Unstable feelings #1

Ellen Stuart · Chapitre 29 sur 48

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Unstable feelings #1

Chapitre 025

Chapitre 25

 

 

Sky

 

L’orage semble gronder dans les pupilles vertes de Lysandre, lui conférant un air plus dangereux encore, plus à cran. J’ignore jusqu’où il s’est dérobé, mais l’endroit où il se trouve n’a visiblement rien de réconfortant. En proie au doute, quant à ma responsabilité, j’effectue un pas en arrière afin de ne plus le contrarier. Je crois que j’en ai trop fait, aujourd’hui. Je ne suis pas la meilleure compagnie qui soit, et je souhaite rentrer chez moi bien que la journée ne soit pas terminée. Pourquoi l’ai-je provoqué avec cette idée de baiser ? Je suis folle !

— Lysandre ?

Il tressaute faiblement avant de revenir à la réalité, amorçant à son tour un pas sur le côté pour s’éloigner de moi. Je perçois son malaise.

— Quoi ? rétorque-t-il plus sèchement qu’il y a quelques secondes encore.

Son humeur a, une fois de plus, changé, qu’il faut que je marche sur des œufs avec lui. J’essaie de ne pas le prendre au mot, ni de m’offusquer de ses réactions, je sais désormais qu’elles ne sont pas toujours dirigées dans l’intention de me blesser. Seulement, ce n’est pas toujours évident. Il n’y a aucun mode d’emploi pour comprendre Lysandre, ou je l’ai entre les mains, sans aucunement en saisir le dialecte. Comment réagira-t-il dans une seconde, une heure ? Se montrera-t-il odieux avec moi à la suite de ce qui a failli se produire, ce qui s’est passé tout à l’heure avec Joshua ? Va-t-il insister pour tenter de découvrir mon passé avec mon ancien professeur de musique ? Lui qui a tant de préjugés à ce propos. Va-t-il se moquer de moi, de ma naïveté, comme il l’a déjà fait ? Je ne suis pas sûre de le supporter. Il me doit aussi une question, mais je crois que je vais passer mon tour pour cette fois.

— Rien, marmonné-je, en baissant les yeux. Est-ce que je peux… aller aux toilettes ? hésité-je.

Son regard polaire me fiche la chair poule tant il est intense, troublant. Silencieux, il se contente d’opiner d’un mouvement du menton. Je me souviens de leur localisation, je fonce m’y enfermer.

Cinq minutes me sont nécessaires pour me calmer, faire mes trucs de fille. Après avoir établi la rétrospective de l’heure écoulée ainsi que de mes pensées sens dessus dessous, je ne m’attarde pas, ne voulant pas paraître louche. En regagnant le séjour, je ne l’y trouve pas. La tasse de café vide a disparu de la table. La pièce est littéralement déserte, sans bruit. Dans d’autres circonstances, cela pourrait être apaisant, mais là, je me sens un peu bizarre, angoissée. Ma peau est prise de frissons, comme si des yeux au loin m’observaient. Je tourne la tête de tous les côtés et me rends compte que quelqu’un se tient sûrement derrière moi. À moins que je sois cinglée, possibilité tout à fait crédible.

En jetant un œil au lieu, je découvre plusieurs photos posées sur un long buffet qui attirent mon attention. Je m’approche pour constater, sur l’une d’elles, Lysandre debout en tenue d’escrime, fleuret à la main tandis que dans l’autre, il tient une coupe. Il venait sûrement de gagner une compétition. Un grincement de chaussures me fait sursauter, je me retourne vivement.

— Bon sang, mais où étais-tu ? Tu ne peux pas faire plus de bruit quand tu débarques comme ça ! crié-je plus fort que désiré, en manquant de rentrer dans Lysandre.

Pourquoi était-il derrière moi ainsi et silencieux ? Il devait être vraiment proche pour que je sois à deux doigts de lui donner un coup de boule.

— Je fais encore ce que je veux chez moi, Sky. Je n’en ai peut-être pas l’air, mais j’suis un être humain qui a aussi besoin de vidanger de temps en temps.

— Ah… Oui, évidemment.

Quelle idiote !

Gênée par ma stupidité, je rougis. Trop près de moi, je recule. D’ailleurs, pourquoi ne l’a-t-il pas fait de lui-même ? D’ordinaire, il ne supporte pas de se tenir à moins d’un mètre, je l’ai remarqué à plusieurs reprises durant toutes ces semaines. Sauf quand il est sous l’emprise de la drogue comme l’autre soir. Ne pense pas à ce soir-là, Sky, il n’était pas lui-même, c’est certain !

Amorçant un pas vers moi, je m’éloigne sans détourner le regard de ses iris qui me sondent avec curiosité.

— Je ne savais pas que tu pratiquais l’escrime, bredouillé-je.

— C’est ça ta question ? argue-t-il en haussant un sourcil moqueur.

— Pas du tout. Je la réserve pour une autre fois. Je vais y aller.

— Tu flippes tant que ça ? raille-t-il.

— Non, j’ai des choses à faire, c’est tout.

Réponse trop brute et expéditive. En l'occurrence, un signe contradictoire de mes propos.

— Menteuse, me titille-t-il alors qu’un rictus narquois étire les coins de ses lèvres.

— Reconnais qu’avoir peur de toi est la réaction la plus saine qui soit ! Il est difficile de te cerner, on ne sait jamais si tu vas me sauter à la gorge ou… au contraire. Et tu n’as pas l’air tellement de bonne humeur.

Il ricane face à mon analyse qui ne démontre aucune hypocrisie.

— J’ai vraiment des choses prévues, j’étais censée avoir cours jusqu’à seize heures, notifié-je.

— Tu n’avais pas prévu de rester avec lui après ? lâche-t-il, stupéfait.

Après quoi ? Est-il en train de faire allusion au sexe ? Ma mâchoire se décroche, scandalisée qu’il ose me poser une question si intime, je le détaille comme si une deuxième tête venait de lui pousser.

— Bien sûr que non ! Enfin, ce n’était pas prévu au programme. Je ne l’avais pas vu depuis près de quatre ans… balbutié-je, prise au dépourvu par sa réflexion. On devait juste se parler, précisé-je.

— Alors, depuis tout ce temps, tu fais une fixette sur un seul et même mec ? siffle-t-il l’air estomaqué.

Je le dévisage, surtout parce qu’il semble me dire à travers ses iris azurés : “Tu n’as quand même pas gâché ta vie pour ce type, durant tout ce temps ? ”

— Je n’ai pas envie de discuter de ça avec toi. Et puis, c’est compliqué …

Pour, d’une certaine façon, fuir cette conversation qui pourrait aller bien plus loin, je fais volte-face, mettant la main sur mon sac ainsi que mon portable. Je fouille aussitôt dedans et tente de l’attraper, mais lorsque je le trouve enfin, quelque chose m’inquiète. Une boule dans ma poitrine grossit de manière fulgurante à mesure que l’angoisse me gagne. Je ne le vois pas. Où est mon portefeuille ? Je retourne le contenu de mon sac sur la table, me foutant royalement de mes tampons qui se baladent. Une chose m’obsède : l’absence de mon portefeuille, et, par conséquent, ce que j’ai de plus précieux : l’unique photo d’elle que je possède, qui me suit partout.

Bon sang, pas ça !

Mes mains se mettent à trembler, mes globes oculaires à se remplir d’eau.

C’est un putain de cauchemar…

Ma respiration déchante, je vérifie à nouveau le contenu de mon sac à main. Je fouille même à l’intérieur des petites pochettes, des fois que dans la précipitation ou par faute d'inattention, je l’aurais fourré dans l’une d’elles, mais rien.

Ce n’est pas un cauchemar, c’est la putain de réalité.

Je l’ai perdue.

— Sky ?

Dès que mon prénom percute mes tympans, j’amorce un mouvement de la tête et discerne deux pupilles vertes translucides qui m’observent avec perplexité. Je serre les dents en me maudissant, puis planque mon visage de ma paume tremblante. Impossible, je vais me réveiller !

Je ne me sentais peut-être plus tellement en vie après cette soirée-là, mais aujourd’hui, je jurerais que la vie me quitte, une fois de plus. Mon monde s’effondre à nouveau. Le sang déserte mon cœur, et par la même occasion, mon visage. C’est plus que je ne peux tolérer. Si je n’ai plus sa photo, comment pourrais-je encore tenir le coup ? C’est comme si elle m’avait une fois de plus abandonnée. Cette fois-ci pour l’éternité. Je vais m’évanouir. Mon cœur brisé me fait savoir combien il agonise en se battant comme un acharné pour rester en vie. La moindre de ses pulsations est douloureuse, je suffoque. Ma main s’accroche au dossier de la chaise face à la table.

— C’est un cauchemar, me répété-je, d’une voix enrouée en secouant la tête.

— Hé ? Qu’est-ce qui se passe ?

Il va me prendre pour une folle. Il ne peut pas comprendre cette détresse qui s’empare de moi, ce sentiment de vide, de n’avoir définitivement plus rien. C’était tout ce qui me rattachait à elle, sans ça, j’ignore si je vais survivre un jour de plus. Pour quoi, pour qui le voudrais-je ? J’ai déjà perdu le morceau le plus cher à mon cœur. Une part de son âme habitait cette photo, une promesse d’éternité à mes côtés, à me montrer le chemin que je devrais emprunter sans elle. 

Je n’aperçois plus rien de lumineux, l’obscurité m’englobe, sans espoir d’apaisement. Mes épaules se balancent frénétiquement au rythme de mes sanglots déchirants. Cette douleur me ramène à des maux d’une intensité insoutenable. Mes jambes vont céder, et ensuite ce sera ma raison, incapable de supporter davantage de souffrance. Pas assez forte pour tout recommencer. Je ne m’en suis jamais tirée, je continue encore à tenter de ne pas me noyer depuis toutes ces années.

Puisque je ne lui réponds pas, Lysandre se place hâtivement devant mes yeux, me faisant cligner des paupières. Ma vue s'éclaircit malgré l’ombre qui plane sur ma tête, mon cœur et mes pensées dévastatrices. Ça ne va pas aller… Comment pourrait-il en être autrement ?

— Je… j’ai perdu mon portefeuille, hoqueté-je.

— Il te suffit de faire opposition à tes cartes bleues et de demander de nouveaux papiers, raisonne-t-il avec clairvoyance.

— Il faut que je le retrouve.

— Il y a plus de quinze mille habitants ici, ne compte pas sur la bonté d’âme de quelqu’un pour le récupérer et te le rapporter.

Il n’imagine pas combien ses mots me détruisent de l’intérieur.

— Je me fiche du portefeuille ! C’est ce qu’il y avait dedans qui m’importait ! crié-je sans me maîtriser. Il est forcément dans cette pizzeria, ajouté-je plus calmement, mais toujours résolue.

Sur le point de composer le numéro de téléphone de Pénélope, je n’ai cependant pas l’opportunité de la faire sonner qu’il m’interrompt à nouveau :

— C’est si important que ça pour toi ?

Mes iris rencontrent les siens.

— Plus que tout sur cette Terre, rétorqué-je avec force.

— Dépêche-toi de ranger tes affaires, et n’oublie pas tes tampons. Je te conduis là-bas.

Sa tentative de plaisanterie tombe à l’eau, mais je suis reconnaissante pour son aide.

— Je… Je vais y aller avec Pénélope.

— Pourquoi ? demande-t-il, dubitatif.

— J’ignore où tu étais, et même si maintenant, ça semble très stupide, je n’ai pas envie qu’on se plante en bagnole, parce que tu as été sniffer je ne sais quoi.

Nerveusement, Lysandre gratte sa joue dépourvue de pilosité. Son addiction réelle ne peut être occultée. Peut-être s’est-il enfilé un rail de cocaïne lorsque j’étais aux toilettes ? Aussi naturellement que quelqu’un qui s’avale des Tic-Tac à la menthe.

— Je pissais, contre-attaque-t-il.

— Ça, c’est toi qui le prétends. Tu m’as conseillé de ne pas te faire confiance.

Mes affaires précipitamment rangées dans mon sac, j’appuie sur le numéro de Pénélope. Fidèle à lui-même – c’est-à-dire sur les nerfs – Lysandre me vole mon téléphone des mains et raccroche avant que la sonnerie ne retentisse à l’autre bout du fil. Il s’empare de mon avant-bras comme si de rien n’était pour m’entraîner avec lui jusque dans le couloir.

— Pour cette fois, tu peux me croire et monter dans cette putain de caisse pour qu’on essaie de retrouver ce qui est si précieux à tes yeux, assène-t-il, bourru.

À bord du véhicule, je respire à nouveau. Mes cheveux sont dans tous les sens, comme si je venais d’affronter une tempête, mais se mesurer à Lysandre Carmichael, cela revient au même. Dans cet Univers, une catastrophe naturelle doit porter son nom, j’en suis persuadée. Aussi imprévisible qu’un séisme, indomptable qu’un ouragan.

Le moteur vrombit, nous voilà lancés sur la route à une vitesse de malade. La ceinture attachée, j’observe la chaussée avec le sac contre ma poitrine dans laquelle mon palpitant se déchaîne. Un infime espoir me maintient encore debout : que quelqu’un ait eu la gentillesse de déposer mon portefeuille sur le comptoir du propriétaire de la pizzeria.

— Je suis clean, juge-t-il nécessaire de m’avertir.

— Pour combien de temps ?

— Cela dépendra de si oui ou non tu vas encore me casser les couilles.

Sa réponse est sèche, toutefois, j’y décèle une connotation emplie de sarcasmes. Je m’abstiens de toutes réflexions, ne désirant pas envenimer les choses. Une fois arrivée devant notre destination, je m’empresse de descendre de la voiture et d’entrer au sein des locaux.

Mon souffle est erratique tant mes pas sont précipités, nullement coordonnés. Le patron des lieux m’adresse un œil surpris. Sans doute s’apprêtait-il à fermer étant donné l’heure. À pas feutrés et aussi calmement possible, je lui demande s’il n’a pas aperçu un portefeuille en cuir noir, au niveau de la table où j’étais assise plus tôt.

— L’homme qui était avec vous est revenu peu après votre départ. Il avait également oublié quelque chose. Il a trouvé votre portefeuille par terre près de votre banquette en reprenant son écharpe. Il l’a laissé ici, jugeant que vous reviendrez sur vos pas pour le récupérer, m’informe-t-il avec le sourire, en me le tendant.

Mes épaules s’affaissent, le soulagement me gagne à tel point que je manque de lâcher une larme, mais je la retiens. J’en ai assez versé aujourd’hui. Je remercie l’homme face à moi, au moins dix fois avant de quitter le restaurant. Une fois sur le trottoir, prise d’un petit doute, mené par la paranoïa, j’ouvre mon portefeuille dans le but de vérifier que tout s’y trouve bien. J’ai néanmoins la désagréable surprise de constater que la photo de Lucy a disparu. Joshua avait mon portefeuille.

Il sait.

Oh, Seigneur !

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