Unstable feelings #1
Chapitre 012
Chapitre 12
Sky
Ces trois dernières semaines, je n’ai eu de cesse de m’exercer tous les soirs après mes cours à l’université. À chaque fois, la peur au ventre, j'ai sais mon violoncelle, je l’ai sorti de son étui, laissant la musique prendre corps, me guider comme avant. Et même si la douleur persistait, j’ai eu la sensation que le poids de mes souffrances pesait moins lourd, le plaisir que j’ai eu à jouer m’a quelque peu fait du bien. Et lorsque l’on cumule autant de souffrance, s’en départir ne serait-ce qu’un minimum soulage.
Je me suis littéralement arraché les cheveux pour choisir le morceau que je devais jouer lors de ce récital. La pression est telle qu’elle m’empêche davantage de respirer qu’à l’accoutumée. Et le pire, c’est que je sais que le trac ne m’aidera pas à me calmer. Les spasmes, qui parcourent déjà mes mains, seront plus probants lorsque je vais jouer de mon instrument dans quelques minutes.
C’est le grand jour. Mon cœur bat à un rythme déchaîné depuis tout à l’heure. Mes paumes sont moites, je prie pour qu’elles ne glissent pas lorsque mon archet se trouvera entre mes doigts. Que celui-ci se retrouve propulsé dans la salle est la dernière chose que j’aimerais qu'il se produise. Ce serait une honte magistrale pour la musicienne que je suis. Cela ne m’est jamais arrivé, malgré tout, je sais qu’il y a une première à tout. Je suis aussi excitée qu’effrayée face aux minutes à venir.
J’ai choisi scrupuleusement l’emplacement où je souhaitais me mettre avec mon violoncelle au cœur du réfectoire, ainsi que ma tenue. Le soleil ne sera pas tout à fait couché, pourtant, je ne voulais pas être éblouie par ce dernier si jamais les rideaux de la salle n’étaient pas tirés. Du coup, je me placerai dos aux baies vitrées. J’ai profité du fait qu’il ne fasse pas encore frais pour vêtir une robe longue, aux bras dénudés pour faciliter mes mouvements. Elle est fluide, ceinturée au niveau de la taille, d’un magnifique vert d’eau allant bien avec la bague que je porte constamment à mon index gauche. Celle-ci est parsemée d’un diamant vert saphir, un autre anneau orné de deux petites fleurs resserre ce dernier par le dessus que j’aime beaucoup même si je ne le porte pas souvent de crainte de le perdre. C’est une sorte de bague grigri que je mettais lors de mes récitals précédents. Elle m’a toujours porté chance. Je me dis que pour ce soir, ce ne sera pas de trop. Je pensais l’avoir égarée depuis le temps, mais Pénélope a réussi à la retrouver, pour mon plus grand soulagement. J'ai ainsi le sentiment d'être plus prête.
Afin d’atténuer la boule qui comprime ma gorge, j’inspire longuement. Mes poumons sont entravés par le stress accumulé avec ces semaines de répétitions. Pénélope est à mes côtés dans la cuisine du réfectoire puisque Jacobo va bien mieux à présent. Il n’a donc plus besoin d’une surveillance poussée. Jessie ne devrait plus tarder, elle a fini les cours il y a quelques minutes, mais j’angoisse qu’elle puisse être en retard. Et hors de question pour elle de sécher alors que c’est une année importante, la dernière du lycée.
Ma tante Nell ne peut malheureusement pas être présente à cause de son travail, en revanche, Fiona va emmener Jessie avec elle après être allée la chercher au lycée. Ma cousine a décrété qu’elle ne raterait ça pour rien au monde, qu’elle me filmerait. Vive la pression !
Je ne suis pas encore installée près de mon violoncelle, pourtant, je sais d’ores et déjà qu’il y a du monde qui se trouve au sein de la salle spacieuse. J’entends des voix qui s’élèvent entre ces quatre murs. L’impatience de certains se ressent et accentue ma nervosité. J’aperçois la silhouette de monsieur Carmichael dans l’entrée de la cuisine, venir dans ma direction, je me tends aussitôt alors que Pénélope est encore à mes côtés en train de m’aider à me préparer aussi bien physiquement que psychologiquement.
— Mademoiselle Sullivan, dit-il avec un sourire chaleureux que je m’efforce de lui rendre, mais je crains qu’il ne ressemble davantage à une grimace qu’autre chose. Vous êtes prête ?
— Je crois que oui, tenté-je plutôt de m’en convaincre.
Je tourne la tête vers ma gouvernante qui affiche un rictus de connivence, elle a foi en moi, en mes capacités, ce qui me fait chaud au cœur.
— Tout va bien se passer, Mademoiselle, je serai au premier rang. Lucy serait incroyablement fière, n’en doutez jamais. Et moi aussi. Fiona et Jessie ne vont pas tarder, j’en suis sûre, murmure-t-elle.
Mes lèvres se déforment, mes joues tressaillent sous le poids de l’émotion, ma poitrine se serre, cependant, je ne donne pas l’opportunité à la douleur de me submerger. Je repousse les larmes qui me menacent bien trop souvent à mon goût. Ce soir, je le fais non seulement pour elle, mais aussi pour moi.
Pénélope m’encourage une dernière fois avant de me laisser, je dois faire mon entrée. Mon violoncelle, déjà disposé à l’endroit exact où je le souhaitais, tout comme la chaise confortable, que l’on a eu la gentillesse de me fournir, n’attendent plus que moi. Je tiens mon archet entre mes doigts qui tremblent légèrement. Une demi-seconde, je clos les paupières, puis me botte mentalement le train pour me pousser à remonter en selle.
La lumière du soleil est plus basse que lors des dernières heures écoulées. Elle s’échoue en une multitude de couleurs orangées et violettes, en un halo qui transperce les longues baies vitrées. Je traverse les allées de chaises qui ont été placées pour l’occasion. Le silence gagne la salle, je respire lentement bien que mon pouls soit bien rapide trop à mon goût. J’avais fini par oublier l’adrénaline que cela procurait de monter sur une scène, de jouer devant un public.
Enfin arrivée devant mon instrument, je le contourne et m’installe face à celui-ci. La pression monte d’un cran. Restant concentrée sur mon violoncelle, je ne visualise pas les gens… Mon archet brandi, je commence à jouer mon morceau. Celui-ci glisse sur les cordes, bloquant mon souffle au sein de ma trachée. D’eux-mêmes, mes yeux se ferment, la chair de poule me saisit à bras le corps. La mélodie caresse mes tympans et s’insère sous ma peau, elle me traverse comme des filaments électriques me montrant la direction à prendre. Je m'abandonne, mon instinct se réveille, mes doigts jusqu’alors trop tendus deviennent plus maniables.
L’angoisse s’évapore en fumée pour occuper l’espace autour de moi. L’appréhension m’englobe bien que je n’aie pas encore croisé le moindre regard. Mon cœur vibre au rythme de la musique, comme un rappel mélancolique, elle me transporte, libère mes barrières, celles qui me retiennent sans cesse en otage avec la douleur qui me consume chaque jour. Mes cellules s’effritent, se confrontent l’une à l’autre, mon âme pleure cette injustice qui l’a frappée et marquée. Elle me hurle combien elle a mal et combien c’est difficile de se remettre, de discerner les autres couleurs de la vie, ne percevant plus que la noirceur, le malheur.
Intérieurement, je suffoque. Si les blessures sont pénibles à supporter, elles sont d’autant plus démesurées lorsque la vulnérabilité vous envahit et laisse vos démons prendre corps. Écorchée des pieds à la tête, au moindre mouvement de mon archet, c’est à la fois libérateur et éprouvant. À tel point que l’eau qui s’accumulait sous mes canaux lacrymaux s’échappe en de fines gouttelettes, chatouillant au passage mes pommettes.
C’est comme si on avait ouvert mon cœur en deux pour retirer un fragment de ces ténèbres qui l'empoisonnent. Ce soir, je réalise subitement qu’en voulant briser le rêve de mes parents, je me suis oubliée, j’ai renié une partie de moi. Après avoir perdu ce qui comptait le plus pour moi, j’ai aussi rayé de ma vie ce qui m’avait permis de supporter leur influence oppressante, de rencontrer le seul homme que je n’ai jamais aimé.
Ils m’ont peut-être obligé à toucher un violoncelle dès le plus jeune âge, mais j’y ai pris goût, et sans lui, je ne suis plus tout à fait moi. En les punissant, je me suis davantage blessée et lorsque la dernière note de ma partition me parvient aux oreilles, je me jure que ça va changer. Mon corps a trop éprouvé pour vouloir lui retirer ce plaisir. Mon instrument m'apporte un moindre répit à cette souffrance qui me pourrit de l’intérieur. Mon art a besoin de déployer ses ailes, si je l’étouffe en le répudiant de la sorte, je crains de perdre à tout jamais l’infime lambeau qui reste de la Sky Sullivan que je suis.
Ce n’était pas lui qui a causé cet incident avec cette fenêtre, mais le poids de ma souffrance.
Continuer à avancer depuis la disparition de Lucy, c’est comme essayer de respirer sous l’eau, s’y noyer sans cesse. Et je suffoque, plongée dans un cauchemar sans fin duquel l’unique instant où je parviens à refaire surface, à m’extraire de ses tentacules pour reprendre mon souffle, on m’y enfonce encore, pour couler dans les tréfonds d’un océan rempli de noirceur. La musique est cette bouée qui pourrait me permettre de respirer un peu, de récupérer des forces afin d’affronter infiniment ce spectre qui me tourmente.
Le silence règne dans la salle, j’ai les poils de mes bras littéralement hérissés. Je retire mon archet et le place sur mes genoux avant d’ouvrir à nouveau les paupières. Je cligne des yeux afin de me désunir de ces dernières larmes qui me brouillent la vision. L’assemblée qui se tient devant moi me devient plus précise, les applaudissements me font faiblement sursauter, gonflant mon cœur de bonheur. Un sourire de soulagement s’accroche à mes lèvres. Pénélope est véritablement au premier rang, en compagnie de Fiona qui a les larmes aux yeux tandis que Jessie filme avec un air fier sur le visage, pour que Nell ne puisse rien rater à son retour à la maison.
Prestement, j’essuie mes joues en me levant de ma chaise. Des étudiants sifflent leur satisfaction me rendant presque euphorique. Mon palpitant se fracasse contre mes côtes, il y avait longtemps qu’il n’avait pas battu si fort pour quelque chose de positif. Je profite de cette prospérité, de cette infime seconde de joie qui me transperce de part en part, créant un halo de lumière à travers mon âme broyée, instable.
À travers la foule ahurie, me communiquant son ovation, je perçois des visages familiers d'élèves que j’ai un jour ou l’autre croisés sur le campus lors de ces trois dernières semaines. Certains ont des cours en commun avec moi – tout comme Oliver qui affiche un sourire radieux – d’autres sont de parfaits inconnus, ou des personnes avec qui la relation n’est pas au beau fixe. C’est notamment le cas de Lysandre que j’arrive à discerner au milieu des gens, vers le quatrième rang. Il s’y trouve en compagnie de garçons que j’ai à maintes reprises aperçus avec lui. Logan est là, à siffler comme un dingue. Ce type un peu fou sur les bords ne semble pas méchant d’après ce qu’Erin m’a certifié. Il est seulement différent des normes que la société nous impose. Bruyant, extraverti, il aime attirer l’attention et adore draguer les filles. TOUTES les nanas sans exception, à dire vrai.
Je suis surprise de les voir ici, alors que d'autres évènements plus cool ont certainement lieu sur le campus. Et pourtant, parmi toute cette cohue, il n’y a que les pupilles translucides de l’étudiant le plus irascible, que je connaisse à ce jour, qui semblent happer l’espace au complet par sa simple présence. Même à cette distance, je n’ai pas de difficultés à constater les expressions de son visage. Il me fixe étrangement et cela me met mal à l’aise. Jusqu’ici, il ne m’a jamais regardée plus de trois secondes d'affilée ou presque. Je mets à part ce soir-là. De mon côté, je me suis évertuée à le fuir comme la peste. Je n’ai pas encore digéré notre dernière altercation, celle où il s’est permis d’être tactile avec moi. À ce moment-là, il n’avait rien d’hostile. Son comportement m’a retourné le cerveau, donné l’impression d’avoir fait un tour de grand huit sans même monter dans ce fichu manège.
Fiona s’approche pour m’enlacer, me dévoiler combien mon morceau l’a émue, ça me touche davantage. Erin débarque peu après en faisant savoir comme c’était grandiose, suivie d’Oliver. Je me sens un peu gênée par toute cette attention à laquelle je ne suis plus tellement habituée.
— C’était magnifique, déclare-t-il avec un rictus communicatif.
— Merci, réponds-je chaleureusement.
— Plus jamais tu ne raccroches et laisses ton violoncelle prendre la poussière, me défend Jessie.
— On ne lui en donnera pas l’occasion, ajoute Erin avec conviction.
Derrière eux, je ne loupe pas la venue de Lysandre. La colère grouille déjà dans mes veines, il ne gâchera pas ce moment. De sa part, bien que ce soit sans doute prématuré, je m’attends à tout. Il a la fâcheuse tendance à me couper le souffle dès que son regard perçant croise le mien, parce que tout ce qui sort de sa bouche est horrifiant. Je ne sais jamais quel genre de vacherie il va me balancer à la figure. Psychologiquement, je dois me préparer au mieux pour le confronter, je sais déjà que ses mots peuvent être cruels.
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