Unstable feelings #1

Ellen Stuart · Chapitre 45 sur 48

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Unstable feelings #1

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Cruz

 

Qui est cette nana ? Forcément une nouvelle parce qu’avec ses cheveux courts aux mèches roses, ses tatouages que j’ai entrevus, et ses vêtements noirs, elle ne passe pas inaperçue. Sans même le vouloir, je la suis des yeux alors qu’elle sort de la cafétéria. Elle étudie l’Art, j’en mettrais ma main à couper. Son originalité parle pour elle. Bon, ses chaussures sont carrément affreuses. Clairement, elle dénote au milieu des gonzesses d’ici…

Je retourne à ma conversation avec Marvin. Ashley tente de monter sur mes genoux, mais je la repousse. Elle me gonfle à me coller autant. En boudant, elle va s’asseoir ailleurs. Elle espère toujours que nous devenions un couple. La blague. Il s’agit juste d’un plan cul que je me tape quand je suis trop feignant pour trouver une autre nana. Facile, elle sait ce que j’aime au lit. J’apprécie la simplicité.

Je termine mon steak tandis que Carlu et Adamo s’incrustent dans notre conversation. Nous discutons à bâtons rompus de l’équipe que nous allons rencontrer ce week-end. Elle semble bonne, mais pas autant que nous. Le baseball, c’est toute ma vie. J’envisage d’évoluer en joueur professionnel en MLB, mon rêve ultime. Je m’en bats les couilles des études, malheureusement, je n’ai pas le choix si je veux réussir. J’ai promis à ma mère d’obtenir mon master en éducation sportive. Si je n’arrive pas à me faire repérer par un recruteur, je deviendrai coach. Je ne jure que par l’activité physique. Tous les jours, je vais courir, je pratique la musculation, je m’entraîne sur mon propre terrain de baseball.

Le seul problème dans ce programme parfait reste mon paternel. Ce salaud veut que je suive ses traces. Il pense que le sport professionnel ne s’associe pas à un vrai métier. Pour le Maire, ce n’est pas assez « ambitieux » comme objectif. Il préfère que j’envisage la finance, la politique ou l’informatique. Bref, rien de ce qui m’intéresse.

J’écoute mes coéquipiers se chambrer sans complexe. Ce sont mes meilleurs amis. Nous avons été élevés ensemble. Nous avons pris des chemins différents pour les études, mais pour le baseball, c’est notre équipe, la seule, l’unique ! Avec les huit autres, nous sommes indétrônables, les premiers du championnat universitaire.

Ils n’ont pas changé de comportement quand mon père a été élu Maire, il y a presque cinq ans. Lui, en revanche, s’est transformé, devenant plus exigeant avec moi. Ma mère tentait systématiquement de jouer la médiatrice entre nous.

Je secoue la tête pour ne pas continuer sur mes pensées qui vont très vite évoluer en souvenirs désagréables. Songer à elle est douloureux, je ressens ce vide horrible dans ma poitrine. Ça a beau remonter à trois ans, sa mort reste toujours très éprouvante pour moi. À croire que je n’arriverai jamais à faire mon deuil.

Nous mangeons rapidement, puis retournons à nos cours. J’essaie de me concentrer pendant celui de communication, mais comme d’habitude, mon esprit s’envole vers le terrain de baseball. La prof pose une question et Marvin me sort de mes réflexions avec un coup de coude.

– Mec, si tu ne veux pas qu’elle t’interroge, tâche de t’intéresser un minimum, pouffe-t-il avec un clin d’œil.

Il a raison. Je prends donc mon stylo et me force à écrire des notes tout au long des deux heures suivantes. On devrait me décerner une médaille pour ma patience.

Enfin, la journée se termine. Je reprends vie quand il s’agit d’aller à notre entraînement. En route pour les vestiaires, des groupies nous alpaguent, espérant capturer quelques selfies avec nous. Nous nous prêtons au jeu même si ça me gave. Nous les retrouvons ensuite assises dans les gradins, à nous mater lors de notre échauffement. Nous commençons toujours par courir, puis effectuons des exercices divers pour chauffer nos muscles.

Après, nous passons notre équipement, direction le terrain. Nous avons chacun nos préférences, mais au baseball, les neuf joueurs s’échangent les différents postes. Le coach doit avoir mangé du lion, car il n’arrête pas de hurler. Putain, il est gonflant.

Au bout de deux heures, il nous libère. Nous nous étirons, puis allons prendre une douche bien méritée.

– Vous êtes au courant que le diner a trouvé un acheteur ? nous interroge Adamo en s’essuyant.

Nous sommes tous surpris.

– Sérieux ? Cool. Trois mois sans mon smoothie à la banane, ça devient dur…

– Yep ! D’après ce que j’ai compris, il s’agit d’un type de New York qui l’a acquis. On va enfin pouvoir retrouver notre QG !

Nous nous checkons, bienheureux. Quand nous avons appris que George vendait son commerce, ça a été une vraie déception. Surtout que personne n’avait envie de le racheter. C’est un pan de l’histoire de Lake Creek qui disparaissait. En tout cas, je suis étonné que ce soit un étranger qui vienne de si loin. J’espère qu’il sera aussi sympa que l’ancien propriétaire, et surtout, qu’il ne va pas changer toute la carte ! Nous avons tous nos habitudes culinaires.

– On va au Cherokee, du coup ? propose Carlu en attrapant son sac de sport.

– Sans moi, mon daron m’attend, soupiré-je en mettant mes baskets.

– Il tente toujours de faire croire à l’unité de votre famille ? me questionne Marvin avec un rire moqueur.

Je lève les yeux au ciel.

– Tu n’imagines même pas ! À demain, les gars.

Ils me souhaitent bon courage alors que je sors du vestiaire. Des nanas poireautent, ce qui me fait grimacer. Ce soir, je n’ai vraiment pas la tête à ça. Je sais pourquoi mon paternel me veut à la maison. Dimanche, au lac, j’ai comme qui dirait un peu amoché ma BMW. J’avais bu trop de bière. Ce qui m’arrive rarement, merde ! Avec lui, je n’ai jamais le droit à l’erreur. J’avais besoin de décompresser.

Je reprends ma voiture, grimaçant en voyant le parechoc défoncé.

J’avais raison. À peine le pied posé dans l’entrée, Filip Ortegal déboule du couloir, l’œillade noire. Un Maire bien plus proche de ses élus que de moi. Depuis le décès de ma mère, notre relation est totalement rompue. Je n’arrive même pas à le regarder dans les yeux. J’éprouve tant de haine à son égard.

– Tu comptais me le dire, pour l’accident ?

– Je me suis juste pris un mur, pas de quoi en faire un plat ! soufflé-je bruyamment en retirant mes chaussures. Avec la tune que tu me verses chaque mois, je la ferai réparer. Il n’y a pas mort d’homme.

– Tu penses vraiment que tout s’achète, hein ? Tu n’as aucune valeur de l’argent !

Je l’observe sans broncher. Physiquement, je tiens de lui : ma grandeur, mes iris noirs perçants ainsi que mes cheveux. Lui, d’origine mexicaine, ma mère, pure Américaine, blonde, aux yeux bleus. Je n’étais pas particulièrement désiré, mais mon géniteur a accepté les conséquences de ses actes, car elle voulait me garder. Il a donc demandé sa copine en mariage. Je connais cette histoire par cœur. Elle a aimé mon père, cependant je n’ai jamais su si c’était réciproque. Il était souvent absent, sa vie professionnelle passait toujours avant nous. Je m’en foutais, Maman était là pour moi. De toute façon, lorsqu’il rentrait, ils s’engueulaient. Je n’ai jamais réussi à savoir pourquoi il y avait tant d’animosité entre eux. Elle refusait de me le dire, arguant que je n’avais pas à m’en soucier.

C’est lui qui l’a tuée… aussi sûrement que s’il lui avait mis une balle dans la tête.

Les yeux plissés de colère, je me contiens pour ne pas l’insulter.

– Tu m’as rendu comme ça… Tu as fini de jouer au père donneur de leçon ? C’est ce que tu sais faire de mieux, n’est-ce pas ? Je monte, je suis HS, mon entraînement m’a éreinté !

Il me retient par le bras, le serrant fort.

– Cruz, je ne suis pas ton ennemi et je ne l’ai jamais été… Je suis las de tes frasques. C’est pourquoi, cette fois, tu vas devoir payer. Il faudrait que tu te mettes du plomb dans la tête ! me martèle-t-il, furieux.

Je me détache violemment, le regard mauvais.

– À partir du moment où tu as tué ma mère, tu l’es devenu, grogné-je en faisant volte-face.

Le cœur serré, je monte quatre à quatre l’escalier.

– Un jour, tu découvriras la vérité… Quand tu seras prêt à l’entendre. En tout cas, tu vas trouver un travail, fils. Je vais t’apprendre ce que c’est que de gagner son argent à la sueur de son front !

Bla, bla, bla. Toujours la même rengaine. La vérité, je la connais. Ma mère voulait le quitter et il ne l’a pas supportée ! Il était en colère, il roulait trop vite…

Putain, stop, Cruz !

En ce qui concerne son travail, il se fout le doigt dans l’œil ! Tous mes moments de libres, je les passe soit sur le terrain de baseball, soit au club de sport. Je n’ai clairement pas le temps pour ces conneries. Je ne suis pas matérialiste, contrairement à lui. Je peux rester avec ma BMW abîmée, je m’en bats les couilles.

– À la sueur de ton front, vraiment ? Tu as transpiré quand tu es devenu Maire de cette ville merdique, bourrée de cul-terreux ? m’écrié-je, hargneux, en me retournant en haut de l’escalier.

– Cruz, me menace mon père, agacé.

Je l’ignore, claquant violemment la porte dans mon dos. Je donne un coup de poing dans le mur, puis m’affale sur mon lit. Quel connard, je ne le supporte plus ! Vivement que je me casse d’ici. Dieu merci, c’est ma dernière année. Je suis même prêt à vendre mon âme au Diable pour devenir pro. Qu’importe l’équipe qui me choisira, tant qu’elle se trouve en Ligue Majeure. Je me lève tous les matins pour ce rêve. Je suis le premier à mon entraînement, je vais courir tous les jours, je pratique la musculation. Rien ni personne ne pourra m’en détourner, et certainement pas mon père !

 

***

 

Gemma

 

Je bâille en terminant de nettoyer le diner. Mon père avait bien avancé quand je suis rentrée de l’université. Il a repeint deux cloisons en rouge vif, et deux, en blanc. Quant à moi, j’ai astiqué de fond en comble la salle et le mobilier. Ça sent le produit d’assainissement ainsi que la peinture fraîche. Vu la chaleur, les murs sont déjà secs. Ce n’est vraiment pas le même temps qu’à New York. Je suis en sueur avec mon short en jean et mon débardeur.

– Tu crois que tu pourras ouvrir quand ?

– Fin de semaine… Tu auras le temps de dessiner quelques fresques pour habiller les cloisons ? Je refuse d’accrocher à nouveau des photos d’équipe de baseball des années précédentes. Rien n’est moins moderne, s’esclaffe-t-il en me tendant un smoothie fruits de la passion, mon préféré.

Je le remercie avec gratitude alors que nous nous asseyons deux minutes.

– Bien sûr ! Demain, mon emploi du temps sera léger. Je m’y mettrai immédiatement. On part sur ce qu’on a dit, alors ?

– Oui. Si tu peux juste ajouter un joueur de baseball et quelques accessoires de ce sport… Après tout, c’est la tendance, ici.

Je grimace, me remémorant les imbéciles de la cafétéria. Des mecs sans discrétion, qui se font remarquer partout où ils passent. Franchement, je préférerais qu’ils restent loin de notre restaurant. Je me sermonne intérieurement. J’imagine qu’ils débarquent accompagnés de leurs supporters et admiratrices. Ce qui fait beaucoup de commandes, donc davantage d’argent. J’ai très envie que ce diner fonctionne… pour mon père.

– OK, je m’en occupe. Bon, on arrête pour ce soir ?

– Oui, ma chérie, tu as raison. À chaque jour suffit sa peine. Je dois me faire à l’idée que je n’ai plus mon restaurant gastronomique. Bosser sans cette pression, ça n’a pas de prix. Je ne m’en rendais pas forcément compte…

J’essaie de sourire, mais c’est difficile pour moi de parler de ce passé entaché par cette agression. Mon père, s’apercevant de mon état, s’approche de moi, posant ses grandes mains sur mes épaules.

– Ma chérie, tout va bien. Ce drame ne doit pas se mettre entre nous et notre futur. Ce que tu as fait a été courageux. Que dis-je, héroïque. Sans toi, je ne serais pas là pour en témoigner. Pardonne-toi ce geste fatal. C’était lui ou nous. Tu as pris la bonne décision.

Je hoche la tête, les larmes aux yeux. Je sais qu’il a raison, pourtant ça reste difficile pour moi de ne pas y songer. Il me serre dans ses bras, me souriant avec douceur.

– Parlons d’autre chose. Je ne t’ai même pas demandé : comment s’est passée ta première journée ? Tu t’es fait des amies ? Raconte-moi tout en détail.

Je m’assois tandis qu’il me glisse sous le nez une assiette avec un muffin à la confiture de fraise. Il est près de vingt-deux heures… Tant pis, je suis bien trop gourmande et fan de sa cuisine pour m’abstenir. Je retrouve le sourire dès que je parle de mes études. Je lui raconte ma journée ainsi que ma rencontre avec Lenny.

– Demain, je commencerai la pratique de restauration. Mon travail de fin d’année porte sur la réfection d’un tableau choisi par ma prof. Nous allons devoir effectuer notre propre réparation. J’ai trop hâte, mais, en même temps, je suis stressée, m’extasié-je en croquant avec gourmandise dans ma pâtisserie.

Il me rassure, nous discutons encore quelques minutes, puis extinction des feux. Ça tombe bien, je suis épuisée.

 

***

 

Le lendemain, je me rends à l’université, le cœur léger. J’y vais à pied, mon père pourra ainsi garder la voiture. Il fait chaud, et quand j’arrive en cours, je suis en sueur. Ma jupe courte, noire, et mon débardeur gris sont humides. J’aurais bien envie d’une bouteille d’eau fraîche. Je m’arrête à un distributeur pour en acheter une. Il y a déjà un type devant, je patiente donc. Il se retourne, une canette à la main. Surpris de me voir derrière lui, il sursaute, posant une paume sur son cœur.

– Quelle discrétion, je ne t’ai pas entendue arriver !

En souriant, il se décale. Je le remercie brièvement, sur mes gardes.

– En général, les personnes qui tressaillent pour rien ont quelque chose à se reprocher, riposté-je, légèrement taquine, en glissant une pièce dans la machine.

Il éclate de rire en m’observant amicalement. J’en fais autant alors que j’ouvre ma bouteille d’eau. Je le reconnais, il fait partie de l’équipe de baseball. Il discutait avec le grand brun, hier, à la cafétéria. J’ai une très bonne mémoire des visages. Et puis, son polo des Tigers est une juste indication sur le sport qu’il pratique.

– Pourtant, je te promets, je suis un gentil garçon. Tu es nouvelle ? me demande-t-il en buvant une gorgée de coca.

Je le lui confirme sans un mot. Il plisse les yeux attendant sûrement que je dise quelque chose, mais je reste silencieuse, un peu timide.

– Je m’appelle Marvin. Et toi ?

– Gemma.

– Enchanté, discrète Gemma. Écoute, je dois y aller. Si tu as des questions sur l’université ou si tu veux venir nous voir au prochain match, dis-le-moi, je te trouverai une place de choix.

Je grimace en haussant les épaules.

– Merci, mais tu risques d’être déçu. Je n’aime pas le baseball !

Il mime une fantaisiste crise cardiaque, ce qui me fait sourire.

– Comment est-ce possible ? Tu n’as pas déménagé pour avoir la chance de supporter notre magnifique équipe des Tigers ?

J’esquisse une moue faussement navrée, lui déclenchant un rire presque choqué.

– Merde alors ! Tu dois être la première personne que je rencontre à déclarer ouvertement qu’elle n’apprécie pas le baseball. Tu me lances un défi, là !

– Je crois qu’on t’attend, rétorqué-je, amusée, en voyant au loin ses potes lui faire signe.

– Ouais, mon cours va commencer. Au plaisir de te croiser à nouveau, jolie Gemma. Même si tu n’aimes pas le sport national de cette ville, tu pourras quand même compter sur moi, termine-t-il malicieusement.

Je le remercie gentiment et l’observe s’éloigner à grands pas. Eh bien, je suis agréablement surprise. Entre Lenny qui m’accueille à bras ouverts, et lui, plutôt sympa, je vais peut-être bien me plaire, ici. Je suis étonnée de trouver ce joueur si cool. Je me souviens encore du regard et de l’attitude condescendante de ses coéquipiers. Je hausse les épaules. Comme quoi, il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier !

Ma journée passe à toute vitesse. Les autres étudiants de ma classe sont avenants, ils me donnent avec plaisir leurs leçons. Le midi, je mange avec Lenny qui est un véritable boute-en-train. Arrive enfin mon cours de restauration. Avec un grand sourire, la prof me tend un tableau.

Sérieusement ? 

Je me retiens de grimacer : un énorme tournesol trône au milieu de la toile. Quelle horreur !

– Je te rassure, Gemma, tous tes condisciples ont reçu un devoir de ce genre. Commençons avec du laid pour terminer par des trésors. Au boulot ! Tu dois me le rendre pour la mi-novembre. Ça ira ? Celui de la fin d’année sera bien plus détaillé.

J’acquiesce en la remerciant. Bon, ben, je vais m’y mettre. Dépitée malgré tout, je salue mes nouveaux camarades, puis me dirige vers le bâtiment principal pour mon dernier cours. Je n’ai pas le temps d’atteindre la porte que celle-ci s’ouvre brutalement. Un groupe de gars en sort, lourdement chargé. L’un d’eux me donne un coup de sac et je vacille en arrière. J’étouffe un cri de douleur quand je me retrouve sur les fesses, en bas des marches, la tête dans mon tableau. Je papillonne des paupières, les doigts crispés sur l’encadrement de la peinture.

Quatre paires d’yeux s’écarquillent une seconde, puis des rires éclatent autour de moi. Marvin s’empresse de venir m’aider à me relever, essayant de ravaler un sourire.

Misère, j’ose à peine imaginer la scène ! D’ailleurs, le responsable de ma chute prend une photo en ricanant. Il s’agit du grand latino de la cafétéria.

– Hey, les mecs ! Vous avez déjà vu un tournesol avec un visage et des lunettes jaunes ? Tu me diras, tu es raccord ! se marre-t-il à mon attention, me toisant narquoisement.

Ses potes rigolent alors que Marvin ramasse mon sac. Énervée, je retire ma tête de la toile et la dépose au sol. De toute façon, elle est foutue !

– Abruti, c’est ta faute si je suis tombée ! Bon sang, le tableau est irrécupérable, vociféré-je en lui plantant un doigt rageur sur le torse.

Il hausse les épaules, puis scrute avec insistance mon index sur lui. En marmonnant, je m’écarte, croisant mes bras pour éviter de claquer son visage de sale gosse. Il me contemple de haut, l’œil mauvais.

– Tu n’as qu’à regarder devant toi ! Et entre nous, je t’ai fait un cadeau en détruisant cette merde. Aucun goût, la nouvelle…

Je plisse les yeux, indignée qu’il me juge sans même me connaître.

– C’était pour un devoir, crétin !

Marvin le ramasse et me le tend avec mon sac, un sourire contrit aux lèvres.

– Désolé, Gemma. Cruz n’est pas aussi odieux qu’il en a l’air. D’ailleurs, les mecs, laissez-moi vous présenter une nouvelle étudiante. Gemma, voici Adamo, Warren, Carlu, et la grande gueule là, c’est Cruz, termine-t-il, sarcastique.

Ses potes me saluent en riant, s’excusant pour ma chute. Tous sauf le dénommé Cruz qui me fait enrager avec son regard méprisant. Un vrai tocard, sans aucune galanterie ! Et oser me prendre en photo, Seigneur, je ne veux même pas imaginer ma tête !

– Efface le cliché ! lui ordonné-je, serrant ma pauvre toile contre ma poitrine.

– Nope. Je l’admirerai quand je m’ennuierai en cours. Ça m’amusera.

– Connard ! fulminé-je en lui balançant un doigt d’honneur.

Il ricane, puis s’éloigne sans même un au revoir. Mais quel mufle ! Marvin me demande une dernière fois si je vais bien.

– Oui, merci. Qu’est-ce que tu fous avec un type pareil ?

– C’est mon meilleur ami. Je te promets que malgré son air de branleur, il ne l’est pas. À plus tard.

Avec un sourire espiègle, il me fait un signe et rejoint son équipe. Ils vont sans doute à l’entraînement. Je me morigène, qu’est-ce que je m’en fous ! Ce Cruz, franchement… C’est quoi son problème ? Il est tellement désagréable, celui-là. Vu son comportement orgueilleux et ses vêtements de marque, il doit vivre dans l’opulence, du côté bourgeois de la ville. Tout lui est dû, j’en suis persuadée.

J’imagine que Papa et Maman possèdent une bonne situation, qu’il a une sœur pom-pom girl et un chien très laid qui vaut une fortune.

Je hausse les épaules. De toute façon, à part le croiser de temps en temps dans les couloirs, je n’aurai pas d’interaction avec lui, et tant mieux. Je soupire en observant mon tableau défoncé. La prof ne va pas être ravie... Je décide de retourner la voir en espérant qu’elle soit encore présente. Tant pis pour mon dernier cours, j’arriverai en retard. Je me presse, la découvrant près de sa voiture. Je l’appelle, elle pivote, interloquée en analysant la toile déchirée. En quelques mots, je lui raconte l’accident, ce qui la fait rire.

– Heureusement que je ne t’ai pas confié un Rembrandt, réplique-t-elle, plus amusée que fâchée. Passe à mon bureau demain matin, je t’en donnerai un autre. S’il te plaît, ne le casse pas, celui-là.

Je pouffe, gênée, en le lui promettant. Elle me reprend celui qui est abîmé, puis me salue. Me voilà seule dans le parking, dépitée.

Je n’en décolère pas, je déteste ce mec ! En plus, il m’a laissée au sol alors que c’était sa faute ! Je bougonne toujours en me pressant pour assister à mon cours de dessin.

 

1. Ligue Majeure de Baseball↩

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