Unstable feelings #1

Ellen Stuart · Chapitre 39 sur 48

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Unstable feelings #1

Chapitre 035

Chapitre 35

 

 

Sky

 

La pluie tombe encore sur le campus. Ce mois de novembre est presque glacial, malgré le monde qui se trouve au sein de la bibliothèque, je suis littéralement gelée. Je souffle de temps à autre sur mes paumes, mon thermos de café ne parvenant pas à vraiment les réchauffer. Erin est assise face à moi, avec un énorme poncho, son bonnet tricolore lui recouvre les cheveux et la moitié du visage. Elle porte des lunettes. Un pli barre son front tandis qu’elle s’acharne sur une copie vierge qu’elle rature de son stylo noir. En psalmodiant des mots incompréhensibles entre ses lèvres, elle écrit, raye pour recommencer. Perdue, je l’observe, ne sachant pas quoi prononcer pour l’aider, ni quel est son problème.

Oliver, assis près d’elle, sourit, amusé par son humeur un peu en opposition à ses habitudes.

Nous sommes ici depuis plus d’une heure, et pour cause, ma journée s’est terminée plus tôt que prévu. Une épidémie de gastro sévit sur le campus, je touche du bois pour ne pas compter parmi ces pauvres malheureux coincés dans leur toilette avec une bassine à la main et les fesses sur la cuvette. De ce fait, j’ai passé une bonne partie de l’après-midi à la bibliothèque du campus. J’ai été surprise d’y apercevoir Lysandre, en train d’étudier, ne l’ayant jamais vu avec un bouquin entre les mains. Surtout après l’autre soir, j’ai préféré l’ignorer. Sûrement encore trop touchée dans mon ego, je ne voulais pas qu’il me sorte de vacheries ou de réflexions blessantes.

— Est-ce que tout va bien ? osé-je lui demander à reculons puisqu’elle semble de plus en plus fâchée contre cette feuille.

Ses pupilles bleues se plantent à travers les miennes, son expression se radoucit, elle relâche son stylo bille qui claque sur la table et roule pour rentrer dans son verre de soda à l’orange.

— Désolée, je sais que j’ai l’air survoltée, reconnaît-elle, en secouant les mains devant son visage.

On dirait que ce n’est pas moi qui ai bu cinq cafés aujourd'hui, mais elle qui est tombée dedans.

— Faites moins de bruit, y en a qui bossent vraiment et ne sont pas là juste pour avoir du chauffage, grommelle une nana brune aux cheveux frisés, maintenus en place à l’aide de ses lunettes de vue qu’elle a plantées sur le sommet de son crâne.

Erin me surprend en lui adressant un doigt d’honneur qui fait rigoler Oliver. La fille lâche l’affaire tandis que la blondinette face à moi continue à bougonner entre ses dents.

— Qu’est-ce que vous feriez si un mec mignon – un peu fou sur les bords, faut l’avouer – se fichait de vous sans s’en rendre nécessairement compte ?

Perplexe, je garde la bouche muselée, ne sachant pas quelle réponse serait idéale. Oliver me fixe, perdu, lui aussi ignorait qu’elle fréquentait quelqu’un. Bien sûr, rien ne l’obligeait à nous le confier, elle me prend cependant de court pour le coup, je ne l’ai pas vu venir. Est-ce un mec de la fac ?

— Tu entends quoi par : « il se moque de toi involontairement » ? l’interroge Oliver.

— Il met tous ses œufs dans le même panier, tu vois le genre ? Ah ! Il me rend folle ! crie-t-elle en s’affalant sur sa feuille, toujours sur la table.

Ses exclamations attirent la colère de la fille de tout à l’heure, et Erin l’ignore. Nous devrions peut-être partir avant qu’elle nous balance un bouquin à la tête, sait-on jamais.

C’est un endroit spacieux où tout le monde peut travailler. Si nous la dérangeons, elle peut très bien bouger, elle est arrivée après nous après tout. Si Erin est en colère ou a de la peine, elle a le droit de s'exprimer, de ne pas être bien. Je doute fort d’être de bons conseils à ce propos, je ne requiers pas l’expérience suffisante pour avoir une opinion arrêtée, mais… j’admets que ce genre de comportement me dépite. Je ne comprends pas ce besoin qu’ont certains à picorer ailleurs. Comme ceux qui ne savent pas ce qu’ils veulent !

— Tu lui as dit qu’il te plaisait et que tu souhaitais une relation exclusive ?

— C’est compliqué. Nous ne sommes pas ensemble. Disons qu’il nous est arrivé à deux-trois reprises d’être très proches l’un de l’autre, j’ai l’impression que ça ne l’intéresse pas. Ou en tout cas, pas avec moi. Il me rirait sûrement au nez si je ne faisais que l’évoquer. Ce n’est pas le genre à se caser, il ne prend jamais rien au sérieux, secoue-t-elle la tête, un peu affligée.

— Il mérite une bonne paire de claques pour lui mettre les idées en place, suggéré-je. Il ne se rend pas compte de la chance qu’il a de t’avoir dans sa vie, ajouté-je avec franchise, déclenchant son ricanement.

— Honnêtement, je pense que ça dépend du genre de mec que c’est. On peut savoir de qui il s’agit ? intervient Oliver.

— Je ne peux pas en parler.

— Attends, il a fait de toi son secret ? déclare-t-il, effaré.

— Non ! se défend Erin. Enfin, pas exactement. Ni lui ni moi ne voulions que ça s’ébruite, parce que ça s'apparentait à une erreur au départ.

— Si tu veux mon avis, ça ne te ressemble pas ce plan foireux. Tu as voulu lui faire plaisir et ne pas passer pour une emmerdeuse, je me trompe ? conteste-t-il, en tiquant.

— Tu me soûles à lire en moi comme dans un livre ouvert, râle-t-elle à moitié hilare, arrachant un petit rictus moqueur à notre ami commun.

— Rassure-moi, quand tu dis qu’il est fou sur les bords, tu ne sous-entends pas qu’il est taré, du type psychopathe prêt à te planter un couteau de cuisine ? Dois-je m’inquiéter pour ta peau et avertir ton frère de faire un peu plus gaffe le soir quand tu ne rentres pas à la maison ? reviens-je sur ce détail qu’elle a distillé dans ses propos précédents, légèrement flippée pour le coup.

— Tu m’étonnes ! Si elle le planque, c’est sûrement pour ça, parce qu’il a deux têtes, ou qu’il est grave cinglé, plaisante Oliver.

Erin le rudoie d’un bon coup de coude dans les côtes qui ne le dissuade pas de se marrer. La brune qui nous épie au loin, se lève rageusement et va dans une autre partie de la bibliothèque pour continuer à bosser dans son coin.

— Hé, je t’interdis de dire ça ! Il est suffisamment beau pour me plaire ! Et puis, il n’y a pas que le physique dans la vie.

— J’en conclus qu’il est moche, en rajoute-t-il une couche.

— Il ne ferait pas de mal à une mouche, promis. Mais je serai ferme et claire avec lui, et s’il me fait le coup des beaux yeux, je lui colle une de ses bombes de peinture à la tronche.

La jolie blonde tente de se convaincre elle-même, complètement mordue de ce mec. J’espère pour lui qu’il le réalisera, qu’il ne va pas déconner, je ne donne pas cher de sa peau avec Colin pour frère. Il n’est pas brutal d’après ce que j’ai pu voir, mais il est protecteur, et je suis persuadée que si un homme blessait sa sœur, il en découdrait sévèrement.

— Et s’il vient à la maison ?

— Ferme à clefs, il dormira sur le paillasson. Radical, affirme Oliver.

— Il commence à se faire tard, je dois rentrer, déclaré-je, en réunissant mes affaires.

Erin et Oliver en font de même après m’avoir dit qu’ils me raccompagnent tous les deux sur le parking. Sur le chemin, je bois mon café qui n’est plus brûlant, afin de réchauffer mes poumons déjà glacés. Nous marchons d’un pas rapide, évitant de traîner sous la pluie verglaçante, prenant garde à ne pas glisser. L’hiver qui approche s’annonce rude. Les journées si courtes me démoralisent davantage. Il y a des jours, comme ce matin, où j’ai envie de rester au lit, roulée en boule sous ma couette, mais ce ne serait pas raisonnable. J’ai vite fait de me laisser aller, si je cède à mes coups de mous.

Une fois arrivés à destination, Erin appelle son frère pour lui demander de la ramener chez eux. Oliver lui propose de la ramener, mais elle préfère rentrer avec Colin pour l’embêter un peu. C’est un moyen de l’avoir à l’œil pour Rose, ce qui nous amuse tout autant.

— S’il te plaît, je ferai ta lessive pour la semaine, couine-t-elle. J’ai trop froid, viens m’apporter un autre manteau… (…) Mais, j’me fiche qu’il soit trop grand, tête de nœud ! Si tu ne le fais pas, je dirai à Rose que tu t’amuses sans elle, si tu vois ce que je veux dire, et tant pis si c’est faux, le provoque-t-elle.

Sa répartie me laisse sans voix.

Plusieurs minutes plus tard, le voilà qui arrive avec les joues rouges, le souffle disséminant une fumée blanchâtre qui sort de son nez à la moindre exhalation. Erin se blottit rapidement dans l'immense manteau de laine. Il s’apprête à grimper dans son véhicule en même temps que sa sœur lorsque Lysandre et Logan, en pleine conversation houleuse, débarquent, le pas précipité. Dans la foulée, je distingue sur le trottoir en face de l’université, une silhouette affreusement familière. Pitié, pas ça ! Ma peau se recouvre de chair de poule. L’oxygène quitte mon corps si brutalement que j’en ai le vertige. L’angoisse me bombarde violemment, mes paumes tremblent. Impossible !

La quinquagénaire se tient droite comme un I, avec un parapluie en main. Elle me fixe sans détour, se fichant royalement de la tempête qu’elle risque d’essuyer en se trouvant ici. Comment m’a-t-elle retrouvée ? Bien sûr, je n’ai pas la naïveté de croire qu’elle ne savait pas où j’étudiais, mais je ne pensais pas qu’elle se pointerait ici, alors que je ne veux pas la voir depuis plus de trois ans. Le cataclysme est si violent que je peine à reprendre l’usage de mes jambes. Je ne peux pas la laisser revenir dans ma vie comme ça lui chante et bousiller ce que j’ai essayé de reconstruire si durement.

— Je vais y aller, annoncé-je à Erin qui m’envoie un bisou d’au revoir de la paume de la main.

— Je passerai te chercher, demain, j’aurai ma voiture, entends-je dans mon dos.

J’ai déjà effectué un pas vers l’un des monstres de mon passé, en vue de lui ordonner de foutre le camp. Mon amie doit me trouver étrange à cet instant précis, seulement, l’inquiétude me gagne et j’ai comme perdu tout sens de la politesse, de la communication. Ce n’est que lorsque mon pied frôle le trottoir où se situe Éléonore que mes lèvres se décollent l’une de l’autre :

— Qu’est-ce que tu fais ici ? marmonné-je, en la dévisageant froidement.

À première vue, j’ai l’air dure, inatteignable alors qu’au fond, je me brise à nouveau comme un vase que l’on vient de jeter du huitième étage. La chute est si vertigineuse que l’oxygène peine à circuler au sein de mes cellules. Je pensais être débarrassée d’elle à tout jamais, qu’elle avait compris que je n’étais plus en mesure de vivre à leurs côtés, je me fourvoyais visiblement.

— On pourrait dîner, toutes les deux, et discuter, tu ne crois pas ?

Un relent d’acide me lamine la gorge à cette simple idée. Mes doigts fourmillent, j’ai envie de la gifler, pire, je me retiens de ne pas le faire. Comment peut-elle se comporter ainsi après toutes ces années ? Après tout le mal qu’ils m’ont fait ?

Mon corps rejette immédiatement sa proposition, en reculant d’un pas tout en secouant le menton de gauche à droite. J’ai envie de m’enfuir en courant, comme si elle risquait à nouveau de me contraindre à une quelconque décision à laquelle je n’aurai cruellement pas voix. Une seconde, j’ai de nouveau dix-sept ans, je suis effrayée. Il me faut m’accrocher à la réalité par le biais de la douleur pour ne pas me laisser submerger par mes souffrances plus profondes, mes plaies purulentes qui ne sont jamais parvenues à cicatriser. Je serre les poings, mes ongles transpercent la chair de mes paumes, me permettant de ne pas me noyer dans les méandres de mes cauchemars.

— Tu n’es pas la bienvenue ici, va t’en ! Roule jusqu’à l’aéroport pour ne jamais revenir, compris ?

— Je suis ta mère, contre-attaque-t-elle.

Je ne pensais pas que cette offensive puisse me blesser autant, et pourtant… Je ris jaune. Elle a vraiment osé. Éléonore a de la chance que nous soyons en pleine rue, que je ne sois pas une adepte des scandales, car je lui aurais craché toute ma haine au visage. Je pourrais me montrer plus agressive alors que ce n’est clairement pas dans ma personnalité. Je suis trop gentille, on me le dit toujours. Même quand j’essaie d’affirmer ma position, on me trouve encore trop douce et conciliante. Il faut croire que mon instinct de survie est plus fort que ma propre personnalité, je pourrais réellement la frapper, déverser toute ma rage sur elle. Mes réminiscences me vrillent le cœur et la voir ici ne m’aide pas à me calmer, loin de là. Elle est la source même de mes plus profondes blessures, je la hais à tel point. Avant que ce jour n’arrive, je ne m’imaginais pas pouvoir haïr quelqu’un.

— Ta propre sœur a été plus une mère pour moi ces dernières années que toi durant dix-sept ans, alors non ! Tu n’as plus voix au chapitre depuis longtemps, n’espère pas revenir dans ma vie, parce que je n’en supporte même pas l’idée ! asséné-je avec amertume.

J’amorce un pas de côté, les jambes tremblantes à cause de la rage qui me consume, de la douleur suffocante qui me malmène. Je ne veux plus la revoir, j’ai été suffisamment claire. Je me rue dans la direction opposée, hélas, elle s’acharne à me suivre.

— Tu ne peux pas nous en vouloir toute ta vie, Sky. Tu es en colère et malheureuse, je le comprends fort bien, mais nous avons fait ce que nous pouvions pour t’offrir les meilleures opportunités qui soient. Ce n’est pas notre faute si…

Furieuse, j’opère une rotation sur moi-même, l’obligeant à reculer avec son foutu parapluie. Elle s’apprête à franchir une ligne dangereuse, et je veux qu’elle comprenne que si elle ose me parler d’elle, je ne répondrais plus de rien, malgré toute la bienséance dont je dispose. Ma gorge se contracte, mes yeux me brûlent, je vais craquer. Je ne peux pas, pas devant elle ! Mon regard noir de fureur s’arrime au sien, qui n’est toujours pas impressionné par ma réaction. Pire, Éléonore semble me défier de la blesser avec des armes que je ne détiens pas. À ses yeux, j’ai constamment été docile, naïve, incapable de me défendre ou de me faire entendre. Elle a eu tort de me sous-estimer. Je ne suis pas aussi fragile que j’en ai l’air.

— Ta fille n’est pas décédée à cause de nous.

Énième coup de poignard dans le cœur, en plein dans l’âme.

— Je t’interdis de parler d’elle, m’étranglé-je en me rapprochant, désireuse de lui cracher ma haine au visage.

Cela tombe bien puisque nous sommes à une intersection, à l’abri des regards curieux.

— Je suis désolée, ma chérie, vraiment désolée pour ce qui t’est arrivé. Si je pouvais la ramener, je le ferais, mais c’est…

Je n’en crois pas un traître mot. J’inspire brutalement, revigorée par ce besoin de déverser ma rage après avoir réceptionné l’impact de ses mots.

— C’est faux ! Ça vous arrangeait bien qu’elle disparaisse de vos vies ! Ce secret si honteux qui vous a obligés à m’exiler comme une pestiférée, ironisé-je, acerbe.

J’ai mal, si mal de l’entendre proférer de telles choses. J’aurais pu supporter ses mensonges si elle avait évoqué un tout autre sujet, mais il a fallu qu’elle me parle de Lucy. Il a fallu qu’elle déclare à voix haute ce que je refuse moi-même de prononcer. Trop douloureux à supporter. Même en thérapie, je ne le dis pas. Les mots ne sortent pas.

Elle m’a quittée…

Depuis son départ…

Elle est partie…

Tout ça, j’ai dû l’évoquer des centaines de fois, mais : “elle est décédée”, jamais. C’est bien trop violent, destructeur pour moi. Elle me replonge dans une détresse innommable, sans s’en rendre compte.

— C’était pour ton bien ! ose-t-elle revendiquer, avec des yeux troublés.

— Pour mon bien ? répété-je, ahurie. Vous n’avez jamais cherché mon bien-être ! Vous m’avez traitée comme une criminelle, abandonnée pendant des mois, sans jamais m’appeler ni même demander comment je me portais. Où étais-tu quand c’est arrivé ? Où étais-tu quand je hurlais de détresse ? Où étais-tu quand j’ai dû lui dire adieu, hein, Maman ? 

— Encore un petit effort, Sky. Ensuite, tout sera fini et vous pourrez profiter de ce beau cadeau.

Je sais qu’elle me ment. Je n’ai plus rien, elle s’en est allée, je le sens jusque dans mon âme. Elle aussi, elle pleure, et sa douleur est innommable, sa tristesse inconsolable et tous les médicaments, tous les encouragements et le soutien de l’univers n’y feront rien. On ne peut pas revenir en arrière.

Pour tenter de me calmer, elle entreprend de me toucher, mais je la repousse fermement, en reculant d’un pas. Elle aurait dû le savoir. Sous aucun prétexte, elle ne devait m’approcher. Nous l’avions convenu lors de mon départ de la maison. Pourquoi revient-elle, aujourd’hui ? N’a-t-elle pas assez causé de dommages irréparables ?

— Je connais un bon psychiatre qui peut t’aider, ma chérie. Je t’en prie, ne gâche pas tout, et rentre à la maison, m’implore-t-elle. Il faut que tu ailles de l’avant, Sky. Tu es si jeune. Un jour, tu comprendras, tu auras d’autres enfants quand tu seras prête à te construire une famille.

— Tais-toi ! Tu ne comprends rien du tout, tu ne sais pas ce que c’est d’avoir envie de mourir. De se sentir vide et froide. Ce n’est pas toi qui as l’impression de devenir folle tant le chagrin te ronge. Tu n’as pas perdu d’enfant. Ne reviens jamais ou j’appelle la police, je demanderai une injonction d’éloignement !

Mes mains s’agitent sous le poids de la rage, de la tristesse. Mes larmes sont à deux doigts de s’écouler, mais à mon grand étonnement, elles ne dégringolent pas sur mes joues. J’ignore d’où je détiens cette force de ne pas les déverser devant elle. 

— Tu te trompes. Je t’ai perdue, toi, ce jour-là. Je veux retrouver ma fille. Je ne suis pas ici pour te tourmenter, seulement pour t’aider. Je veux juste que tu sois heureuse, que tu fasses les bons choix.

— C’était il y a quatre ans que j’avais besoin de toi, et toutes les années qui ont précédé. On m’a appris une chose en thérapie : laisser partir ceux qui vous font du mal pour aller mieux. Alors, va-t’en et oublie-moi comme tu as su si bien le faire toutes ces années.

☆☆☆

 

Éléonore est partie, après avoir compris qu’elle n’aurait pas gain de cause ce jour. Je préfère me les geler sous la pluie que de la suivre quelque part pour discuter avec elle ! Une fois que je ne la vois plus au coin de la rue, ma main se plaque contre ma bouche pour étouffer mes sanglots ainsi qu’un cri de douleur. Les spasmes me déchirent la poitrine, je les enraye plus rapidement que je ne l’espérais. Je suis si en colère que ça surpasse tout.

Les images de Lucy déambulent dans ma tête, me donnant cette impression que le trou béant dans ma poitrine est plus grand. Je n’ai pas pu contempler sa photo depuis des jours, et j’ai besoin de la retrouver, ça m’est vital. Aussi, avant même de réfléchir, ou de me débiner, j’appuie sur le numéro de Josh. Étonnement, il me répond très vite. Mon souffle se bloque au sein de ma gorge dès ses premiers mots.

— Je n’en peux plus, Josh. Je veux retrouver ma fille. Rends-moi sa photo. Je t’en prie.

Je le supplie, la gorge serrée par les larmes qui coulent sur mon visage glacé par la pluie.

— Où es-tu ? m’interroge-t-il d’une voix grave et touchée.

— À la fac.

— Je serai là dans dix minutes, assure-t-il. Il va falloir qu’on parle, Sky.

— Je sais.

Je raccroche, ne lui laissant pas le temps de déblatérer. Une autre larme roule sur mes joues, je l’essuie prestement avant de contourner l’angle de la rue. Je n’ai pas l’occasion d’effectuer un pas qu’une collision me contraint à reculer de deux pas précipitamment. Je grimace de douleur, un bras m’enserre subitement pour m’empêcher de me rétamer par terre, sur la route. Deux pupilles translucides me jaugent d’un air grave, des frissons me prennent d’assaut des pieds à la tête.

Oh non, qu’est-ce qu’il fait ici ?

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