Unstable feelings #1
Chapitre 022
Chapitre 22
Lysandre
Pratiquement treize heures, nous émergeons tranquillement. Lunettes de soleil sur le nez, depuis le réveil, Logan me suit comme un petit chien et j’ignore pourquoi. La soirée d’hier est assez floue dans mon esprit. Une soif suffisamment extrême pour me faire comprendre que j’ai probablement abusé de la boisson, entre autres choses, m’a réveillé…
Il porte à ses lèvres le gobelet de café de chez Starbucks qu’il vient de commander tandis que j’avale un sandwich à la viande, car je meurs de faim.
— C’était vraiment une pure soirée, argue-t-il d’une voix traînante, me faisant siffler les oreilles.
Le sentiment que cela engendre en moi me déplaît. Une sensation amère de déjà-vu persiste. Ai-je encore déconné à cause de lui ? Un frisson désagréable court le long de ma colonne vertébrale, je sais que cela n’a rien à voir avec le ciel pluvieux qui nous tombe sur la tronche depuis dix minutes.
— Il s’est passé quoi ? le questionné-je à reculons, en le dévisageant de biais tandis que je cherche avec nervosité une clope dans la poche de mon jean.
Là, tout de suite, j’ai besoin de fumer un truc. Je déteste ce malaise qui s’immisce sous ma peau. Ces mots sont rarement synonymes de tranquillité, bien au contraire. Je m’attends au pire venant de lui. Il ne me canalise pas et ne le fera jamais. J’ai même l’impression qu’il préfère le Lysandre instable à son vieil ami parce qu’il peut commettre davantage de conneries du genre no limit qui pourraient nous conduire en taule tous les deux. Quand je suis sous l’emprise de la drogue et en sa… compagnie, ça dégénère toujours.
Il y a seulement quelques semaines, son père a dû venir nous chercher alors que nous avions passé la nuit en taule pour… exhibitionnisme sur la voie publique. Son père, Elliott Baxter, n’était pas du tout content, on en a entendu parler pendant huit jours après ça. C’était le soir de l’anniversaire de Rose, en juillet. Nous fêtions ses vingt-et-un ans, et autant dire que nous l’avions un peu trop arrosé, cet anniversaire.
Je frictionne mes mains l’une contre l’autre lorsque je constate que je n’ai pas de tabac ni de joint d’ailleurs.
— Ne me regarde pas, j’ai fumé tout ce que j’avais, se défend-il.
— Sérieusement, qu’est-ce que j’ai foutu, hier ? grogné-je entre mes dents, prêt à mordre tant il teste mes nerfs.
Il s’approche, les poils de mes avant-bras se dressent. Mes sens sont en alerte, mon cœur, sur le point d’exploser quand je le vois esquisser un putain de sourire vicieux qui m’annonce la couleur. Pas besoin de discerner ses pupilles planquées derrière ses lunettes de soleil, je sais qu’elles brillent probablement de malice. Heureuses d’avoir testé et dépassé les limites. Je me hais de ne rien me rappeler, d’avoir déconné avec lui. Cet air sur le visage de Logan, je ne le connais que trop bien. Et à le voir ainsi, on dirait qu’hier soir j’ai lâché la bête et qu’elle a tout dévoré sur son passage. Comment diable est-ce possible d’ailleurs ?
Sa paume s’abat sans violence contre ma joue et son rictus s’élargit, me filant derechef le frisson. Putain, il va l’ouvrir sa grande gueule ou je la lui fracasse !
— T’es pas prêt à entendre ça, mon pote, me nargue-t-il.
— Ne te fous pas d'ma gueule. Avec qui j’ai baisé, bordel ?
Cette fois, il rit.
— Hé, vous voilà enfin ! clame une voix familière dans notre dos.
Nous nous tournons et apercevons Colin frais comme une rose, arrivant au pas de course, dans notre direction.
— T’es pas avec ta meuf, toi ? l’interroge Logan.
Il lui adresse son majeur.
— Elle ne sera là qu’aux environs de quatorze heures. Je t’ai informé, ce matin. Va falloir arrêter la branlette, ça te rend sourd.
Logan se marre. Je les observe se renvoyer la balle gentiment, me demandant ce que nous fabriquons encore ici, alors qu’il pleut. Ce n’est pas dans les habitudes de Colin de parler ainsi, mais je crois qu’il en a ras le bol de se faire vanner sur des choses aussi débiles. Ce n’est que justice qu’il lui renvoie l’ascenseur.
— Puisque ce connard ne veut pas l’ouvrir, toi, tu peux me dire ce que j’ai foutu, hier soir ?
Il jette un œil troublé à notre ami commun et je grince des dents. Bon sang ! Je le savais ! Un truc s’est passé. Avec qui ? Putain !
— Il ne veut pas me croire quand je lui raconte qu’il était avec une rousse torride, cette nuit, persifle Logan.
Mes yeux s’écarquillent, ma mâchoire se disloque. Quelle rousse ? Cette fois, après avoir accusé l’information, je plisse les yeux. Colin semble complètement largué. J’ignore si Logan n’est pas tout bonnement en train de me faire courir comme un damné, uniquement pour me mettre en rogne.
— Qui ça ? l’interroge Colin, perplexe. Je n’ai pas vu de rouquine quand je vous ai quittés pour rejoindre Erin.
— Tu te fous de moi ? grondé-je.
— Juste un peu. Tant que tu n’auras pas le cran de l’avouer, je te ferai chier avec cette meuf, Lys. Alors, dis-le, c’est pourtant simple : “ Oui, j’ai la queue raide comme mon pommeau de douche et je rêve de la baiser dès que je pense à elle ou que je la vois !”
Il m’énerve, je vais m’le faire, ce bouffon !
— Vous êtes sérieux, là ? ricane Colin. T’es encore là-dessus, à l’emmerder avec Sky ? Fous-lui la paix, tu ne vois pas qu’il n’est pas en forme. Puis, c’est quoi cette manie hyper malsaine de toujours vouloir connaître celle qu’il a envie de mettre dans son lit ? T’es grave, tu sais ? C’était déjà franchement limite l’an dernier avec le coup de Natalia, mais là, tu…
Colin se rend compte de sa boulette, en voyant Logan écarquiller les yeux. La pression grimpe d’un cran, mes veines me brûlent, ma mâchoire se serre en même temps que mes poings de chaque côté de mes flancs. C’est quoi ce plan ?
— Avec Natalia, quoi ? grommelé-je, en les dévisageant l’un après l’autre.
— Ne l’écoute pas, c’est du passé, ça n’apportera rien de plus, souffle Logan.
Colin se pince les lèvres du bout des doigts, regrettant quelque chose dont j’ignore visiblement tout.
— Pour raconter de la merde, ça tu sais l’ouvrir, mais dès qu’il s’agit d’être honnête, tu n’as plus de couilles, sifflé-je, en lui chopant le col de son pull oversize sous sa veste en simili cuir.
Il n’ose pas me rire au nez, son regard s’assombrit sans que j’en comprenne la raison. J’y lis du défi, et aussi de la tristesse. Je sais qu’à cet instant, je serais capable de lui péter le nez s’il me pousse trop à bout. Je suis bien plus costaud, plus grand et féroce que lui. Qu’est-ce qui me retient ? Les souvenirs de notre enfance, peut-être ?
— On n’a pas baisé, rassure-toi. Elle n’a jamais voulu. Je ne suis pas un forceur, reconnaît-il.
— T’es vraiment pas net, le sermonne Colin, en secouant la tête.
Sûrement par peur que je le démonte en pièces détachées, Colin intervient en se postant entre nous, m’obligeant à reculer.
— Garde ton calme ou tu vas faire un truc que tu regretteras ensuite, me tempère-t-il avec la prudence qui le caractérise. Et toi, tu ne peux jamais te la garder dans le pantalon. C’est trop te demander ? Tu n’as même pas intérêt de t’approcher de ma meuf ou je t’envoie à l’hosto, pigé ? l’avertit-il, en le dévisageant, furax.
Logan m’adresse un regard équivoque. De rage, j’inspire profondément, me retenant de ne pas lui envoyer mon poing dans la gueule. Ce serait purement hypocrite de lui en vouloir, j’ai été le premier à tromper Natalia. Ce genre de règles importe peu à Logan. Malgré tout, je suis soulagé qu’elle n’ait pas fricoté avec cet abruti. Elle mérite bien mieux que lui. D’ailleurs, il serait une expiation pour toutes les filles de la Terre.
— Ah, tu me connais, mon pote, j’ai trop d’amour à donner. Je ne dis jamais “JAMAIS”. Plus de dix-huit ans, pas d’alliance, je ne fais pas de différence et je suis très généreux, en rajoute-t-il une couche.
Me foutant ouvertement de sa réflexion complètement débile, j’émets un rire jaune. S’il osait renifler les cheveux de Rose, il prendrait un aller simple pour l’enfer, même si Colin risquerait d’être abîmé au passage… Sa meuf, Colin y tient comme à la prunelle de ses yeux. Ils ne sont pas mariés sur le papier, toutefois, c’est dans ses projets. Après leurs études. Il compte le lui demander. Dans sa tête, c’est comme si elle portait déjà une alliance.
Colin s'abstient cependant de lui faire à nouveau la morale. Logan a déjà été prévenu et, de toute manière, je doute fort qu’il soit le genre d’homme de Rose. Trop survolté, trop excessif, trop obsédé et drogué surtout. De ce que je sais d’elle, c’est une femme qui aime la stabilité, et, par conséquent, les hommes responsables et réfléchis comme Colin. Concernant leur compatibilité, je n’ai aucun doute. Ils n’ont rien à voir avec les clichés que se construisent les gens sur les jeunes avec leur look. Pour Rose et Colin, l’adage : "sexe, drogues et rock’n roll" ne pouvait pas être plus éloigné de la réalité. Ils ne fument pas, ils boivent que très rarement, ils n’ont jamais touché à la drogue, et le reste concerne le domaine de leur intimité dont je me contrefous.
— J’te faisais vraiment marcher, tu n’as rien fait avec elle. Elle n’était même pas là. D’ailleurs, je ne l’ai pas croisée sur le campus depuis un moment. Sois tu la fuis, soit c’est l’inverse, raille-t-il. Par contre, mon p’tit doigt m’a rapporté ce matin que c’était torride entre une certaine Erika et toi. Une histoire de ceinture, quelque chose dans ce goût-là. Une blonde, si jamais…
Un regard noir dans sa direction le dissuade de continuer sur ce terrain. Était-il présent ? Craignant avant tout sa réponse, je n’ose pas le lui demander. Comment saurait-il tous ces détails autrement ? Le lui aurait-elle dit ? J’en doute fortement. Je m’étais pourtant juré que tout ça ne se reproduirait plus !
— Bon, vous venez avec moi ou on continue à se geler les couilles ici ? nous interpelle Colin. Je voulais commander une pizza avant d’aller chercher Rose à la gare.
— Sans moi, répliqué-je.
Si je mange avec eux, j’enverrais une fourchette entre les deux yeux de Logan. Puis, mon sandwich me reste en travers de l’estomac.
— Une pizza ? Ouais, ça me branche vachement. J’ai les crocs de n’avoir rien avalé de solide depuis hier soir.
Ils s’apprêtent à traverser tous les deux la route, et moi, à rebrousser chemin jusqu’à ma voiture qui est garée pas très loin lorsque les cris d’une personne m’alertent.
— Laisse-moi tranquille, Josh. Je ne veux plus te voir, on s’est tout dit, ajoute une voix familière, dans un couinement plaintif.
Je tourne la tête automatiquement, par réflexe. Puis, je la vois aussi distinctement que mes deux frères. Sky se tient devant la pizzeria, elle agite les mains, se libérant de la prise d’un mec qui mesure à peine une tête de plus qu’elle. Ses cheveux roux dissimulés sous son bonnet trempé par la pluie, l’homme face à elle est plus vieux. Bien que je ne l’aie vu qu’une fois, en photo, sur un téléphone, je me souviens de son physique. Je me fustige intérieurement de me rappeler d’un détail aussi mineur, car cela annonce bien plus que je ne demeure pas capable d’admettre, à propos d’elle.
— Tu ne peux pas me balancer un truc comme ça, et ensuite, déclarer qu’on n’a plus rien à se dire, Sky. C’est du délire. Dis-moi où il est, je t’en prie. Dis-le-moi, tu n’as pas le droit de m’en priver. Tu ne peux pas vouloir me faire payer un passé qui ne s’est jamais terminé. Je sais que tu le ressens, toi aussi.
Que fout-il ici ? Il est bien loin de chez lui, non ? Colin me regarde, interloqué, tandis que Logan fronce les sourcils, probablement en proie au doute.
— C’est quoi ce bordel ? marmonne-t-il entre ses dents.
— Ça a l’air sérieux, en tout cas, répond, aussi bas, Colin.
— On devrait peut-être intervenir avant qu’ils en viennent aux mains, non ? suggère Logan plus sérieux tout à coup, ce qui m’étonne.
Étant au milieu de la route, ils sont bien trop occupés à se disputer pour nous calculer. Lui tente de lui saisir la main pendant qu’elle recule et pleure en lui disant de la laisser tranquille, qu’elle ne peut pas lui parler de ça. J’ignore de quoi ils discutent tous les deux, mais ça la met dans un tel état que je vrille totalement, après cette dernière heure avec Logan qui a bien titillé mes nerfs.
À l’instant où il lève la paume pour la poser sur sa joue et immobiliser son visage, je vois rouge. Que croit-il faire au juste, ce connard ? Avant même de préméditer mon geste, je me rue vers lui et mon poing s’abat sur sa pommette. Mes phalanges craquent, la douleur est vive, mais rien de cassé. Lui, en revanche, pas certain qu’il soit indemne. Cela me démangeait depuis ce qui me semblait être des heures.
Un cri étouffé me surprend, elle sursaute, en couinant mon prénom. Mes pupilles percutent les siennes gorgées d’eau, je secoue mon poing endolori. Avec une rapidité déconcertante, elle essuie ses yeux, tandis que le pseudo prof de violoncelle jure entre ses dents.
— Putain, mais c’est quoi ce… ?
Il se contient, il ne veut pas ajouter d’huile sur le feu, il n’en a pas besoin, je suis déjà un brasier instable.
— Qu’est-ce que tu n’as pas capté quand elle t’a dit de la laisser tranquille, connard ? grogné-je en le pointant d’un doigt accusateur.
Sa pommette rougit et saigne sous l’impact de mon crochet du droit, il grimace en la touchant. Constat inratable, je n’y suis pas allé de main morte. Sa peau arrachée, je ne suis pas certain qu’il ne soit pas nécessaire de le recoudre pour stopper le saignement.
— La vache, Lys, qu’est-ce qui t’a pris ? siffle Colin dans mon dos.
J’ignore mon ami et observe Sky. Déboussolée, les bras recroquevillés de chaque côté de ses épaules, on dirait qu’elle a vu un fantôme. C’est indéniable, elle ne souhaite pas lui parler pour l’heure.
— Sky… tente-t-il doucement.
— Oublie ça, fous-lui la paix, décrété-je, catégorique.
— Cette conversation n'est pas finie, Sky. Je vais te laisser tranquille pour aujourd’hui, mais il faudra bien qu’un jour tu me parles, OK ?
Muette, elle soupire de soulagement en se rendant compte qu’il a écouté sa demande. Affaissant d’abord les épaules, celles-ci se mettent à trembler en des spasmes intempestifs. Sky fond en larmes, en cachant son visage de ses mains.
— Oh ben, non, ma jolie, ne pleure pas ! Je déteste voir une femme pleurer, claironne Logan. T’as l’air glacé, tu vas choper la mort avec ce temps. Tu veux qu’on te raccompagne chez toi ?
Froidement, je le dévisage et le dissuade de continuer son numéro merdique. Colin simule l’arrachement d’une tête pour qu’il comprenne ce qu’il encourt s’il ne la ferme pas, là maintenant. Il enveloppe ensuite ses épaules de son bras et l’entraîne avec lui jusqu’à la pizzeria comme initialement prévu. Colin adresse un œil compatissant en direction de la rouquine qui ne les voit pas s’en aller. Désarmé, je sens en mon for intérieur que si je me barre, je vais le regretter.
— Sky… l’appellé-je, mais elle ne m’entend pas.
Aussi, je pose ma paume sur son épaule. Elle tressaute avant de relever les yeux pour les plonger dans les miens. La connexion qui s’effectue immédiatement entre nous est presque trop effrayante. Une ribambelle de gouttes salées s’échoue sur ses joues, elle cligne faiblement des paupières, sa respiration se calme lentement. Comme subjuguée, elle ne dévie pas le regard ne serait-ce qu’une seconde de mon visage. Je crois qu’elle réalise la situation, ce qui vient de se produire. Je viens d’assister à un morceau privé de sa vie, un pan qu’elle n’aurait pas voulu que je découvre. Je sais ce que ça fait de se sentir vulnérable face aux autres, au point de vouloir les mordre pour ne pas qu’ils vous approchent, afin de vous protéger d’une possible agression.
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