Unstable feelings #1
Chapitre 008
Chapitre 8
Sky
Je suis bien plus habituée à recevoir des coups dans la vie qu’à en administrer – je parle au sens figuré – pourtant, avant de m’enfuir de cette bibliothèque, j’ai eu envie de frapper Lysandre. Pas parce qu’il était énervant, mais plutôt parce que ses mots si blessants m’ont retournée, dans un endroit public qui plus est. Il s’est permis d’évoquer des propos que j’ai moi-même pensé dans un moment de détresse, de faiblesse. Comme s’il avait passé au rayon laser mes pires doutes concernant cette période de mon existence et c’était insupportable pour moi. Il m’a insultée, alors qu’il ne me connaît pas.
Si j’avais pu, je lui aurais démoli sa jolie petite gueule de connard méprisant. Et ce, malgré toute la bienséance dont je fais preuve à tout moment.
Il est vrai que j’ai aussi remis en cause ma relation avec Joshua par le passé. Surtout quand il est parti du jour au lendemain sans jamais me donner de nouvelles. Il n’a jamais tenté de me retrouver, de me contacter.
Certes, l'endroit où je me situais s’avérait difficile à trouver, cependant, je lui en ai voulu de ne pas avoir été là au pire moment de ma vie, de ne pas avoir essayé plus que ça. J’avais tout sacrifié pour lui et il n’avait pas été en mesure d’en faire autant. N’est-ce donc pas ce que nous sommes supposés faire par amour ? Nous battre pour l’autre ? J’ai lutté, lui pas assez. Je me suis débattue comme une lionne. À des milliers de kilomètres, j’ai continué à crier, à les supplier, laissant un écho déchirant derrière moi. Il n’a jamais rien entendu ni même levé le petit doigt. Il n’a pas été surpris de mon absence non plus ni répondu à mes silences comme s’ils ne lui étreignaient pas le cœur. J’avais l’impression de mourir chaque jour loin de lui, mais ça, c’était avant que le pire ne se produise. Avant que je ne sois plus capable de hurler, de respirer, de vivre…
J’ignore pourquoi Lysandre a eu ce besoin de se montrer si abject avec moi. Pour l’heure, je m’en moque, je souhaite uniquement m’éloigner au plus vite du campus. Je serre les dents, ne supportant plus ce poids qui me comprime la poitrine. J’en ai assez de chialer, de souffrir, cela dure depuis des années ! Et ce n’est pas un enfoiré dans son genre qui engendrera à nouveau mes larmes. À choisir, je préférerais ne plus le revoir de ma vie, et ce qu’importe que nous fréquentions le même cercle d’amis, cette pseudo requête pour me servir de chaperon.
L'unique personne dont j’ai besoin, c’est Lucy, mais elle n’est pas là. Ma main tremble de fureur, de chagrin. Je suffoque, mes sanglots s'enfuient sans mon consentement, dévalant mes joues.
Je m’apprête à quitter les locaux lorsqu’une paume aussi douce que ferme retient mon coude.
— Sky, m’interrompt Oliver.
Avec tout ça, j’ai fini par l’oublier. Le pauvre. Il m’aide à récupérer mon retard et je le remercie comment ? En me barrant sans rien dire.
— Ça va ? (Il grimace.) Question bête, c’est évident. N’écoute pas ce qu’il a pu te dire, j’ignore sur quoi portait votre différend… ce mec est un enfoiré, oublie-le.
Je hoquette pendant qu’il m’entraîne avec lui dans le couloir, à l'abri des regards curieux des autres étudiants. Oliver glisse la main à l’intérieur de sa poche de jean pour en sortir un paquet de mouchoirs qu’il me tend.
— Merci, reniflé-je sans grâce avant de me moucher.
— Tu n’as pas à me remercier, assure-t-il avec un sourire compatissant. Je te ramène chez toi ?
Sa proposition me désarçonne une seconde. Malgré sa gentillesse, je préfère décliner, je le connais à peine. Et puis, marcher un peu, prendre l’air avant de rentrer, me fera du bien. Il n’est pas vexé lorsque je le lui explique, il me souhaite une bonne soirée.
J’arpente la rue, le pas expéditif, le temps de ne plus voir le campus dans mon sillage. Mes songes se bousculent dans tous les sens, je ne parviens plus à les comprendre tant ils sont violents.
Qui pensera à Lucy quand je ne serai plus de ce monde ? Qui la fera exister ? Cette pensée n’a de cesse de vagabonder sous mon crâne. J’essaie de reprendre mon souffle, en séchant mes larmes d’un geste rageur. Mes pieds se stoppent net face la devanture d’un fleuriste, l’évidence me frappe aux yeux. Un arbre, je vais planter un arbre pour elle. En le voyant grandir, pousser très haut dans le ciel, ce sera un moyen de la faire exister à jamais. Ou plutôt encore très longtemps après mon passage dans cette vie. Elle occupera une place dans cette maison, tant que l’oxygène circulera au sein de mes poumons. En espérant que mes tantes seront d’accord…
Un chêne majestueux, fort et stable. Symbole de longévité. J’entre après avoir vérifié la tête que je me paie à l’aide de mon miroir de poche. J’enlève les résidus de mascara qui trônent sous mes yeux.
Waterproof ? Foutaise !
Je demande des renseignements à un vendeur. Je veux faire les choses correctement.
L’automne n’ayant pas encore tout à fait montré son nez, je suis dans les temps pour m’atteler à cette tâche, autrement, j’aurais dû attendre l’an prochain. D’après l’homme qui se tient derrière le comptoir, il est préférable de le semer à la fin de l’automne, au début de l’hiver. Je note précautionneusement tout ce qu’il dit, ce qui s’avère plus ardu que je ne l’imaginais. Je n’abandonne pas pour autant l’idée, loin de là. Je vais simplement en discuter longuement avec ma famille, et prévoir une date pour cette plantation.
Je quitte peu après les lieux et rentre enfin à la maison. Pénélope est en train de préparer la table pour le dîner de ce soir, je sens les effluves des pommes de terre qui marinent dans le four avec du poulet et des légumes. Même si elle cuisine divinement bien, cela ne me met pas l’eau à la bouche. Il m’arrive souvent de me demander si je ne me suis pas transformée en zombie tant l’appétit me manque constamment. J’ai perdu plus de douze kilos en trois ans. Certaines filles tueraient pour avoir cette silhouette, bien que ma poitrine ne soit pas idéale non plus. Je me qualifie de moyenne, que ce soit du point de vue de mon poids, que de ma morphologie.
Je ne suis ni petite ni grande. Un mètre soixante-sept. J’ai les cheveux roux comme mon géniteur et des yeux bruns. Couleur qu’il n’a pas constamment été aisé de porter. J’ai passé la moitié de ma vie à vouloir les teindre pour me fondre dans la masse, ne plus me faire insulter de “carotte” par les autres enfants parfois très cruels. Par chance, je n’ai pas écopé de la panoplie complète pour alourdir ma peine. Pas d’appareil dentaire ni de lunettes, sans quoi, je suis certaine que l’on se serait davantage moqué de moi.
Terrence Buchanan, sénateur de la Pennsylvanie, et moi, partageons, à mon plus grand regret, de l’ADN. Américain de pure souche contrairement à ma mère. Éléonore est née et a vécu en Écosse jusqu’à ce qu’elle quitte sa terre natale pour ses études. Leurs nationalités sont différentes, leurs cœurs aussi noirs l’un que l’autre. En venant ici, j’ai adopté le nom de ma génitrice, étant le même que sa sœur, ma tante Fiona. Je ne voulais surtout plus que l’on m’associe au monstre que des milliers d’Américains adulent sans raison. Ils ne connaissent en rien son véritable visage. Notre famille n’a rien d’un paradis, c’est plutôt un purgatoire où ils m’ont condamnée à vivre, à décider du moindre de mes faits et gestes. S’ils avaient pu, ils m’auraient implanté une puce sous la peau pour savoir où je me trouve à chaque seconde. Après mes mensonges, ils m’ont assimilée à une brebis galeuse. Rien de dramatique. Je désirais partir, quitter ce soi-disant foyer chaleureux. Tout était monté de toutes pièces pour les campagnes électorales de Terrence, lui conférer une bonne image. Si la possibilité de fuir la demeure familiale s’était offerte à moi, j’aurais sauté sur l’occasion sans hésiter.
— Vous avez passé une bonne journée, Mademoiselle ? m’interroge Pénélope, le sourire aux lèvres.
— Ça va, et la tienne ?
Elle sait pertinemment que je ne lui révèle pas tout, elle se garde pourtant bien de me cribler de questions dont je ne veux pas. Je suis fatiguée, je n’ai qu’une envie, prendre une douche, puis dormir. Ou plutôt essayer.
— Nous n’avons pas eu le temps de nous ennuyer ici, articule-t-elle avec douceur.
Je me débarrasse de ma veste ainsi que mon sac que je pose sur la table pour les prochaines minutes.
— Jacobo a uriné dans la maison. Je crois qu’il a besoin de se rassurer, de marquer son territoire.
J’émets un bref soupir. Nous avions eu le même problème avec sa maman au début. Beaucoup de chiens en passent par là, c’est une réaction instinctive. Lui hurler dessus ne servirait à rien, il faut simplement qu’il comprenne de ne pas faire ça dans la maison. Je sais que Pénélope se débrouille très bien avec lui. Jacobo est encore très jeune, il finira par saisir le message.
— Il a passé le plus clair de son temps dans le jardin.
Du côté protégé de la route, je devine…
— Dina est une bonne maman, elle n’a eu de cesse de le suivre à la trace, de lui grogner un peu dessus quand il s’apprêtait à faire une bêtise.
Je souris faiblement en fixant ma chienne, roulée en boule sur le canapé, qui remue la queue à mon intention. Je ne suis pas surprise par son attitude. Pour préserver sa santé, nous avons décidé d’entamer une procédure pour une saillie. Avoir un petit lui permettra d’entretenir sa jeunesse plus longtemps. Ils sont heureux tous les deux, ça me fait du bien, ça apaise mes tourments, et j’en suis dingue.
L’éducation de Jacobo n’est pas aussi évidente que celle de Dina, il n’a pas la même personnalité. Plus capricieux, ses instincts de chasseur sont à leur apogée, contrairement à sa mère qui n’en a toujours eu que faire. Par chance, il n’a encore tué aucun oiseau ou autre animal. C’est assez ironique quand on sait comment je lui ai trouvé son prénom.
Un volatile qui en chasse d’autres, c’est plutôt cocasse comme situation. Jacobo est le nom d’un oiseau qui aide Poucelina à retrouver son prince dans le conte animé. J’adorais ce dessin animé, enfant. J’ai pensé à ce dernier lorsqu’il est né.
M’installant près de Dina, il ne manque pas de venir réclamer un câlin. Toujours fragile depuis son accident, je le pose sur mes genoux avec précaution. Il blottit son crâne au creux de mon estomac, la chaleur qui se dégage de son petit corps me met du baume au cœur. Dina me décoche un œil envieux, je lui gratouille le dessus de la tête, histoire qu’elle se rappelle que je ne l’oublie pas sous prétexte que le petit monstre accapare notre attention.
— La journée a été longue pour toi aussi, on dirait bien, m’adressé-je à Pénélope. Le doyen de l’université m’a conviée à donner un récital dans trois semaines. J’ai accepté, mais je ne sais pas ce qui m’a pris. Je n’ai qu’une envie, faire marche arrière. Jessie est déjà rentrée des cours ?
Les pupilles de cette dernière s’illuminent. Ce sont mes tantes et ma cousine qui en seront ravies également ! Au début, lorsque j’ai emménagé chez elles, je jouais pour leur plaisir, puis c’est devenu trop douloureux, destructeur, et j’ai simplement arrêté. Chaque fois que je touchais mon instrument, je ne pensais qu’à eux, à les visualiser, ça me détruisait davantage le cœur. Et j’ai craqué. Un soir, j’ai envoyé valser mon violoncelle qui a cogné dans la fenêtre avant de se briser. Un éclat de verre jaillissant dans ma trajectoire m’a laissé une vilaine cicatrice sur l’avant-bras. Je n’ai pas peur du sang, pourtant, ce soir-là, une détresse innommable m’a engloutie, provoquant chez moi une crise de panique. Pour ma santé psychologique, je me suis résolue à abandonner l’idée de retoucher à mon instrument.
— Oh, quelle merveilleuse nouvelle, Mademoiselle ! J’espère sincèrement pouvoir vous voir jouer, Sky. Votre instrument ne nous a pas bercé les oreilles depuis si longtemps.
— J’ai peur, Pénélope. Tu n’imagines pas à quel point, avoué-je sans détour, la voix trahissant mon état émotionnel plus qu’instable.
— Je sais bien. Mais tout va bien se passer. Vous avez parcouru beaucoup de chemin depuis. Vous êtes forte. Lucy serait heureuse de vous voir jouer, de savoir que votre musique a ce pouvoir de réunir les gens, de les faire rêver.
Ses mots m’arrachent un sourire amer. Ma gorge se noue, une faible douleur me saisit et je ne me laisse pas submerger. J’ai déjà pleuré une fois aujourd’hui, je me suis interdit de le faire quotidiennement. C’était une façon pour moi de constater ou non mon évolution. Une partie de moi a envie de rire lorsque je l’entends prétendre que je suis forte. Je ne suis ni forte ni courageuse, seulement une trouillarde qui a du mal à fermer l'œil la nuit, qui ne peut se passer de ses médicaments et de la caféine pour avoir un semblant de vie humaine. Je simule à la perfection, c’est un fait. Je n’ai pas de quoi être fière, je ne vais aucunement mieux.
Dina couine à côté de moi, sentant sans mal ma tristesse. Ses iris me sondent avec inquiétude. Je me penche pour poser un baiser sur son crâne. Ma plus fidèle amie.
— J’ai eu une idée probablement folle, mais pourrais-tu m’aider au début de l’hiver pour planter un chêne dans le jardin ?
Ses yeux m’étudient avec curiosité. N’ayant pas réellement la main verte, elle ne doit sans doute pas comprendre cette subite envie de jardinage.
— J’aimerais planter un chêne pour Lucy, au fond du jardin. Je sais qu’il mettra beaucoup de temps à devenir grand et fort, mais je me suis dit que…
— C’est un hommage magnifique, Mademoiselle, m’interrompt-elle avec le sourire. Nous ferons cela le jour de Noël, l’anniversaire du Christ. Qu’en pensez-vous ? Je suis certaine que Fiona et Nell seraient d’accord.
— Comme tu veux.
Jésus et moi ne sommes clairement plus amis depuis des années, mais je respecte les croyances de Pénélope. La date n’a pas d’importance à mes yeux, c’est le geste en lui-même qui compte, sa symbolique. Une renaissance pour Lucy, une façon de l’avoir auprès de moi autrement.
Nous n’avons pas davantage l’occasion de discuter que nous sommes interloquées par un bruit dans l’escalier. Nous tournons machinalement la tête. Jessie descend les marches sans se soucier du boucan que produisent ses talons compensés. Un pli barre son front tandis qu’elle explore un manuel de biologie.
— Ah, tu es rentrée ! Ta journée s’est bien passée ?
— Super, et la tienne ?
Encore un mensonge. Elle semble avoir un souci avec ses devoirs.
— Nulle à chier. Le professeur de bio nous a collé une tonne de devoirs et je ne comprends rien. Tu peux m’aider ?
Les matières scientifiques sont sa bête noire. Elle arbore une petite moue coupable, bien qu’elle sache qu’elle peut pourtant tout me demander. Je l’aiderai tant que je le pourrai.
— Bien sûr, montre, l’encouragé-je en souriant.
Elle réclame à Dina et Jacobo de lui céder la place sur le canapé, puis elle s’installe à mes côtés en tailleur. Je jette un œil à cet exercice qui lui donne du fil à retordre.
☆☆☆
Après le fabuleux repas de Pénélope ainsi qu’une douche, je rejoins ma chambre, l’estomac repu, et surtout avec les pensées en désordre. J'ingurgite les anxiolytiques que l'on m'a prescrits, mes anti douleurs pour mes maux de ventre chroniques. Ces crampes qui commencent à se réveiller sont psychosomatiques. J’ai beau en avoir conscience, rien ne les soigne vraiment.
Des années de psychanalyse et toujours cette même douleur, cette sensation de vide…
Mon violoncelle trône sous mon lit, j’appréhende de le sortir de son étui. Je sais que je ne peux pas faillir à mes engagements, je ne veux pas décevoir monsieur Carmichael. Je le fais pour lui, mais surtout pour Lucy. Je souhaite qu’elle soit fière de moi, au fond il n’y a que cela qui compte à mes yeux à l’heure d’aujourd’hui.
Saisissant le manche de mon violoncelle, mes doigts tremblent tant ça me paraît irréel. Il a toujours cette odeur de bois que j’adorais tant. Les cordes ont beau être encore en bon état, elles ne supporteront pas les heures d’entraînement nécessaires avant la représentation. Chaque chose en son temps, j’aviserai avant le grand jour. Mon cœur s’accélère, je flippe littéralement de jouer en public, même si ce ne sera pas la première fois. Peut-être que j’ai passé le cap, que ce n’est pas comme le vélo, que l’on peut tout oublier. Peut-être vais-je à nouveau craquer, sombrer dans la folie.
Mon téléphone vibre sur la table de nuit et j’y jette un œil. Un texto de Jessie, alors qu’elle se trouve au même étage. Elle ne veut pas me déranger, me laisser le temps de réapprivoiser mon instrument.
#Tu peux y arriver, j’en suis certaine. Je t’aime.
#Bonne nuit, je t’aime.
Les membres comme rouillés, je m’installe confortablement, puis commence à mouvoir mon archet sur les touches de mon instrument. Ce geste fluide et maîtrisé me surprend, la note qui en ressort également. Elle sonne à mes oreilles comme un souvenir à la fois doux et poignant, un requiem à l’amour, à la mort. Un tout que je ne connais que trop bien. Une première larme dévale sur ma joue, je garde le contrôle, chassant les images qui entravent mes pensées. La musique m’emporte comme autrefois.
Je peux le faire, je le dois. Il est temps d’avancer.
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