as qu’à tendre la main pour que tous les chiens viennent y manger.

— Ça veut dire quoi ? m’interroge-t-elle, en fronçant les sourcils. 

La missive ne peut désormais pas être plus limpide qu’à cet instant précis. Elle réalise le message que j’essayais de lui transmettre pour percer cette plaie purulente entre nous.

— Je ne te cours pas après ! s’offusque-t-elle, le rouge aux joues. Tu es si arrogant, bon sang !

— Tu dis ça parce que tu ne me connais pas. Loin de moi l’idée de me vanter, j’ai toujours eu du succès avec les femmes. C’est comme une putain de malédiction, riposté-je avec impertinence.

— Je ne comprends même pas pourquoi. Tu n’es pas aussi… séduisant que tu le penses ! conteste-t-elle d’une voix traînante. Tu as un comportement de sale gosse.

 Cette fille si mélancolique fait de l'humour, et le pire, c'est que j'adore ça. Elle réussit à m’arracher un sourire, moi, qui semble avoir attrapé la rage à certains moments de la journée tant je suis irascible. Je comprends pourquoi mon comportement la perturbe. Elle ignore à quoi s'attendre. Et l’imprévisible est effrayant.

— Je peux continuer à dire et penser que tu es moche, si ça te rassure, déclare-t-elle.

— Pas la peine.

— Dommage, t’insulter de mocheté aurait été une douce compensation pour ta goujaterie.

Un fin sourire espiègle lui mange les joues. Je me retiens pour ne pas qu’un rictus étire les miennes, ça faisait longtemps que ce n’était plus devenu aussi spontané.

— Je suppose qu’Erin t’a invitée à la soirée des Nyx, vendredi prochain ?

Elle dodeline de la tête.

— Vous n’avez pas mieux à faire que de toujours vous bourrer la gueule et d’autres excès ? persifle-t-elle.

Un énième croisement de regards. Je déglutis en tentant de garder mon self-control.

— T’a-t-elle informée que le dress code serait… particulier ? lui demandé-je, volontairement mystérieux, en ignorant sciemment sa question.

— Tu entends quoi par particulier ? 

Sky plisse le front, sur la défensive, je ris intérieurement face à sa réaction. C’est elle qui risque de le faire en découvrant la chose. C’est la tradition, et jamais nous ne l’avons désavouée.

— Tu recevras un carton d’invitation avec tous les… détails inscrits dessus, notifié-je toujours énigmatique.

Sky se mordille la lèvre inférieure, en pleine réflexion. Sa curiosité piquée à vif.

— Je ne suis pas faite pour les soirées, je ne suis pas assez cool pour ça, déclame-t-elle.

Mes doigts s’abattent sur le levier de vitesse tandis que ceux de ma seconde main serrent le volant, prêt à relâcher les gaz pour m’enfuir loin d’elle.

Tout ça parce qu’elle te fout des putains de frissons, tu es dingue, mec ! Va te faire soigner !

— Tu fais erreur. Je te pense suffisamment marrante pour parvenir à déambuler dans ce genre de soirée sans faire tache. Encore plus sur invitation du maître de la soirée.

— Fais attention, ça sonne comme un compliment à mes oreilles. Je vais vraiment songer que tu as un dédoublement de la personnalité qui nécessite une consultation en psychiatrie.

Ses pupilles brillent de malice, je me surprends à aimer cette facette d’elle qui ne la rend pas complètement fragile, et donc capable de me confronter. Ne va pas sur ce terrain, Lysandre…

— Du moment que tu n’essaies pas de me faire interner, ironisé-je.

— Aucun risque, je fuis la plupart des médecins comme la peste, déclare-t-elle sur le même ton.

Durant une infime seconde, je perçois une fêlure à travers ses iris. Néanmoins, celle-ci n’est pas assez perceptible pour que je puisse comprendre ce qui se cache derrière ses mots remplis de mystère. Je le dis et je le pense, cette fille est sûrement plus ravagée que moi, plus instable.

— Que me vaut ce revirement ?

Son sac à dos sur ses deux épaules, elle boit une autre gorgée de son café, se confrontant toujours à mon regard braqué sur elle.

— Puisque tu ne fais partie d’aucune de ces fameuses catégories : à savoir plan drague, Friendzone et loosers, je ne peux pas te blacklister. Et même si j’essayais de m’en convaincre, cela se solderait invariablement par un échec.

D’incertitude, elle empoigne la portière pour la clôturer derrière elle.

— À vendredi.

Le moteur rugit.

— Je n’ai pas dit que je serais là ! clame-t-elle alors que l’habitacle se ferme dans un claquement.

Je m’éloigne déjà avec le sourire aux lèvres tandis que je l’aperçois au bord du trottoir, en train de secouer la tête d’exaspération.

Elle viendra, tous ceux qui se sont vu inviter ne nous ont jamais fait l’offense de ne pas se pointer.

 

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