Unstable feelings #1

Ellen Stuart · Chapitre 5 sur 48

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Unstable feelings #1

Chapitre 001

Chapitre 1

 

Lysandre

 

La migraine ne me quitte pas, j’ai la sensation que jamais plus elle ne s’en ira, qu’elle fait partie de moi. Elle semble avoir élu domicile sous mon crâne depuis ce qui me semble d’interminables heures. On se demande bien pourquoi ? 

J’ai encore abusé, hier soir, et chaque fois, je me promets de ne plus recommencer, mais est-ce que je tiens parole ? Non, bien sûr. Jamais. Je fous toujours en l’air mes promesses, surtout celles envers moi-même. Je me traîne laborieusement du lit pour mettre la main sur mon jean lorsqu’une notification enclenche la sonnerie de mon téléphone. Un rictus désagréable ourle mes lèvres. Je jalonne le parquet jusqu’à mon bureau. Mon portable est sur une pile de bouquins. Je ne me rappelle même plus comment il a atterri ici, je m’en fiche royalement.

Un numéro que je ne connais pas m’interpelle en haut de mon écran. En fronçant légèrement les sourcils, je le déverrouille histoire de lire le texto que j’ai reçu.

#Meurtrier. N’as-tu pas honte de ce que tu as fait ?

Ma respiration s’arrête subitement comme si l’on venait de m’infliger un coup violent au plexus. La sensation de manquer d’air me submerge, ma nuque, devenue tendue, se recouvre d’une fine pellicule de sueur. C’est quoi ce bordel ? Ce n’est même pas drôle !

Une raideur s’empare de mes phalanges, je manque de lâcher mon cellulaire sur le sol, dû au choc. Ces mots sont d’une brutalité sans équivoque qui me font froid dans le dos. J’ignore qui est l’expéditeur de ce message, mais celui-ci a un effet dévastateur sur mon état déjà d’ordinaire plus que douteux. Je suis un drogué ni plus ni moins, avec des vices que je tente de camoufler. Par-dessus le marché, le manque de stupéfiants commence à me guetter, les insultes de ce genre font partie de la liste des choses qui me bouffent au quotidien. L’envie de me fourrer de la poudre dans le nez me prend, alors qu’il n’est pas encore neuf heures du matin. Je résiste. De toutes mes forces.

J’ai des choses à faire, je ne peux pas me permettre de me mettre minable. J’ai rendez-vous sur le campus avec mon oncle : Jeffrey Carmichael, le doyen de Saint-Andrews, et également le frère de mon paternel. J’ignore ce qu’il me veut, mais je sais que si je ne me bouge pas comme prévu, il se pointera telle une fleur. J’aimerais éviter.

Non pas que j’aie des choses à cacher.

À part la drogue, je veux dire…

J’apprécie seulement d’avoir mon intimité. Je n’ouvre les portes du domaine que lors des occasions spéciales, et elles s’avèrent plutôt rares. Je sais, je suis étrange. On pourrait se demander si je planque des cadavres dans mes placards avec cette méfiance. Or, les seuls potentiels problèmes que je pourrais dissimuler sont les démons qui squattent ma tête. Et ça, personne ne parviendra jamais à y entrer, c’est un coffre-fort blindé, impossible à démolir, y compris avec de la dynamite.

En soupirant, après avoir enfilé un jean propre et m’être douché en seulement cinq minutes, je réponds au mystérieux inconnu qui se croit malin avec sa réflexion de merde.

#T’es qui ? Ce n’est pas drôle, connard !

Je balance le téléphone sur le matelas avant de mettre la main sur mes pipettes de sérum physiologique planquées dans la table de nuit. Il faut que j’hydrate mes yeux, j’en possède, par conséquent, tout un stock. Cela m’aide à avoir une meilleure allure. J’essaie de ne pas oublier de m’en appliquer après avoir passé ma phase de descente. Sauf hier soir, je me suis endormi comme une loque.

Si je ne fais pas plus gaffe, Jeffrey va me griller et me défoncer, me faire la morale sur les risques que j’encours en me fourrant de la poudre dans le nez. Je n’ai pas envie d’entendre ces conneries, je sais parfaitement où je mets les pieds, c’est ça le pire ! Je préfère cela que de continuer à être pollué par les sombres pensées qui me hantent.

Je m’enfile un litre d’eau avant de grimper à bord de ma Porsche Cayenne. La vitre grande ouverte de ma portière, je me grille une clope afin de me détendre comme je le peux. Une autre habitude qui énerverait mon vieux, mais je n’en ai rien à foutre puisqu’il n’est jamais là. S’il n’y avait que lui qui était absent… Arf, je ne vais pas penser à ma mère, elle me ferait directement plonger ! Je n’ai pas besoin de ces foutues déserteurs !

Au moment où je franchis la pelouse entretenue du campus, je me rappelle que Jeffrey hait que l’on se balade dessus, je regagne donc le chemin bétonné. Il m’a tellement gonflé pour venir ici qu’il a plutôt intérêt à ce que ce soit important, autrement, je ne jure pas cher pour ses oreilles qui vont siffler. Je déteste être emmerdé pour que dalle, il le sait pertinemment puisque la patience n’est pas l’une de mes plus grandes qualités, loin de là. À supposer que je puisse en avoir, d’ailleurs !

— Qu’est-ce que tu fous là de bon matin ? m’interrompt une voix familière.

Je me tourne rapidement pour faire face à Logan Baxter, l’un de mes meilleurs amis. Du moins, quand il n’essaie pas de me la mettre à l’envers. Il a l’air bien plus frais que moi, c’est certain. Il accroche ses lunettes de soleil Armani à son col de tee-shirt en affichant un sourire, mais je ne m’y trompe pas, je me méfie de lui.

— Mauvaise nuit ? raille-t-il, toujours avec ce petit rictus en coin de merdeux.

— Pourquoi t’es là ? dévié-je volontairement la conversation.

— Rencard avec une petite nana qui a déposé ses bagages en début de semaine sur le campus. J’ai dormi comme un bébé. Mais toi, qu’est-ce que tu trafiques ici ? m’interroge-t-il en me fixant avec perplexité.

— Jeff m’a appelé, soupiré-je. J’ai des choses à faire.

Sur ce, je fonce en direction de son bureau, je connais bien le chemin depuis le temps. J’arpente les couloirs de la vieille bâtisse où j’ai déjà commis tant de choses que je ne pourrais jamais nommer à voix haute, au risque d’avoir des ennuis. Ce serait dommage de me faire virer à une année de la fin de mes études. Ce n’était déjà pas gagné pour moi de passer en dernière année.

Arrivé devant la grosse porte en bois, j'en saisis la poignée en métal. Celle-ci couine sous l’impulsion de ma paume. Une fois ouverte, je peux aussitôt constater la présence évidente de Jeffrey, dans un costume anthracite, qui est assis face à son immense bureau en chêne. Dès qu’il m’aperçoit, il retire ses pieds de celui-ci et écrase la cigarette qu’il a à la main. Redorant sur-le-champ son masque autoritaire. Ce n’est pourtant pas moi qui vais le balancer, parce qu’il a fumé dans l’enceinte de l’université.

— Ah, Lysandre. Comment vas-tu ?

— Comme un jour où je suis obligé de débarquer sur le campus, alors que les cours n’ont pas commencé, ironisé-je. Pourquoi m’as-tu fait venir un samedi au juste ?

Il glisse nerveusement une main dans ses cheveux grisâtres, je m’attends à tout de sa part. Cette conversation qu’il tenait à avoir avec moi, dans ce foutu bureau, n’augure rien de bon. Nous aurions, qui plus est, très bien pu nous entretenir au téléphone.

— Mets-toi à l’aise, débute-t-il.

Je soupire et obtempère malgré tout.

— Tant que nous ne sommes pas trop occupés chacun de notre côté, il fallait que je te parle, à propos des bizutages, et aussi de tes notes. Je sais que ça va te gonfler, que tu aimerais que je sois juste l’oncle cool, mais c’est aussi mon rôle de veiller sur toi et de…

J’aurais dû me douter qu’il trouverait un stratagème pour me pourrir à ce sujet.

— Lysandre, je te parle, fait-il mine de me réprimander.

— Ouais, ouais, je sais.

Il fronce les sourcils, je lis à travers son regard l’inquiétude qui l’habite. J’appréhende ce qu’il va me dire de plus après ce début de conversation que je ne souhaitais pas avoir.

— Qu’est-ce qu’il t’arrive, Lys ? Tu as toujours été bon élève. Cette année, tes notes ont dégringolé. Je dois être honnête, ça tient du miracle que tu aies réussi tes examens.

Un léger souffle de dépit m’échappe, j’ai conscience qu’il m’avertit simplement, mon père lui ayant donné pour mission de veiller au grain. Ce qui est ironique quand on sait qu’on ne s’est pas vus depuis six mois ! Je suis censé vivre avec Jeff, ça aussi, le vieux ne s’en doute pas. Je n’ai pas besoin d’une babysitter, j’ai vingt-et-un ans, merde !

— Tu ne voulais pas parler des initiations à la base ? évité-je volontairement la conversation.

— Lysandre, soupire-t-il.

— Quoi ? répliqué-je innocemment.

— Il faut que tu te reprennes, OK ? J’ignore si c’est à cause de Natalia ou d’autre chose, mais tu dois penser à ton avenir.

Je lui adresse un regard noir, en guise d’avertissement. S’il me parle encore d’elle, je pourrais bien lui mettre mon poing dans la figure pour qu’il comprenne que je n’apprécie pas que l’on se mêle de mes affaires.

— OK, OK, tu ne souhaites pas en discuter. Très bien, abdique-t-il. Je t’ai à l'œil, sache-le. Si ton premier semestre est catastrophique, ton père va me tomber dessus, et tu risques de foutre en l’air tous les efforts que tu as faits jusqu’ici. Si tu n’as pas une moyenne de B-, tu perdras la direction des Nyx, et ce sera Baxter qui s’en occupera.

Un petit rire mauvais m’échappe tandis qu’il affiche soudain un rictus sarcastique. Il me provoque pour obtenir une réaction de ma part, pour que je me bouge et ne plombe pas mes études. 

Il cherche à me rendre fou, il n’y a pas d’autre explication à cela. Il sait que bien que Logan soit l’un de mes meilleurs amis, nous entretenons surtout des liens très complexes. Une sorte de compétition s’est établie entre nous. Même si elle n’est pas constamment frontale, c’est épuisant.

Logan n’a pas toujours été fourbe avec moi, toutefois, depuis des années, notre amitié a pris un tournant plutôt toxique dont il est difficile de se défaire. Je me méfie de lui, pourtant, je suis incapable de le tenir au loin, et je crois que c’est la même chose pour lui. On s’aime autant que l’on se déteste.

Il transpire la jalousie, sentiment qui peut rapidement se retourner contre moi. Comme un serpent, je le sais capable de tout. Si la beauté est pour beaucoup un privilège, elle s’avère être le pire des poisons. Et ce veinard est le plus laid de nous deux. J'aurais aimé avoir une tête différente que celle que je me coltine, j'aurais eu sûrement moins de problèmes. Logan m’a toujours pris pour un aimant à minettes qui lui serait plus que profitable. Du moins, il l’a cru pendant longtemps.

La compétition lui plaît. Le jeu : il a ça dans le sang. Et dès qu’il a posé le pied à la fac, il s’est évertué à le faire comprendre partout où il allait, notamment aux femmes. J’ai du mal à le cerner tant il est instable, davantage que moi. Tant il s’est transformé avec les années.

Depuis deux ans, c’est moi qui gère – les Nyx – dont mon oncle a lui-même été membre par le passé. C’est un club plutôt élitiste qui a été fondé il y a plusieurs décennies par de riches étudiants de Saint-Andrews, qui sont désormais à la tête de la société Écossaise. À l’instar des fraternités américaines, nos critères de sélection sont bien plus sélectifs qu’une simple épreuve de courage ou de cases à cocher sur une liste de défis. Elles sont plutôt arbitraires. J’organise les initiations et des bizutages en tout genre. Alors, que mon oncle ose me mettre une sorte de carton rouge sous le nez me rend dingue. Il ne se rend pas compte du terrain sur lequel il va. Le club, c’est tout ce que j’ai, j’en suis le roi, c’est la seule putain de chose que je contrôle, bordel !

— Va te faire voir, Jeff ! 

Logan aime aussi ce que je convoite. Un petit jeu sordide, une amitié malsaine nous poussant constamment dans le sillage de l’autre. Nous avons le même cercle d’amis, de fréquentations, nous sommes liés depuis toujours. Parfois, j’ai le sentiment qu’il pourrait me planter un couteau dans le dos uniquement pour me mettre à terre. J’ignore pourquoi cette sensation est tant ancrée en moi. Elle me fout les jetons à certains moments. Il est comme une ombre néfaste, mais quand il disparaît du paysage, je ne sais plus trop comment avancer malgré sa noirceur, sa toxicité.

— Bien, tout est clair, allègue-t-il en hochant la tête.

— Tu te fous de ma gueule ? Tu m’as fait venir juste pour mes notes et parler du bizutage ? demandé-je en haussant un sourcil, dépité.

Quel connard celui-là !

— Pas seulement, mais je te connais, tu m’aurais raccroché au nez, ou tu m’aurais foutu à la porte si j’étais venu à la maison.

Il me connaît un peu, finalement…

Un sourire ironique déforme mes lèvres, impossible de le contredire. Mon regard doit vouloir dire beaucoup. Jeffrey sourit finement, amusé par mon attitude de gros connard. En effet, je l’aurais envoyé bouler. Hélas, ce fumier me tient entre ses griffes, je n’ai aucun moyen de m’en dépêtrer. J'ai besoin de contrôle dans ma vie, ça m’est vital, sinon je sombre. Je ne dois pas perdre la direction des Nyx, c’est mon équilibre.

— Je ne sais pas si je te l’ai déjà dit, mais tu me fais encore plus chier que mon paternel, Jeff.

Il se gausse avant de se lever de sa chaise tandis que je le dévisage à moitié.

— Nous avons l’honneur cette année de compter parmi nos nouveaux étudiants, une musicienne de grand talent. J’aimerais qu’elle se sente bien accueillie, qu’elle s’intègre correctement. C’est dans tes cordes, n’est-ce pas ?

Il se fiche de moi, c’est ça ?

Mes pupilles le fusillent sans que je puisse le contrôler et il se met à resserrer la foutue cravate avec laquelle je désire l’étrangler. Babysitter pour première année ? Et puis quoi encore ? Ce n’est pas écrit gros pigeon sur mon front ! Je ne suis ni serviable ni sociable, et s’il me connaissait mieux, il ne proposerait pas une idée si grotesque.

Qu’est-ce qui te prend, Jeff ? T’as un pète au casque ?

— S’il te plaît, Lysandre. C’est important. Je veux que Sky Sullivan ne se sente pas rejetée. Je ne souhaite pas qu’elle quitte cet établissement avant d’être diplômée. Cette université est prestigieuse, notre réputation en sera d’autant plus notable si elle poursuit son cursus ici.

— Je ne le ferai pas.

Elle pourrait tout aussi bien être la reine d’Angleterre, je n’en ai rien à foutre !

— Oh que si tu le feras. Surtout si tu veux que je garde notre petit arrangement pour moi, que ton père ne sache pas. Tu souhaites toujours rester à la tête des Nyx, pas vrai ? rétorque-t-il avec un rictus malicieux.

Coup bas ! OK, on la joue déloyale, cette fois. Compris !

— Tu fais vraiment chier, grogné-je en serrant les poings.

— N’en fais pas tout un foin, ce n’est qu’un petit service de rien du tout. Et celle-ci, interdiction de la mettre dans ton lit, surtout si c’est pour la faire fuir ensuite.

Sa vanne ne m’amuse pas. Je m’abstiens d'ajouter de l’huile sur le feu au risque que ça dégénère. Je me lève et contourne ma chaise en vue de quitter la pièce, sur les nerfs à cause de son chantage merdique.

— Dois-je te donner des astuces pour être aimable avec les autres ? Il m’a semblé qu’à une époque, tu étais très doué pour ça, même avec les étrangers.

Je vais lui planter son coupe-papier entre les deux yeux à ce vieux chnoque !

— Ce n’est pas sorcier ce que je te demande. Aiguille-la, si nécessaire. Aide-la à se faire des amis. La solitude n’a rien de bon à vos âges.

— T’as cru que j’étais un refuge pour chiots perdus ou quoi ?

Mes phalanges fourragent nerveusement les mèches noires de ma tignasse désordonnée. Mis une fois de plus au pied du mur, je soupire lourdement. Je n’ai pas d’autre choix que de capituler, je sais qu’il mettra ses menaces à exécution.

— OK. Je ferai en sorte que ta précieuse petite recrue ne chouine pas trop, mais je te signale que je passe le plus clair de mon temps avec des mecs. Elle ne risque pas d’apprécier l’ambiance. Trop de testostérone, tout ça, tout ça… brocardé-je.

— Je suis certain que tu parviendras à te faire entendre s’il y a des excès, je ne me fais aucun souci à ce propos.

Clair comme de l’eau de roche. Il sourit tellement que j’ai encore envie de l’étrangler avec sa foutue cravate.

— Pas d’initiation dans le bain glacé, par pitié, Lysandre, souffle-t-il, blasé. Si un gosse finit encore aux urgences, je ne serai en rien responsable, tu m’as compris ?

— C’est Logan qui s’occupe de la sale besogne, cette année, soupiré-je, agacé. Je ne jure pas du fait que ce sera moins risqué pour eux. Tu n’as qu’à le trouver, il doit encore être sur le campus. Il a passé la nuit avec une nouvelle, ajouté-je avec dédain.

— Lys ! me houspille-t-il.

— Ouais, ça va ! Je vais le surveiller, je ne suis pas fou. Tu flippes, mais je te signale que tu me fais chanter en me disant qu’il prendra la relève si jamais je merde. Ne joue pas les offusqués avec moi, espèce de connard.

Il ricane à cause de l’insulte dont je l’ai gratifié.

— Je veux un rapport régulier de sa part, concernant les initiations, autrement, je t’obligerai à reprendre le déroulement des choses, Lysandre.

Il n’intervient jamais dans les affaires du club, il le fait uniquement pour me montrer qu’il détient un pouvoir sur moi.

— T’as qu’à le convoquer et en parler avec lui. Si je lui donne des ordres, il fera tout le contraire uniquement pour me prouver qu’il peut me défier.

— OK, je le ferai, se résigne-t-il. Et si mon neveu préféré venait prendre un café avec son vieil oncle ? propose-t-il.

— Je suis ton seul neveu, vieux chnoque, persiflé-je. Et j’ai d’autres choses prévues.

Je mens, évidemment. Un pli barre son front, il a l’habitude de m’entendre l’insulter, jurer ou grommeler entre mes dents.

— Il y a quand même ta sœur, Kate, notifie-t-il.

— Certes, mais elle n’a pas ce qu’il faut entre les jambes pour que tu l’appelles : “mon neveu”, ironisé-je.

Un ricanement sourd lui échappe. Il referme la veste de son costume.

 

☆☆☆

 

— Tu me ramènes ? me demande Logan assis dans le caniveau comme un pauvre malheureux.

J’arque un sourcil en le dévisageant avec scepticisme.

— Je suis venu avec la bagnole de la meuf. Ne fais pas ton salaud et reconduis-moi juste chez moi, mec. Allez !

— OK, mais ferme-la, j’ai mal à la tête.

Je suis sur les nerfs en sortant du campus. Je comprends pourquoi Jeff s’inquiète, j’ai beaucoup déconné, je m’en suis moi-même aperçu. Malheureusement, les choses ne sont pas aussi simples que de se convaincre d’arrêter les conneries.

Il a fallu qu’il mette Natalia sur le tapis subtilement, ce qui a suffi pour me rendre nerveux. Il n’a jamais su ce qui s’était produit entre nous, j’imagine facilement que les rumeurs lui sont parvenues aux oreilles. Je m’en fiche royalement de tout ça. Elle-même ne sait pas toute la vérité, refusant de l’entendre. J’ai joué, trop tiré sur la corde qui a craqué et elle a fini par ne plus vouloir entendre un traître mot sortant de ma bouche, je l’ai trop blessée.

Rien que d’y penser, un nœud se forme dans ma poitrine et le besoin d’un petit cacheton pour rayer tous les vices de ma mémoire se fait ressentir. Je déteste cette dépendance, cette nécessité de me vriller le cerveau pour gagner du répit. Pour pouvoir souffler, respirer. Je suis constamment oppressé, hanté.

Pas le bon deal ! Je pourrais me planter en bagnole avec ce con de Logan, pire : tuer quelqu’un ! À cette idée, d’effroyables frissons parcourent ma colonne vertébrale. J’appuie sur l’autoradio pour laisser la musique se déchaîner au sein de l’habitacle. Elle hurle et les paroles de Didn't de One Republic m’éclatent les oreilles. Je me rue dessus, souhaitant baisser le volume de cette chanson. Je change et insère le premier album qui me tombe sous la main dans mon lecteur de CD.

Et il veut me foutre sa recrue entre les pattes ? Voué à l’échec, c’est certain !

— Waouh, tu tires une de ces têtes ! C’est la reprise qui te fout le bourdon ou quoi ?

— Nan, je m’en fiche, répliqué-je, blasé par ce qui m’attend.

— O.K.… il n’est pas d’humeur, encore, marmonne-t-il dans sa barbe de deux jours.

Le compteur de vitesse monte rapidement, sans doute même trop. Je coupe finalement la musique qui ne parvient pas à enrayer mes obscures pensées. Et lorsque mes yeux se posent à nouveau sur la route, mon pied se rue machinalement sur la pédale de frein.

— Putain, freine ! clame en même temps Logan, un brin paniqué à mes côtés.

Mon cœur tressaute comme un dingue dans ma poitrine tandis que je serre les poings autour du volant, jurant, la peur au ventre. Un chien se trouve au milieu de la route, je ne peux pas dévier au risque de me retourner avec la voiture. Putain de merde ! Pourquoi est-il là, à renifler le macadam ?

Je prie tous les enfers pour qu’il se barre, que je réussisse à freiner au bon moment et ne pas le tuer. J’ai l’impression que le temps s’arrête ou s’écoule au ralenti. Mes mâchoires se contractent si fort que j’en ai mal aux dents. Ne supportant pas cette vision, je clos les paupières. Les pneus crissent sur l’asphalte. La collision me glace le sang. Le véhicule s’immobilise, des tremblements me font relâcher le volant. Le surplus d’air bloqué dans mes poumons s’extrait de ma gorge en un souffle bruyant. Presque catatonique, je respire fortement.

Lorsqu'une masse, sur le côté de mon champ de vision, se met à courir, j’oriente aussitôt le regard dans sa direction. Une rouquine, se tenant de dos, tombe à genoux sur le goudron devant mon pare-chocs. La nausée me tord le bide tant je balise.

Putain, j’ai tué le chien ! Je suis bon pour l’enfer !

Je décroche ma ceinture en même temps que Logan qui n’arrête pas de jurer entre ses dents, avant d’immédiatement quitter la voiture. Les pleurs de la fille me frappent de plein de fouet, une fois dehors. La honte me tétanise, les remords me rongent les veines. Deux pupilles brunes remplies d’eau portent leur attention sur moi, nous, d’une expression enragée et de tristesse. Sa détresse me scie les jambes, elle réussit à secouer quelque chose en moi, un truc inexplicable qui me rend soudainement vulnérable, fragile aux yeux du monde. En m’approchant davantage, je constate avec horreur qu’en effet, elle n’est pas seule. 

— Il respire encore ! Jacobo, je t’en prie, tiens bon ! s’égosille-t-elle, la voix éraillée par les larmes.

Mon palpitant effectue un triple salto arrière. Bordel, il est en vie ?

— Putain, sifflé-je. Je suis désolé, je l’ai vu trop tard, j’te jure que j’ai freiné, m’empressé-je de me justifier.

— Ouais, il a freiné. Mais qu’est-ce qu’il fichait là aussi ? s’excite Logan avec nervosité.

Le regard de la fille, chargé de reproches, braqué sur lui, le dissuade de persister sur ce chemin, il se calme illico. Elle se redresse avec un chien ensanglanté entre les bras, j’en ai des sueurs froides tant la vue me rend fou.

J’ai percuté un chiot, putain ! Quel monstre ferait un truc aussi horrible ?

Il n’y a aucun véhicule aux alentours, les pensées fusent dans mon cerveau après le choc, mes neurones se réenclenchent. Durant une seconde, dans la panique, je pense à fuir comme un lâche pour ne pas davantage affronter sa détresse, mais rapidement la raison me pousse en direction de la voiture pour ouvrir la portière côté passager.

Des aboiements me surprennent, je sursaute. En tournant la tête, je constate que la mère de la petite boule de poils se tient sur le bas-côté de la route et s’agite près de la rouquine. Un berger australien au pelage entretenu.

— Hé, coucou, toi, lui dit Logan. Viens, tente-t-il d’amadouer l’animal.

— Monte, dis-je précipitamment, la voix grave due à l’émotion.

Elle cligne des paupières, l’information met une fraction de seconde à parvenir à son cerveau, à cause du choc. Elle n’hésite pas longtemps. La situation est grave, elle le sait. Un inconnu vient de cabosser son chien, et l’ultime moyen qui lui reste pour espérer le sauver, c’est de suivre ce dernier jusqu’à la clinique vétérinaire la plus proche.

Je n’arrive pas à croire qu’il respire encore. Il est encore si petit. Il saigne beaucoup. La rouquine grimpe difficilement à bord du 4x4. Je ne me vois pas laisser son autre chien sur le côté, je lui ouvre la portière arrière comme un bon samaritain. Bordel, c’est la moindre des choses ! Logan s’installe avec, gratifiant la mère du chiot de caresses réconfortantes. Il lui parle, j’ignore ce qu’il peut bien lui dire étant donné qu’il chuchote. Son comportement m’étonne. Cela fait des années que je ne l’ai pas vu aussi attentionné avec qui que ce soit.

La chienne pleurniche, sa maîtresse également, tenant le chiot contre sa poitrine. Je me sens si minable. Rien ne pourra arranger ça. Après toutes les merdes que j’ai pu occasionner jusqu’à aujourd’hui, je ne pourrais plus du tout me regarder dans la glace, s’il ne survit pas. À travers le rétroviseur, Logan me fixe, l’air de me reprocher : “T’as grave déconné, mec !”

Est-ce que j’ai marché dans une merde de chien du mauvais pied ce matin pour me coltiner une fille en larmes dans ma voiture et un chien à moitié mort ?

Personne ne t’a obligé à les prendre avec toi, me rappelle une petite voix dans ma tête.

— Je suis désolée, Jacobo, tellement désolée, chuchote-t-elle.

Sa voix est chevrotante, mais douce, ce qui me confirme qu’elle pleure encore. À cause de moi. Je ne suis vraiment bon qu’à faire souffrir les femmes !

— Ça va aller, ma belle, j’suis sûr que ton chien va se remettre, essaie-t-il de la rassurer.

Je le fusille du regard à travers le rétro. Elle n’a pas besoin qu’on la berce d’illusions pour redescendre plus bas encore ensuite. La situation est grave. Et le pire, c’est que j’en viens à espérer que l’autre chien ne pisse pas sur la banquette arrière, que l’hémoglobine qui se répand à l’avant partira aisément. Je suis un sale connard ! Je le suis encore plus dans les situations critiques où je ne contrôle rien comme à cet instant.

 

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