Unstable feelings #1
Chapitre 017
Chapitre 17
Sky
Quatre ans plus tôt…
La pluie ricoche sur le carreau drapé d’un rideau blanc en dentelle avec d’immondes canards dessus. J’ai beau détester mes parents, j’aime être ici. Le bruit de l’eau qui coule le long de la fenêtre se mariant à la perfection avec le son de mon instrument, provoque les vibrations de mon cœur. Le parfum musqué dans mon dos me donne des palpitations. Le vent souffle fort dehors, en ce mois d’octobre. Il fait déjà bien frais en cette saison automnale, mais cela ne me révulse pas, au contraire. J’ai remarqué que plus j’avais froid, plus Josh était enclin à me réchauffer non seulement le cœur et l’âme, mais aussi le corps. Il résiste encore parfois. Il craint les répercussions de nos actes. Il ne souhaite pas que je grandisse trop vite, je hais l’entendre me parler ainsi. Comme un adulte réprimandant une petite fille. Puis, dans l’obscurité, ou lorsque les lumières de chez lui sont plus basses, il finit par regretter en partie ses paroles. Et il réalise… il réalise qu’au fond, huit ans, ce n’est rien quand on s’aime.
Inutile d’avoir vingt-cinq ans pour le comprendre, pour savoir ce que je désire, ce que je pense. Je suis pleinement capable de réfléchir. Ici, il n’y a jamais de rapport de force entre nous. Je demeure son égale, sauf quand il s’agit de la musique. C’est un professeur méticuleux qui ne mâche pas ses mots dès que je faute. Autrement, je suis toujours celle qui entreprend un pas dans sa direction. Ainsi, il m’offre constamment la possibilité de tout arrêter, car il se sent coupable de m’aimer, de me désirer si fort. Ce qui est soi-disant mal.
Son souffle chaud chatouille ma nuque et l’arrière de mon oreille. J’attends sagement – mais intérieurement excitée – ses instructions. J’ai besoin de savoir si j’ai joué ce morceau à la perfection, c’est ce que l’on attend toujours de moi. Sky Buchanan n’a pas le droit d’échouer, d’être médiocre. Ma mère me demandera des comptes quand je rentrerai à la maison. Si elle savait la vérité – l’entière vérité –, elle m’arracherait probablement les yeux. Elle le ferait sans doute envoyer en prison et ça me glace le sang. Je sais qu’ils sont capables du pire, ils sont si froids, si durs, si intransigeants.
L’amour, ils ne savent pas ce que c’est ni la dépendance que cela peut engendrer. Et je suis clairement dopée, je ne veux pas me soigner.
Mes lèvres s’incurvent malicieusement. Je m’efforce de ne pas rire, cependant, cette tâche s’avère plus complexe que souhaité.
— Avez-vous des preuves de ce que vous avancez, monsieur Griffin ? poursuis-je mes manigances.
— Concentre-toi un peu, s’il te plaît. Tu ne m’aides pas beaucoup, là.
Je me retourne enfin et plante mes pupilles fatiguées dans sa direction. Il est arqué à l’avant afin de mieux percevoir mes doigts sur les touches de mon violoncelle. La position de mes mains, leur souplesse déterminent comment je joue.
— On est samedi, c’est mon anniversaire, Josh, soupiré-je. J’ai dix-sept ans, et je crois que tu es l’une des seules personnes à me l’avoir souhaité, aujourd’hui. Aucune d’elles ne portait le même nom que moi.
Parce qu’il y a eu Pénélope, notre gouvernante. Ma cousine Jessie et ses mères. La mienne a oublié, mon père aussi. J’aurais pu comprendre que lui ne me mette pas dans l’ordre de ses priorités du jour, j’y suis habituée. Mais comment une maman peut arriver à occulter le jour où elle a mis au monde son enfant ? Je n’arrive pas à comprendre ce que j’ai fait de mal. Pourquoi ne suis-je pas importante pour eux ? Seuls le prestige, le pouvoir ainsi que la reconnaissance les intéressent. Cela les tuerait-il de se montrer chaleureux au moins une fois dans l’année ?
La mine contrariée, Joshua retire ses lunettes de vue. Un pli barre son front tandis que ses iris, pourtant bleus, s’assombrissent. L’orage semble l’envahir. Il est en colère contre leur attitude à mon égard. Lui a eu la chance de grandir dans un foyer chaleureux et aimant. Force est de constater que l’argent n’achète en rien le bonheur, lui n’en a pas, en tout cas, pas autant que les Buchanan.
Sa paume chaude se pose délicatement sur l’angle de ma mâchoire. Durant une infime seconde, mes paupières se ferment, savourant le contact de son corps contre le mien. Cela me met du baume au cœur. Surtout après cette réflexion qui me fait plus de mal que je ne le voudrais. De petits courants électriques grouillent au sein de mon estomac et ma poitrine. Je voudrais ne plus avoir à supporter mes parents, mais on ne fait pas toujours ce que l’on veut dans la vie, pas vrai ?
— Ils ne te méritent ni l’un ni l’autre. Je te promets qu’à partir de l’an prochain, tu n’auras plus jamais à te soucier d’eux, de ce qu’ils pensent, atteste-t-il.
— Parce que je serai à Milan, conclus-je avec un petit rictus acide.
— Aussi. Mais parce qu’on sera tous les deux.
Il sourit chaleureusement. Tout à coup, son visage rayonne et je dois reconnaître que la joie qui suinte de ses pores est communicative. Elle m’atteint et m’enserre entre ses bras, recollant un peu mes espoirs qui avaient tendance à vouloir fuir, ces derniers temps.
Il vient avec moi, je ne réalise pas.
Mes bras s’élèvent jusqu’à se joncher autour de son cou caché sous son col roulé en laine grise. Hissé sur la pointe des pieds, j’enfouis ma figure contre sa clavicule. Un shoot de son parfum exacerbe mes sensations. Une flopée de papillons me chatouille les entrailles et me rend un peu euphorique. Cette sensation de toucher les étoiles, d’approcher de notre but. Sa chaleur m’englobe, je me love contre son torse puissant. Je voudrais ne jamais avoir à m’en aller, rester avec lui, ne plus retourner dans cette maison.
— Raconte-moi comment sera notre vie à deux, là-bas. Pour mon anniversaire, fais-moi ce cadeau, s’il te plaît, murmuré-je subitement la tête pleine de rêves.
Et il fait partie de chacun d’eux.
Ses mains remontent le long de mon corps, l’effleurant à peine. Sa respiration lente, mais forte, m’alerte, il ne maîtrise plus totalement ses émotions. Lui aussi est émotif, touché, excité par ce que nous réserve l’avenir. La patience est une aptitude que nous ne connaissons que trop bien.
Son visage se décale légèrement, mes yeux rencontrent les siens. Ils brillent et m’appellent. Moi aussi, je meurs d’envie de l’embrasser. Je brûle mille fois de ne pas pouvoir le faire chaque fois que cela m’est interdit.
Aussi, son exhalation se coupe lorsque mes lèvres s’entrechoquent avec les siennes. Rapidement, sa main vient élire domicile sur ma nuque et sa langue caresse la mienne. L'effervescence me gagne. La chaleur fait vriller mon cœur et me donne le tournis. Je m'accroche à ses épaules au moment où il me soulève, mes cuisses emmitouflées sous mes collants chauds enveloppent sa taille.
Mes fesses viennent buter le sofa et je me rends compte que nous avons bougé pour effectuer deux mètres au sein du salon de Joshua. C'est ici qu'ont lieu chacun de nos cours particuliers, nos retrouvailles.
Son corps s'écrase sur le mien dans un balai impossible à arrêter. Pour autant, Josh résiste encore en se plaçant en appui sur son coude.
— Mon si magnifique ciel, chantonne-t-il, le regard brûlant.
— Je t’aime, Josh, réponds-je en plaquant mes lèvres sur la peau brûlante de son cou.
Afin de m’indiquer qu’il ne cédera pas à ma demande implicite, il secoue la tête de gauche à droite.
— Pas aujourd’hui. C’est trop tôt, j’ai le devoir de te protéger, Sky.
— Me protéger de quoi ? De toi ? fais-je, ahurie. C’est ridicule, et tu le sais, non ? Embrasse-moi.
Dans ses yeux, je lis de la culpabilité. Je joue avec le feu. Ce même feu qu’il tente déraisonnablement de maîtriser, parce que c’est un type bien. Son corps ne peut me mentir, il en a autant envie que moi. Malgré tout, il se redresse après avoir posé un petit baiser sur le bout de mon nez, me signalant de cette façon qu’il ne craquera pas. Peut-être un autre jour ? Je suis déterminée à aller jusqu’au bout avec lui, lui seul. La prochaine fois, je m’armerai de charbon de bois, il lui sera ainsi impossible de consumer le brasier que j’aurai volontairement engendré.
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