Unstable feelings #1
Chapitre 034
Chapitre 34
Lysandre
Dès l’instant où mes lèvres se sont posées sur les siennes, j’ai su que j’avais commis une connerie irrémédiable. Pourquoi ai-je osé penser une petite seconde que mes actes n’auraient une fois de plus aucune conséquence ? Je ne retiens jamais la leçon.
Quel est le con qui a dit que le meilleur moyen de se délivrer d’une tentation était d’y céder ? Ah oui, cet imbécile d’Oscar Wilde. Il n’a sans doute jamais été réellement tenté dans sa vie ! Il n’avait probablement pas anticipé non plus qu’une fois que l’on cède, c’est une porte ouverte à recommencer à chaque occasion qui se présentera. Surtout pour quelqu’un comme moi : accoutumé à la dépendance.
Pourtant, tout était très clair dans mon esprit le premier jour. Lors de notre deuxième rencontre, j’entends. Quand j’ai compris que nous serions amenés à nous revoir parce que nous fréquentons la même université. Oui, j’avais tout calculé. Je devais me montrer suffisamment salaud pour la rebuter, suffisamment con pour qu’elle se fasse une idée bien arrêtée à mon sujet et ne veuille jamais m’approcher sous aucun prétexte. Mais c’était sans compter sur mon besoin de tout contrôler, sur mes obligations. Nous n’en serions pas là, si j’avais pu me contenter de ce que je devais faire au départ. M’en foutre de sa petite personne, et ne surtout pas l’inviter dans notre petit cercle. C’est la faute de Jeff !
Quand on côtoie trop souvent les gens, on finit par les apprécier sans même s’en rendre compte. Avec les mecs, aucun risque, ils n’ont pas ce qu’il faut pour m’intéresser. Mais avec les femmes, c’est différent… Elles sont plus fallacieuses et délicates. Un contraste déroutant qui m’attire comme un putain d’aimant. J’ai toujours apprécié les femmes et leurs mystères. J’aime la beauté de leurs formes, la douceur de leur peau ainsi que leurs mots capables de vous faire perdre la tête et oublier vos pires souvenirs, le temps d’un interlude. Elles ont aussi la capacité de s’immiscer sous votre peau à votre insu, pour vous tuer à petit feu, parce que c’est plus drôle ainsi.
Jamais un baiser n’a été en mesure de m’embrumer le cerveau à ce point ni de me procurer autant de palpitations, d’ailleurs. Pourquoi ne m’a-t-elle pas repoussé ? Je lui ai pourtant dit qu’on ne ferait que se détruire tous les deux. Aime-t-elle autant se faire du mal ? Pour résister, il faut être deux, et pour céder également, alors la faute est partagée, pas vrai ? Qu’est-ce que je raconte comme conneries ! C’est moi qui l’ai embrassée, je me suis frotté à elle comme un foutu clébard en chaleur !
J’aurais simplement dû la ramener chez elle après m’être assuré qu’elle allait bien. Elle n’aurait jamais dû s’endormir ici, et moi, ne pas la regarder pendant une heure comme un psychopathe. Je ne sais même pas pourquoi j’ai fait une chose pareille. Il m’a fallu soixante minutes pour comprendre qu’épier une fille dans son sommeil, ça n’avait rien de sain. Pour me changer les idées et occulter sa présence, je suis allé nager bien que, en réalité, je voulais juste picoler pour éradiquer mes pensées malvenues. Cette nana réveille des trucs malsains chez moi, mais pas seulement… Un infime morceau de moi, celui encore intact, pas entaché par toutes les merdes que j’ai pu commettre ou celles qui me sont arrivées, espère des trucs débiles de sa part. L’espoir, je ne l’avais pas frôlé d’aussi près depuis tant d’années que c’en est flippant.
Sa présence m’a rendu trop nerveux, je n’ai pas réussi à assumer ce qui m’a enseveli pendant que nous étions tous les deux trop emportés par l'effervescence pour nous rétracter. Ce n’est pas elle qui représentait une menace pour moi, mais plutôt l’inverse. Sky a le don d'exacerber mes côtés instables, j’ai tous les fusibles mal enclenchés quand elle est là. Et pour couronner le tout, je fantasme sur elle, si ce n’est pas le comble de l’ironie…
Je parvenais à faire taire ma libido jusqu’ici, c’était ainsi depuis des mois. Du sexe une fois de temps en temps, uniquement sous l’emprise de stupéfiants. Cependant, ce soir, j’ai déconné et je n’avais rien ingurgité. Malgré la colère qui tonnait dans ma cage thoracique pour ses stupidités. Difficile d’être hermétique à ses assauts langoureux, les frottements de son corps contre le mien. Loin d’être insensible à ses charmes, c’est un constat que j’ai vite remarqué quand j’avais sa poitrine sous le nez et que je m’efforçais de mater ailleurs.
Je lui en veux, et je m’en veux à moi aussi de n’avoir pas tenu mes engagements.
La sonnette de la maison m’extirpe un sursaut, je sors de mes pensées trop encombrantes pour descendre l’escalier. Avec stupéfaction, je découvre mon père sur le palier, couvert d’un long manteau noir en laine ainsi qu’une grosse écharpe, bleu marine. Il tient une petite valise à la main. Il s’engouffre dans le manoir devant ma mine déconfite tandis que je suis encore juché au milieu des marches.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? demandé-je, perplexe, en me grattant l’arrière de la tête.
— C’est à cette heure-ci que tu te lèves ? me taquine-t-il. Je pensais faire plaisir à mon fils en venant le voir, mais apparemment, j’aurais dû m’abstenir. Pourquoi dors-tu ici, alors que tu es censé être chez ton oncle ? ajoute-t-il en fronçant les sourcils.
— Ne dis pas de conneries, je n’ai rien formulé de tel. Ça fait juste plus de six mois que tu n’as pas mis les pieds dans cette baraque, clarifié-je.
Pourquoi avoir sonné s’il supposait que je sois ailleurs ? Il se fiche de moi, lui aussi.
J’ignore sciemment sa question. Il se débarrasse de ses affaires et les range dans le placard prévu à cet effet.
— Justement. Je travaille trop, je ne vois pas le temps défiler. L’accouchement de ta sœur m’a permis de le réaliser, avoue-t-il avec regrets.
Ses remords ne m’atteignent pas. Je suis rodé depuis longtemps concernant l’absentéisme maladif de mes parents. Son regard vert pénètre le mien, il cherche probablement une insulte que je ne lui profère pas à voix haute, seulement, il n’y trouvera rien. Je ne l’injurie plus en pensées depuis des années. Ma mère, non plus.
— Rassure-moi, je n’ai pas marché dans le plat en te disant que ta nièce était venue au monde ?
— Bien sûr que non ! Elle n’était pas née depuis une demi-heure qu’Harry m’envoyait déjà un texto pour m’avertir. Ensuite, j’ai eu le plaisir de me faire éclater les tympans. Kate n’a pas voulu me dire comment elle s’appelle, ils se disputaient encore sur le prénom. J’espère que cette gosse aura un prénom avant son entrée en maternelle, déclaré-je avec sarcasme, ce qui le fait sourire.
— D’après ce qu’elle m’a expliqué, elle devrait bientôt venir te voir avec les petits. J’ai cru comprendre que c’était plutôt tendu entre Harry et elle, me confie-t-il.
— Kate se monte juste le bourrichon. Elle le croit infidèle, soupiré-je. Je pense que ce sont surtout ses hormones qui la poussent à affabuler, mais bon, j’imagine qu’on finira vite par savoir ce qu’il en est. Je te dirai quand elle viendra si elle a encore son alliance.
Ma boutade tombe à l’eau, il plisse le front, mécontent de mes propos.
— Tu crois sincèrement qu’un divorce ne blesserait pas ta sœur ? réplique-t-il, un peu amer. Ils viennent d’avoir un bébé, Lysandre. Je ne sais pas ce qui t’arrive, mon fils, mais je t’ai connu plus… humain que ça.
— C’est parce que tu ne passes pas assez de temps dans ce manoir, et que tu ne me connais pas. On dit de moi que je suis un connard, renchéris-je.
Désarçonné, il secoue la tête.
— Je sais que je n’ai pas été assez présent, surtout depuis que ta mère est partie, balbutie-t-il, mal à l’aise.
— Ça va, pas la peine de te mettre dans cet état, soufflé-je à mon tour, gêné par ses élans de sentiments qui ne lui ressemblent pas.
Il opine lentement du crâne, nous allons nous installer au salon avec de quoi boire et grignoter. Mes entrailles hurlent famine, le matin, je dévore comme quelqu’un qui n’a rien mangé depuis un demi-siècle. Et pour une fois, ce n’est pas à cause de la drogue. J’ai vraiment passé une drôle de nuit après le départ de Sky. Hanté entre mes souvenirs passés et ceux de notre soirée, j’ai très peu dormi. J’en suis à deux journées entières sans avoir consommé de stupéfiants, ce qui n’était pas arrivé depuis de longs mois. J’ignore combien de temps encore je vais tenir, mais je doute que cela s’éternise. Notre baiser a détruit ce mur que j’avais volontairement enduit de ciment pour me protéger du flot de mes souvenirs trop complexes à dissoudre. Il y avait des fuites et la drogue me permettait de les occulter quelques instants. Hier soir, quelque chose a cédé et gagné davantage de terrain. Je me sens très angoissé depuis et j’ignore exactement ce qui cloche, ce qui m’effraie.
Mon père est assis sur son fauteuil avec toute la grâce qui le représente depuis toujours. Son charisme m’a longtemps impressionné. Il boit une première gorgée du liquide fumant avant de reposer sa tasse sur la table basse.
Mon téléphone vibre dans la poche de mon pantalon. Distraitement, je m’en empare, les yeux toujours rivés sur mon paternel. Un message de cet anonyme, je soupire faiblement en l’ouvrant. Une infime seconde, mon pouls stoppe sa course, effrayé par la prochaine attaque de ce salopard qui se planque derrière son écran pour m’atteindre. Trop facile pour lui de me léser.
#Elle aussi, tu vas la tuer ?
Un craquement se produit au centre de mon thorax. La chair de poule investit mon épiderme jusqu’à mon cuir chevelu. Les ténèbres gagnent à nouveau du terrain. Putain ! Je vais craquer.
#Arrête tes conneries, Logan, ou tu vas te prendre une branlée comme t’en as jamais eue ! Je t’ai déjà prévenu.
— Lys, tout va bien ?
J’ignore le dernier message, verrouille mon cellulaire avant de le glisser à nouveau dans ma poche, puis je relève les pupilles vers mon père qui me fixe avec circonspection.
— Bien sûr, pourquoi ?
— Tu gigotes nerveusement la jambe, me signale-t-il, ce dont je m’abstiens instantanément. As-tu quelque chose de prévu, demain matin ?
— Cela dépend de ce que tu souhaites me demander, lui réponds-je avec honnêteté.
Un petit rictus ourle ses lèvres.
— Un tennis, suggère-t-il.
— Une partie de tennis avec moi ? répété-je, dubitatif.
— Oui, pourquoi fais-tu cette tête ?
Je ravale un ricanement moqueur.
— Tu veux rire ? Un smash et tu t’écroules parce que je t’achève. Je doute que ton cœur tienne le choc, mon vieux, me moqué-je. Si Jeff qui a moins de cheveux blancs que toi est déjà fatigué de parcourir un kilomètre en courant, je ne donne pas cher de ta peau.
Lorsque j’entretenais encore mon corps, j’ai essayé de pousser mon oncle à pratiquer du sport pour préserver sa jeunesse, mais j’ai bien cru que le pauvre allait avoir un infarctus. Un pli barre le front de mon père, il n’est pas en colère, habitué à mes piques sarcastiques depuis l’adolescence. Tout comme avec Jefferson, ceci est une sorte de jeu entre nous.
— Jeff fume, contre-attaque-t-il. Et je suis plus endurant que j’en ai l’air, mon p’tit, je pourrais même te donner des leçons.
— C’est ça, sifflé-je, avec sarcasme.
J’avale mon déjeuner pendant qu’il sirote son thé brûlant.
— Donc, tu n’as rien contre ?
— Comme tu veux.
Son regard se braque sur moi telle une paire de jumelles à rayons x, et je me raidis sur le canapé, en me questionnant sur les raisons de ce soudain intérêt pour ma personne. Peut-être ai-je été trop détaché à son goût ? Il ne peut pas s’attendre à davantage d’engouement de ma part, il arrive avec des années de retard sur ce terrain-là. Je n’ai pas besoin qu’on s’occupe de moi, qu’on me tienne compagnie. Je ne suis plus ce gamin fasciné par les actions de son père, qui voulait lui ressembler.
— Si tu as déjà quelque chose de prévu, ce n'est pas grave. On se reprogrammera cela, clarifie-t-il.
— Je n'ai rien de prévu.
— Est-ce que tout va bien ?
— Ouais, pourquoi ?
Il amorce un mouvement du crâne pour que nous passions à autre chose. Il tait ses pensées, j’en suis persuadé, et je reconnais que je me moque clairement de son avis. Je ne l’avais pas vu depuis six mois, ni entretenu de conversation avec lui depuis environ un mois, peut-être même deux. Il ne se souvient qu’il a un fils uniquement lorsqu’il lui prend l’envie d’être un père présent, ce qui veut dire : à l’occasion, dans certains évènements importants, tout comme la naissance de sa petite fille.
— Fais-moi plaisir, s’il te plaît, appelle ta mère un de ces jours, OK ?
— Pourquoi ? Elle ne sait plus se servir d’un téléphone ?
Ses paupières se closent durant une infime seconde, me transmettant son exaspération face à mon comportement vindicatif. Il peut se coucher tôt, s’il espère que je lui débite de la tendresse en évoquant ma génitrice.
— Parce que c’est ta mère, Lysandre, argumente-t-il.
Cette remarque à elle seule est pertinente, suffisante à ses yeux, pas aux miens.
— T’en es sûr ? Je pensais que je n’avais plus de mère depuis qu’elle s’est tirée, mais je dois affabuler tout seul, excuse-moi, ironisé-je.
— Je sais qu’elle n’est pas la mère de l’année, mais elle t’aime, même si elle ne le montre pas comme il le faut.
Celle-là, c’est la meilleure !
— Un peu facile comme réponse.
— Lys, je…
Je ne le laisse pas continuer et l'interromps. Ce semblant de conversation me met les nerfs, si cela persiste, mes foutues pensées sombres anéantiront le peu de contrôle que j’ai. Je n'ai pas envie d'y songer ni d’accorder davantage de crédit à ma mère. Elle n'a pas besoin que je lui porte cette attention, elle ne m'en a pratiquement jamais donné. À croire qu'elle supposait qu'il suffisait d'écarter les cuisses et de pousser pour se faire appeler "maman".
— Ça va, je l’appellerai, abdiqué-je, gonflé par sa tentative de me persuader. Mais à l’avenir, ne recommence pas ce numéro, je n’ai plus dix ans.
— Merci. D’après Jeff, tu as arrêté l’escrime, amorce-t-il avec précaution, craignant visiblement que je parte au quart de tour.
— Je n’avais plus envie d’en faire, ça pose un problème ?
— Non, bien sûr que non, mais tu adorais cela depuis que tu étais gamin, Lys. Je me demandais simplement pourquoi t’avais raccroché.
— Parce que je ne suis plus un gosse et que jouer au chevalier, ça va un temps, mens-je sans détour.
Mon père garde le silence. Je me vois mal lui révéler que j’ai déconné et failli blesser gravement quelqu’un parce que je suis un putain d’instable, accro à la came.
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