Unstable feelings #1
Chapitre 030
Chapitre 30
Sky
Je n’aurais pas dû boire, je ne me retrouverais pas dans ce genre de situation, mais j’avais besoin de me détendre, de penser à autre chose qu’à Josh, qu’à Lucy et sa photo que je n’ai toujours pas récupérée. J’ignore ce qu’attend Joshua pour me la restituer, ça me rend malade. Deux verres et demi de vodka, c’est tout ce dont il m’a suffi pour avoir des vapeurs et me sentir euphorique – et aussi mal soit-il de se bourrer la gueule –, c’est plaisant de lâcher prise de temps en temps. Légère comme une plume, d’humeur… joueuse. Comme si mes inhibitions s’étaient fait la malle.
Je veux, je m’exécute, sans peur, je me libère de ses chaînes qui me retiennent prisonnière depuis trop longtemps. Aussi, l’attraction qui me lie de manière très étrange avec le brun farouche me pousse à me hisser sur la pointe des pieds pour cacher mon visage contre son cou. La chair de poule le gagne alors que mon nez hume son parfum masculin et agréable. Il est moins dur que son propriétaire qui me fait tourner la tête. Je soupire d’aise, me pelotonnant contre lui en entourant mes bras autour de sa nuque pour garder l’équilibre, parce que mine de rien, c’est haut de se retrouver perchée à sa hauteur. Le corps de Lysandre se raidit, je ne sais pas si notre proximité le rend nerveux. Pour ma part, l’inquiétude m’a déserté au moment où Logan a quitté la pièce, désormais un tout autre sentiment m’envahit de façon plus brutale, me coupant presque la respiration.
— Qu’est-ce que tu fais ? me demande-t-il d’une voix plus rauque que d’ordinaire.
À moins que ce ne soit mes oreilles qui déconnent…
— Je ne sais pas. Tu me fais flipper d’habitude, mais tu me donnes des palpitations, là, en bas et j’ai envie d’un câlin parce que j’ai été triste toute la semaine, exprimé-je, avec un peu trop d’honnêteté pour le coup.
— C’est... passager.
Je grogne de mécontentement contre son torse.
— Non, rouspété-je légèrement. Ce serait cruel, moi qui me disais que mon corps n’était finalement pas mort pour l’éternité. Ce soir me prouve le contraire. Je n’ai pas envie que ça s’arrête. Peut-être que je désire être bousculée pour ressentir autre chose que le vide, soufflé-je au bord de sa mâchoire tandis que nos iris se confrontent enfin.
Je le déroute, je ne peux même pas faire semblant d’aller bien. Visiblement l’alcool me rend plus honnête que jamais. Le silence s’abat entre nous, la peur revient, mêlée au besoin qu’une collision se produise. Je veux le comprendre, savoir ce qui le rend si instable, si dur avec moi. Je souhaite qu’il lâche le venin qui l’empoisonne, une bonne fois pour toutes. Se déchaîner soulage, et même si l’envie de me hurler dessus l’assaille, alors je le laisserai faire quand bien même cette idée m’effraie. Quoi qui puisse le faire souffrir, j’aimerais qu’il parvienne à faire disparaître la douleur sans stupéfiants.
— On ne peut pas rester enfermés dans cette pièce.
— Je n’ai pas envie de partir. Tu vas encore changer d’humeur et je n’aime pas ça, avoué-je en frottant mon nez contre sa joue. Je préfère la douceur de tes mains que la cruauté de tes mots.
Il tressaille.
— Qui te dit que mes mains peuvent être douces ? Et si j’étais aussi dur à l’intérieur qu’à l’extérieur et que tu ne pouvais n’attendre de moi que de la douleur ?
Pourquoi n’entends-je pas l’ironie dans sa voix ? C’est étrange. Sa réflexion m’embrouille le cerveau, je lui ris au nez, c’est plus fort que moi. Pourtant son regard braqué sur moi est si impétueux que si je n’avais pas ingurgité de l’alcool, la peur m’aurait contrainte à reculer d’au moins deux pas. Mes entrailles se tordent, m’obligeant à revenir à la réalité qui m’échappe, celle qui se produit à cet instant même. L’atmosphère si dense en devient lourde, pesante pour mes petites épaules. Mon souffle se hachure en rythme avec le sien.
— Je suis pétrifiée, le méchant Lysandre me menace, persiflé-je, en parvenant difficilement à me contrôler. Il n’y a pas que les chiens qui mordent, les chiennes aussi.
— Tu es très vulgaire, ce soir, notifie-t-il.
Un petit sourire moqueur écorche ses lèvres si pleines que je rêve de croquer. Ses iris rutilent de malice. Si avant, je détestais cela chez lui, et m’en méfiais, à cet instant, ça me plaît.
D'où me vient cette idée, d’ailleurs ? Si j’osais, il me collerait au mur avec une main autour du cou, le regard fou, pas vrai ?
— Je suis aussi cuite qu’une crêpe sur une poêle, pouffé-je. Peu importe la manière de m’exprimer, tant que le message passe clairement dans ta petite tête, monsieur le bougon.
En un bref coup d’épaule, il m’oblige à pivoter sur moi-même. La tête me tourne, il ne me laisse pas m’échouer sur le sol et emprisonne ma taille de son bras pour me maintenir contre lui. Son exhalation chaude chatouille l’arrière de mon crâne, m’arrachant un petit gémissement sourd qui meurt au fond de ma gorge serrée par la surprise qui vient de faire bondir mon cœur.
Pas sûr que ce foutu carrelage ne m’aurait pas laissé de bleu sur les fesses, tiens !
— Tu n’es pas aussi méchant que t’en as l’air finalement, sinon, tu m’aurais laissé m’écrouler comme une merde.
Prise d’un fou rire, sans vraiment comprendre pourquoi, la chaleur de son corps me permet de garder un pied dans la réalité. Son torse plaqué contre mon dos est comme une armure protectrice qui me file le tournis, ou peut-être que c’est juste lui qui me trouble autant. Nous quittons la salle de bains pour déambuler dans le couloir. Son souffle près de mon oreille me rappelle à l’ordre à sa manière, il me met à nouveau en garde, ça ne m’effraie toujours pas. Ce soir, l’alcool me rend courageuse.
— Tu te trompes. Si j’étais gentil, je ne penserais pas aux vilaines choses que j’ai envie de te faire, confesse-t-il bassement.
— Bouh, pas beau de mentir ! raillé-je.
Il ne renchérit pas, ce qui me met la puce à l’oreille.
— Tu penses vraiment à des trucs cochons quand je suis là ?
Ma propre question ainsi que l’aplomb dont je témoigne me laisse coite une seconde. Est-on réellement en train de jouer sur ce terrain-là, tous les deux ? Pourquoi est-ce que ça m’excite, cette attente de réponse, ce danger qui flotte autour de nous, ce feu qui vibre au creux de mon ventre à m’en faire trembler les jambes ? Ah non, pardon, ça c’est sûrement l’alcool !
— Très souvent, même quand tu n’es pas là, se montre-t-il honnête.
— Quelle franchise ! Tu me surprends, là.
Nous arrivons enfin dans la pièce principale où la télévision diffuse le film pour lequel j’étais venue également à cette soirée. Le Hobbit, ou je ne sais plus trop quoi.
— Demain, tu ne te souviendras plus de rien alors je peux le dire, se moque-t-il.
Erin s’agite en compagnie de Colin, elle a le teint livide. J’ignore où est Oliver et pour l’heure, il est la dernière de mes préoccupations. Son frère et elle s'approchent, munis de leurs manteaux.
— Il faut qu’on y aille, notre père est aux urgences. Sky, ça va ?
Je crois que je lui dresse mon pouce en l’air sous le nez avec un sourire débile. L’air inquiet, elle plisse le front.
— Elle ne tient pas debout ? s’adresse-t-elle à Lysandre.
— Tout dépend du degré que tu accordes à cette définition.
Je glousse. Quelle horreur, on dirait une poule !
Les yeux d'Erin lancent des éclairs, elle n’est pas contente du tout. Un élan de compassion m’étreint, j’enroule mes deux bras autour de son cou en lui intimant de ne pas se fâcher. Ma voix sonne différemment à mes oreilles. Ma bouche pâteuse me donne soif.
— Il faut vraiment qu’on y aille. Tu veux qu’on te dépose à la maison ? me demande-t-elle.
— J’aime pas beaucoup les hôpitaux.
Pourquoi est-ce que je lui dis ça, bon sang ?
— Elle va bien ? s’inquiète Colin.
— Elle plane, elle a pris un truc. Je veille sur elle pour m’assurer qu’elle ne fasse pas d’autres conneries, rétorque Lysandre.
— Je t’appelle demain en fin de matinée, Sky. Tu n’as même pas intérêt à lui faire du mal d’une manière ou d’une autre, grommelle Erin à l’intention de Lysandre.
Enfin, je suppose. Tout s’embrouille dans mon esprit, difficile de suivre cette conversation.
— Arrête de psychoter. Je vais juste veiller à ce qu’elle ne s’étouffe pas avec son vomi, ce genre de choses.
— Eh, je ne vais pas vomir d’abord ! Et ensuite… roh, je ne sais plus ! soupiré-je.
Erin m’embrasse sur la joue. Deux grandes mains saisissent ma taille pour me ramener en arrière. De peur de basculer, je tressaute, mais il ne s’agit que de Lysandre. Nous quittons le campus, je grimpe dans la voiture de l’étudiant sans trop de heurts. Tout le trajet, je m’interroge sur notre destination, peinant à reconnaître la route. Il fait nuit, et j’en tiens une belle ! Jessie va rire, mais pas mes tantes, oh malheur !
Les yeux exorbités, je découvre que nous sommes garés devant un manoir, puis je tourne la tête vers Lysandre qui serre nerveusement son volant. Je cligne frénétiquement des paupières tandis que mon estomac se tord par la nausée qui me gagne.
— Tu vas boire beaucoup d’eau pour ne pas te déshydrater, c’est important. Plus d’alcool, pas de drogues évidemment et au moindre problème, je t’emmène à l’hosto, pigé ?
Je secoue la tête. Son débit de paroles trop rapide rend ma compréhension plutôt ardue. Il me faut un temps d’acclimatation. Il descend du véhicule en silence, je le suis comme je peux. Pourquoi est-on ici ? Oh, il l’a peut-être dit, mais j’ai oublié !
Une fois à l’intérieur, et après avoir évité deux fois de me vautrer sur le gazon, Lysandre m’invite à m’installer sur le canapé. Je n’ose pas broncher alors que l’envie de rire me nargue encore. Son air obscur me fiche la frousse, je ne fais pas la maligne.
Il fait une chaleur à mourir ici, je saisis le bas de mon haut pour me débarrasser de cette couche, puis me rends compte que, en réalité, je n’avais pas de tee-shirt en dessous, que ce n’était pas un pull, uniquement mes vapeurs qui me font débloquer. Blasée, je m’avachis sur le ventre alors que ma tête tourne. Le coussin près de mon visage sent bon et m’extirpe un rictus de bien-être. Je pourrais m’endormir comme une loque, toutefois, ce fou de Lysandre me balancerait certainement par la fenêtre. Mon sourire se carapate à cette idée, une moue boudeuse investit soudain mes lèvres.
En parlant du loup, le revoilà, ses pas me provoquent encore plus le tournis puisque je dois lever les yeux pour l’avoir dans le viseur. Oh non, je n’ai pas envie de le regarder, juste dormir, ce serait bien ! Il fronce les sourcils. Pitié, pas le Lysandre furieux, tout, mais pas ça ! Pas maintenant !
Il pose une bouteille d’eau sur la table basse ainsi qu’un seau rouge à côté du canapé. Qu’est-ce qu’il veut faire ? M’éventrer et se débarrasser de mes boyaux là-dedans ? Un frisson s'immisce sur mon épiderme qui me paraissait pourtant brûlant jusqu’ici. Je me redresse avec le cerveau en compote tandis que les iris du brun, comparables à des lasers, me passent au crible. Un peu gênée malgré mes vapeurs d’alcool, je fourre la main sur mon haut et pars à la recherche de l’encolure pour le mettre à l’endroit, mais il faut croire que j’ai besoin d’un plan pour trouver mon chemin. Désolant ! Je grommelle en l’envoyant valser tout en le dévisageant. Un petit ricanement facétieux me parvient aux oreilles, mon regard coléreux s’oriente droit sur Lysandre.
— Tu devais être sage, mais tu n’as pas tenu trois minutes avant de commencer à te foutre à poil ? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ?
Je feins de réfléchir.
— Tout sauf me trucider ? S’il te plaît, ajouté-je avec un minuscule sourire pour ne pas le mettre en rogne. Je suis une sale ivrogne qui fait n’importe quoi, ne te moque pas de moi, j’avais oublié que je ne portais pas de pull et il fait 12.000 degrés ici ! lui reproché-je enfin.
Un bref soupir lui échappe, il se penche en direction du canapé. Son visage à tout juste cinq centimètres du mien me coupe le souffle, mes joues chauffent tout à coup. Il s’empare de mon haut qu’il dégage au niveau du cou avant de me le glisser par-dessus la tête l’air de rien.
— Couvre-toi.
— Pourquoi ? Ces deux-là te rendent nerveux ? me marré-je en pointant mes seins planqués dans ma dentelle mauve.
Prise d’un regain d’énergie nouvelle et d’une envie de l’emmerder un peu, je me lève d’un bond. Mon corps se plaque pratiquement contre son buste. Il ne respire plus, me toise et je ne sais pas comment l’interpréter. Dans ses prunelles semblent se trémousser les flammes de l’Enfer. Il va me pulvériser et me foutre sur un bûcher parce que je suis un foutu paquet dérangeant qui lui a gâché sa soirée, j’en suis certaine.
— Tu n’es pas dans ton état… normal, marmonne-t-il d’une mâchoire très crispée.
Mue par une volonté ne se souciant pas de mon libre arbitre ni des potentielles représailles de l’étudiant, ma paume s’égare sur le haut de son torse, près de sa jugulaire qui palpite comme une folle. Ce petit coin de peau où son sang pulse dans ses veines me clame une vérité que je ne peux pas occulter. Je le trouble vraiment. Mon pouce la frôle, les yeux de Lysandre me suivent à la trace. Ils sont d’une telle intensité qu’ils me consument. Sa réaction m’effraie, toutefois, l’alcool me permet de cohabiter avec cette appréhension. Que pourrait-il bien commettre au pire des cas ? Me coller au mur, me grogner dessus ? Ses mots sont durs, c’est vrai. Mais ses mains ? Ses mains sont douces et je veux les sentir sur moi.
Je déglutis. La poitrine lourde, je ne raisonne plus, mon souffle caresse le bas de sa lèvre, d’instinct, Lysandre enroule son bras autour de ma taille d’un geste brusque qui ravive mon ardeur. Je me love contre lui. Sa pomme d’Adam s'agite, l’arête de mon nez se pose contre sa mâchoire, un soupir d’aise chatouille ma gorge, distillant une chaleur cuisante au creux de mon bas-ventre. Je clos les paupières une brève seconde, profitant du court instant où il me laisse l’approcher, le toucher.
— Tu es si dur, et je suis si perdue, murmuré-je.
— Quoi ? répond-il avec confusion.
Je dodeline de la tête, l’enjoignant à passer par-delà cette réflexion. Un vertige me prend, je m’agrippe à ses épaules pour ne pas flancher. Il ne devrait pas prêter attention à ce que je baragouine, j’ai bu et je suis fatiguée. Mais pas seulement, non pas seulement… Mes iris noisette refont surface pour s’engouffrer dans le vert translucide de ses yeux et la connexion est explosive.
— Pourquoi t’as fait ça ?
— Pas de question, ce soir, l’enjoins-je d’un mouvement du menton avant de m’enquérir de l’une de ses mains.
Mes phalanges enveloppent les siennes, bien plus grandes et chaudes, un soubresaut ébranle ma poitrine. Un souffle lourd s’évacue de mes poumons tel un boulet de canon. L’air s’alourdit, le désir intensifie l’atmosphère déjà chargée, suffocante.
— Lysandre, chuchoté-je à tout juste deux centimètres de sa bouche trop tentante.
La mienne est sèche, elle convoite le péché gourmand qui se cache entre ses lèvres. Je frissonne, ma respiration s’accélère à l’instar de mon pouls déjà filant depuis de longues minutes.
— Embrasse-moi, touche-moi, haleté-je.
Je dresse sa main entre mes doigts à la hauteur de mes seins tendus dont les pointes érigées commencent à me faire mal, à frotter contre son torse. Son épiderme brûlant entre à peine en collision avec le mien que je suffoque, je vrille complètement. Une brève pression sur l’un de mes globes m’électrise de la tête aux pieds.
— Je vais te bousiller, Sky, ne me laisse pas faire, gronde-t-il en un énième avertissement, frémis-je.
L’obscurité absorbe ses iris pourtant si clairs et hypnotisants. Le danger guette, je l’attends. Il pourrait lui céder à tout moment.
— Rhabille-toi, je vais te préparer une chambre, ajoute-t-il d’une voix plus rauque, alors qu’une impulsion de lucidité le traverse brutalement, me clouant sur place.
Mon cœur me brûle, le rejet fait mal, presque autant que l’humiliation, le désespoir. Une partie de moi voudrait lutter, l’autre jette les armes, trop embrumée pour davantage me mesurer à lui. Il prétendait penser à moi, il mentait sûrement.
OceanofPDF.com