Unstable feelings #1

Ellen Stuart · Chapitre 32 sur 48

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Unstable feelings #1

Chapitre 028

Chapitre 28

 

Lysandre

 

J’arpente les couloirs en pierres, en serrant les pans de mon manteau contre mon cou. Le vent souffle et je dois me rendre au bureau de Jeff pour effectuer le point sur certaines petites choses comme il s’est plu à me le rappeler au téléphone, ce matin. Le campus a beau être grand, j’ai tout de même réussi à voir Sky en arrivant plus tôt. 

Visiblement en retard puisqu’elle courait presque pour rejoindre le bâtiment où les cours de marketing ont lieu, elle arborait une petite mine. Ses cheveux vaguement attachés, quelques mèches flamboyantes retombaient le long de son pull beige à col roulé, planqué sous un trench-coat à carreaux bleu marine et blanc. Pour la première fois depuis la rentrée, elle n’était pas maquillée, j’en ai déduit qu’elle avait dû tomber du lit ce matin. Pas suffisamment près pour que je constate avec véracité les moindres détails de sa peau, j’ai malgré tout cru percevoir au loin les traces de ses valises sous les yeux. Une colère sourde s’est mise à grouiller au sein de mes veines sans que je n’en comprenne la raison.

L’épisode de la pizzeria s’étant produit il y a des jours, depuis, chaque fois qu'on la croise, elle ne semble être plus que l’ombre d’elle-même. Si avant, elle maintenait l’illusion de la petite étudiante parfaitement bien dans ses pompes, à l’apparence soignée, un tout autre tableau se dresse face à moi. Je ne dis pas qu’elle est moche, loin de là ! Seulement, elle qui est toujours si bien… apprêtée, a visiblement tout envoyé se faire foutre. Le sommeil la fuit, tout comme la lumière, et ça me met en rogne.

Je toque à la porte du bureau, on ne me répond pas, j’entre en me moquant royalement que Jeff soit occupé. Lorsque je franchis le seuil, je le surprends avachi sur son siège en ligne avec un homme à la voix grave, mature avec un accent… Américain.

— Tout est clair, Terrence. Ne t’inquiète pas, je suis d’accord avec toi.

Mon oncle s’empare du combiné et retire le haut-parleur comme s’il avait des choses à cacher. Je fronce les sourcils en gardant le silence. Il me signale de me taire, de m’installer à ma guise.

— Hm. Un tel potentiel ne peut pas être gâché, accorde-lui encore un peu de temps.

Son interlocuteur hausse le ton, l’air impatient.

— Excuse-moi, Terrence, mon neveu vient d’arriver, je vais devoir te laisser. Ne te bile pas trop, elle finira par entendre raison, tous les enfants ont besoin de leurs parents.

Non, pas tous ! Certains s’en sortent mieux sans eux.

Ce que je meurs d’envie de rétorquer, toutefois, je m’abstiens, cette conversation ne me concerne en rien. Peu après, Jeff raccroche, son regard pénètre le mien avec un air trop sérieux à mon goût.

— Où en es-tu avec Sky Buchanan ?

Sa question m’étonne tellement qu’il me faut une bonne seconde avant de l’assimiler.

— Comment ça, où j’en suis ? Et je croyais que son nom était Sullivan ?

C’est quoi ce plan ?

Il tique avant de passer aux aveux.

— En s’inscrivant ici, Sky Buchanan a adopté le nom de sa mère. Probablement une façon de faire affront à son père : Terrence Buchanan, le Sénateur de la Pennsylvanie. Sky est… brouillée avec ses parents depuis quatre ans, s’il n’y avait que ça… Elle a arrêté la musique, a quitté le domicile familial pour vivre à des milliers de kilomètres d’eux. Elle a tout renié y compris son don. Elle ne doute pas que je suis en contact avec son père. Saint-Andrews était le lieu idéal pour que Sky reprenne ses études. Ici, elle a l’opportunité de rejouer, sans ce sentiment oppressant que l’on pourrait sûrement lui mettre sur les épaules. Elle est fragile, il fallait donc à tout prix agir de manière moins frontale, tu comprends ?

Autrement dit, depuis le départ, nous sommes tous les deux des pions sur leur putain d’échiquier. Seulement, j’ignore en quoi consiste mon foutu rôle. Je n’aime pas du tout ça.

— T’es en train de m’annoncer que tu lui as suggéré ce récital pour qu’elle renoue avec sa passion, tout ça sous la direction de son père ?

— J’entends du jugement dans ta voix, Lysandre. Ce n’est pas aussi laid que tu te l’imagines, se défend-il.

— Ah non ? Espionner et manipuler une pauvre fille, ça rentre dans quelle catégorie ? En quoi suis-je mêlé à cette putain d’affaire ?

— Vous êtes amis ? Sky est très proche d’Erin, la jeune sœur de Colin Cameron, d’après Logan Baxter. C’est une très bonne chose, argumente-t-il en se frottant le menton d’un air calculateur.

Les alarmes se mettent à hurler dans ma tête, me donnant le signal d’alerte que je n’avais pas vu plutôt. Il m’a pris pour un pigeon depuis le départ ! Il m’a demandé de ne pas l’approcher, en sachant pertinemment que la provocation ne fonctionne pas avec moi, au contraire, j’aurais fait tout l’inverse. 

C’était son but ! Il espère qu’elle et moi nous devenions plus que des amis, lui prodiguant ainsi l’opportunité de davantage la manipuler, ou donner une occasion à Sky de fuir, parce qu’il sait que je suis un désastre avec les femmes. Quelle bande de salauds ! Ne souffre-t-elle pas suffisamment comme ça pour lui rajouter une punition dans mon genre ?

Si elle quittait le pays, elle retournerait forcément chez ses parents – si je me fie à leurs pensées tordues – et ils y gagneraient tous ! Elle aurait repris la musique. Grand mélomane, Jeff aurait eu le privilège de la voir jouer, le connard de Sénateur aurait déboursé pas mal d’argent pour Saint-Andrews, un autre moyen de gagner en prestige.

— Je ne manipulerais pas cette fille, c’est clair ?! grondé-je avec rage.

— Allons, cher neveu, tout de suite les grands mots, ricane-t-il pris au dépourvu et prêt à tout pour inverser la tendance.

— Tu peux garder tes belles paroles pour d’autres, espèce d’enfoiré !

— Tu l’as entendue jouer, pas vrai ? titille-t-il ma corde sensible. Elle a un don, Lysandre. La laisser continuer à se perdre ainsi, gâcher son potentiel est une ignominie. C’est la musicienne la plus talentueuse de toute sa génération, et même celle de la précédente ! Tout ceci n’a qu’un but, l’aider à retrouver confiance en elle, à aller de l’avant. Il faut qu’elle rentre chez elle.

Je secoue la tête de gauche à droite. Il ne réussira pas à me convaincre. Bien sûr que Sky a un don, je n’ai pas besoin d’être calé en musique pour l’admettre.

— Elle a peut-être une bonne raison de ne plus vouloir voir ses parents, tu n’as pas pensé à ça ? le réprimandé-je.

— Quoi qu’il ait pu se produire entre eux, ce ne sont pas mes affaires, Lysandre. C’était il y a quatre ans, alors il y a comme qui dirait prescription. Les enfants, surtout à l’adolescence, ont tendance à tout assimiler à un drame, ils font bien souvent du bruit pour pas grand-chose. Laissons-les se retrouver et régler leurs affaires de famille, tu veux bien ?

Une flamme d’espoir danse derrière la fourberie, je le distingue à travers ses pupilles braquées sur moi. Il me file la gerbe. Il tente de me convaincre, hélas, je ne lui accorde pas confiance. Il est de ma famille, pourtant, je ne parierais pas sur lui si on me le demandait. Non, il m’a menti et manipulé, je hais ça !

Je vais miser sur Sky. Désolé, Jeff, je passe mon tour. Les adultes m’ont déjà tant déçu. Désormais dans la course, on ne me bernera plus.

Pour la première fois, je suis persuadé de prendre la meilleure décision. Je ne les laisserai pas la manipuler. Si Sky veut rejouer, elle s’y adonnera parce que c’est ce qu’elle souhaite et pas parce qu’on l’y oblige.

— Ce n’est pourtant pas grand-chose, tu n’as rien à faire de particulier, juste de laisser le charme opérer. Qui y résisterait ? C’est une jolie jeune fille. Ne nie pas le fait qu’elle ne soit pas à ton goût, je te croirais difficilement.

Son expression amusée me révulse, mon poing me démange. Froidement, je le toise avec toute la répulsion qu’il m’insuffle à cette seconde.

— N’espère pas me la mettre à l’envers avec les Nyx, notre deal n’incluait rien de tout ça. Je ne suis pas certain que tu aimerais que Sky comprenne pour tes petites magouilles, ajouté-je avec insuffisance. Et je me fiche bien que mon vieux comprenne que je vis seul, si tu savais !

Je suis prêt à l’affronter pour éviter à Sky de souffrir à cause de leurs foutues manigances.

Un drôle de sourire ourle ses lèvres où des petites rides les contournent pour lui attribuer les années qu’il a déjà bien vécues.

— Tu ne lui révéleras rien. Tu ne voudrais pas la blesser, pas vrai ?

— Va te faire foutre, Jeff !

Il a raison. Sky ne mérite pas ça. Et si j’ai beau connaître les saloperies qui se préparent dans son dos, je n’ai pas envie d’être responsable de la pluie qui va s’abattre sur elle. Je ne peux qu’essayer de minimiser la casse.

☆☆☆

 

 

Rageusement, je range ma copie dans mon classeur, puis quitte la salle de cours en même temps que les autres. C- ce n’est pas si mal, néanmoins insuffisant. Le réveil de ce matin a été difficile. J’ai les neurones sens dessus dessous. Mal à la mâchoire, pour cause d’avoir une fois de plus abusé, hier soir. Ne suis-je bon qu’à commettre des excès à présent ? Je me le demande sérieusement. Pourtant, j’étais de bonne humeur, je n’avais pas consommé de cocaïne ni rien du genre. 

En mettant à part ma petite entrevue avec Jeff dans la matinée.

Les effets se dissipent désormais bien trop vite à mon goût, et je dois en consommer davantage pour véritablement planer, oublier. C’est la mort qui m’attend au tournant, si je tire trop sur la corde raide, je le sais.

Je me suis contenté de l’alcool, avant de me rappeler que la vodka ne me rendait pas euphorique, mais plutôt violent. Je me suis battu avec un autre con d’alcoolo, et me voilà à douiller en raison d’une gueule de bois et d’une mâchoire défoncée. Le pire, c’est que je n’ai pas pu me raser ce matin, tellement mes petites plaies me faisaient un mal de chien. Heureusement que cet enfoiré n’a pas frappé en plein nez ou au niveau des yeux sinon, à cette heure-ci, je ressemblerai à un putain de raton laveur !

J’avais un truc à fêter. Ma sœur a accouché, hier après-midi. Ce fut très rapide d’après Harry. En trois heures, l’affaire était déballée, si je puis dire. Une belle petite tête brune avec plein de cheveux et des cordes vocales phénoménales comme sa mère, je les plains lui et Naël. Lui qui voulait un frère, la vie la lui a bien mise à l’envers !

N’ayant pas beaucoup d’occasions d’être heureux dans la vie, je reconnais avoir abusé de la boisson pour cet évènement joyeux. Me voici une deuxième fois parrain, à moins de vingt-deux ans. Harry n’a que des sœurs. Trois, si je ne me plante pas. De ce fait, j’ai été désigné parrain par défaut, c’est une certitude.

Pendant une heure, j’ai maté la photo du bambin comme un putain de fasciné, alors qu’il ne s’agit que d’un bébé. Pour le moment, elle ne fait que trois choses : dormir, gueuler et manger. Mais elle a un sacré bol, elle est belle comme un cœur. Je peux donc lui pardonner d’avoir essayé de me broyer un tympan, à peine ai-je tenté de faire connaissance avec elle en visio, hier soir, avant la tombée de la nuit.

Je fouille dans mon sac pour mettre la main sur un antalgique et ma bouteille d’eau puisque je me suis levé à la bourre ce matin, et que je n’ai pas eu l’occasion de soulager mon mal de tête. Je ne pouvais pas me permettre de sécher. La preuve avec cette copie merdique qu’on m’a rendue.

 

☆☆☆

 

À dix-sept heures, je suis sur les rotules. Je suis parvenu à tenir une journée entière sans me droguer, et cela relève d’un exploit. Ça faisait des lustres que ce n’était pas arrivé. J’ai suivi chacun de mes cours sans exception. Heureusement, demain soir, il n’y aura que très peu de monde à la soirée. Alexander voulait à tout prix faire un marathon du Seigneur des anneaux, j’ai capitulé. Encore. Ils vont finir par me prendre pour une carpette qui n’est capable que d’une chose : gueuler à tort et à travers. Finalement, ce programme n’est pas si mal. Il n’y aura que les étudiants faisant partie de notre petit cercle. Et Sky… constamment fourrée avec Erin, qui suit son frère partout. Et parce qu’au fond, ça ne me déplaît pas de la voir. Fallait bien que je l’admette un jour, pas vrai ?

Depuis hier, je n’ai de cesse de me demander ce qui l’a poussée à fuir son pays, ses parents. Cette question infeste mon esprit. Quand elle se trouve dans le coin, je peux garder un œil sur elle, sans passer pour un psychopathe en manque parce que je la cherche du regard. Autrement, lorsque je déambule sur le campus, j’espère comme un imbécile que ce soit elle, dès que je croise une rousse de dos.

Pathétique ! On dirait un chiot perdu sans sa mémère.

J’aime encore moins cette sensation, surtout vu ce qu’aspire Jeff de ma part. Ma réputation me poursuit, me mettant des bâtons dans les roues. Sky n’a rien à voir avec Natalia. Elles ne se ressemblent en rien. Si Natalia a survécu au missile que j’étais sans trop de heurts, c’est parce que c’était une fille équilibrée. Sky est trop fragile. Et je suis bien plus instable que par le passé, par conséquent, sûrement plus dangereux pour elle. Ça dégénérait certainement ! Oui, notre collision sera bien trop brutale pour ne pas laisser de dommage. Et avec le peu que je sais d’elle, je ne peux pas encourir ce risque.

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