Unstable feelings #1

Ellen Stuart · Chapitre 23 sur 48

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Unstable feelings #1

Chapitre 019

Chapitre 19

 

 

Sky

 

J’ai osé. Aujourd’hui, pendant un cours d’économie avec ce vieux bougre de monsieur Bunn, j’ai pris la parole sans qu’il m’en accorde la permission. J’en ai eu assez d’être snobée pour le simple fait d’être une femme. L’étudiant qu’il avait interrogé disait n’importe quoi, ç’a été plus fort que moi. Par chance, mes propos cohérents n’ont donné lieu qu’à un froncement de sourcils mécontent avant qu’il n’admette que ma réponse était correcte. Dans le cas contraire, je crois qu’il m’aurait virée de sa classe, et cela aurait été une première pour moi. Jessie aurait rigolé, pas moi. Est-ce que je regrette pour autant ma démarche et le stress qui en a ensuite découlé ? Absolument pas ! Se frotter au danger est parfois grisant, je dois bien l’admettre. J’ai eu le cœur si malmené par son regard foudroyant que j’ai cru qu’il allait sortir de ma poitrine, criblé de balles.

Oliver, assis à côté de moi, a admis que j’avais fait fort et surtout, que “j’avais plus de burnes que lui.” J’ai ri, en m’abstenant de lui certifier que malgré les croyances populaires, les hommes n’étaient pas le sexe fort, et par conséquent, les femmes le sexe faible. Tout le monde peut se montrer courageux ou faible en mettant en avant ou non ses opinions. Ce cours était la fois de trop !

Je ne suis d’ordinaire pas le genre de fille à partir au quart de tour, néanmoins l’indifférence de mon professeur m’a mise hors de moi. À la fin de son cours, j’ai cru un instant qu’il voulait me parler pour me remonter les bretelles, le doyen qui passait devant la salle avec la porte ouverte s’est mis à interrompre sa manœuvre pour remettre sur le tapis que ça lui plairait beaucoup que je donne un autre récital. Promettant d’y réfléchir, cela a calmé les potentielles remontrances de Bunn. Monsieur Carmichael l’a invité à boire le thé et ma présence a fini par ne plus lui importer.

J’entends bien continuer à participer même si ça le met de mauvaise humeur !

 

☆☆☆

 

Pour la deuxième fois, en seulement quelques semaines, me voici sur le point de franchir une soirée étudiante. Un type grand, en costume, se tient face à l’entrée, l’air de jouer les chiens de garde. Il se contente d’ânonner sans grand intérêt : “carton d’invitation.” Lysandre ne mentait pas, deux jours après notre discussion, j’ai reçu une carte rouge avec mon nom et prénom calligraphiés en couleur or ainsi que les fameux détails à propos du dress code. Je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire en voyant ce que les invités allaient vêtir : un kilt ! Jessie serait plus que ravie de venir voir cela de ses propres yeux. Surtout pour les mecs, en fait. Je n’en possède pas, alors elle m’en a prêté un que je trouve un peu juste. Faute de mieux, il fera l’affaire, j’éviterai de me pencher pour que l’on ne voie pas mes fesses !

Le contrôleur de la soirée tire la gueule en me dévisageant de la tête aux pieds. Mon pouls s’accélère. Qu’est-ce qu’il a à me regarder comme ça celui-là ? Son sourcil s’arque avant de me laisser entrer. Je n’ai pas le temps de poser le pied à l’intérieur que quelqu’un me bondit presque dessus, je sursaute de peur. Putain, mais quel con, ce mec !

Un type avec un costume ridicule de lapin géant se marre dans mon dos avant d’entrer sans se préoccuper des autres. À tous les coups, il appartient à leur petit cercle. Et allez savoir pourquoi, son identité clignote dans ma tête comme le foutu panneau d’une boîte de nuit : Logan. Il est suffisamment cinglé pour surprendre les filles dans ce genre d'accoutrement. Complètement barge !

Lorsque je franchis enfin les lieux, je découvre que les locaux sont plongés dans une ambiance intimiste où la musique habite l’espace. L’éclairage est faible, j’entends presque la voix d’Éléonore en train de me houspiller, percevant clairement l’intonation de ses remontrances dans mon esprit. Loin de me faire reculer, j’entreprends un premier pas en observant avec une petite fascination le néon vert se trouvant juste au-dessus du grand canapé en cuir où des étudiants sont nonchalamment installés.

Un petit sourire diabolique ourle mes lèvres ornées du rouge parfait qui ne jure aucunement avec mon teint et mes cheveux. Ce soir, personne ne viendra m’ordonner quoi que ce soit. Ma mère ne sera pas là pour me pourrir la soirée. Je ne culpabilise pas non plus de délaisser durant quelques heures mes cahiers déjà bien remplis des notes diverses que j’ai prises au cours de ce premier trimestre.

Un frisson d’excitation mêlée à l’anxiété me gagne. Hors de question pour les Buchanan que je me mélange avec des jeunes de mon âge ni de faire la fête jusqu’au bout de la nuit parce que ça n’aurait rien apporté à mon dossier universitaire ni à mon curriculum vitae. Pour eux, il n’y avait de la place que pour la musique. Celle-ci devait être mon univers entier, rien ne devait entraver notre union presque céleste. Tout ça, c’était avant Josh, avant Lucy, avant que mon cœur finisse par hurler qu’il en avait assez de cette oppression constante.

Il y a quelques têtes qui me sont inconnues, je les ai pour la plupart aperçues sur le campus au fil des semaines écoulées. Lysandre, Erin, Logan et Colin sont installés sur une longue banquette en cuir de couleur foncée face à moi, je peux les identifier sans difficulté. Je campe à la même place durant de longues secondes, à les observer les uns après les autres.

Une brune de notre âge est assise sur les genoux de Colin, je suppose aussitôt qu’il s’agit de sa petite amie. Ils ont un look plutôt en accord. Ses cheveux sont relevés en une queue-de-cheval parfaitement lissée. Ses yeux clairs sont cernés d’un smoky eyes si foncé que ses iris ressortent tels deux saphirs hypnotisants se reflétant sous la lumière du néon accroché au mur derrière eux. Je les fixe un peu trop, c’est plus fort que moi, je les trouve fascinants collés l’un à l’autre. Ils se complètent tels le Yin et le Yang. Colin ne sourit pas, mais ses yeux la dévorent comme si elle était la huitième merveille du monde pour lui, et c’est magnifique. Ils dégagent un truc magnétique qui attire tous les regards dans leur direction. Un prince noir avec sa princesse tout aussi gothique que lui. J’aime leur singularité, leur façon d’occuper l’espace sans pour autant hurler : “Hé, regardez, on est là”. Non, ils sont simplement eux-mêmes, ils ne portent pas de déguisement pour attirer l’attention. J’ai déjà vu bien plus extravagant que leur look, d’ailleurs.

Mes yeux déambulent sur le reste du groupe. Je n’ai pas le temps de les étudier davantage qu’Erin se lève avec le sourire jusqu’aux oreilles.

— Salut, toi ! clame-t-elle, guillerette.

Elle ne prend pas mal mon air déboussolé. Comme dirait Jessie : “Tu es tendue comme un string, tronche de cake ! Détends-toi, ils ne vont pas te bouffer.” Même si je comprends, je suis légèrement dégoûtée que mes tantes aient refusé qu’elle vienne à cause de la sale note qu’elle s’est coltinée à son devoir de littérature. Mon carton d’invitation me notifiait que je pouvais emmener une personne avec moi, j’ai aussitôt songé à elle.

— Remise de ta petite frayeur, ma belle ? nous interrompt Logan en m’adressant un clin d'œil tandis qu’il tient la tête du lapin contre son flanc droit.

Ses cheveux blond platine en désordre, une fine couche de sueur trône sur son front. Il m’étudie sans gêne, de la tête aux pieds avant de se mettre à siffler, ce qui m’agace. Je secoue la tête, en levant les yeux au ciel. Erin vient à mon secours, en passant son bras autour de mes épaules, le sourire jusqu’aux oreilles. Son kilt vert lui va à merveille et il est clairement à la bonne taille ! Elle s’est fait une queue-de-cheval haute et plaquée tandis que ses yeux ont des paillettes bleu ciel autour. Avec son top rose, elle ressemble à la Fée Clochette, il ne lui manque plus que la baguette magique.

J’ignore ce que Logan a fait, mais cela lui déplaît puisqu’elle se met à lui mettre une claque derrière la tête en clamant : “Bas les pattes ! ” Un projectile surgit dans notre trajectoire pour atterrir au visage du blond. Avant de regarder qui a bien pu lancer un gobelet en plastique à la tête de Logan, j’écarquille les yeux de stupéfaction. Deux pupilles furieuses sont braquées sur nous. Lysandre, toujours assis sur le canapé près de Colin, a le poing serré sur sa cuisse, par-dessus son kilt bleu nuit. Sa mâchoire se contracte spasmodiquement, me communiquant l’état dans lequel il se trouve.

— Oh, Lys, déstresse un peu, le prend à la légère l’étudiant.

— Qu’est-ce qu’il a encore fait ? soupire Colin, interloqué.

L’attention tournée vers nous, je rougis d’embarras.

— Ta sœur a tout vu, elle ne pourra qu’attester que ce gobelet dans la gueule était mérité, pas vrai ? grommelle Lysandre d’un ton catégorique.

Erin dodeline de la tête, en confirmant ses propos, et je plisse le front, suspicieuse.

— Oublie ces conneries, m’enjoint-elle. J’aime beaucoup ton kilt. Viens, il faut que je te présente une nana formidable qui va t’adorer ! Elle est super cool, s’enthousiasme-t-elle.

Glissant son avant-bras autour du mien, je prends garde à ne pas trébucher à cause du tapis en gagnant avec elle la banquette. La copine de Colin m’offre un sourire chaleureux, la jolie blonde à mes côtés nous présente tandis que Colin l’écoute d’une oreille attentive. Il ne semble pas surpris de ma présence bien que la soirée soit aussi select. Nous sommes seulement une quinzaine.

J’espère que je ne vais pas le regretter.

Rose est assise sur l’une des cuisses de Colin, Erin se permet de se mettre sur la seconde. Son frère la regarde dépité pendant que Rose rigole. Erin tire mon bras pour que je m’asseye entre les deux garçons. À croire que me frôler l’aurait tué sans forme de procès, Lysandre s’est carapaté à l’autre bout du canapé. Logan profite de la place près de moi pour s’installer. Son costume ridicule disparu, il porte comme tout le monde un kilt, rouge comme le mien. Son pied sur la table basse, il s’affale, la jambe relevée, laissant potentiellement entrevoir ce qui se cache là-dessous. Si je vois ne serait-ce qu’un bout de ses couilles, je hurle, bordel ! L’enfoiré jubile, il doit voir que sa proximité me met mal à l’aise et je me fustige d’être dans cet état.

— T’en veux ? Je n’y ai pas touché, tu dois crever de soif, tu es toute rouge, plaisante-t-il en me tendant une bouteille de bière.

Froidement, je le dévisage, un sourire goguenard étire ses lèvres avant qu’elles se pressent contre le goulot de sa boisson. Sa pomme d’Adam coulisse le long de sa gorge en même temps que le liquide se répand dans son gosier.

— Je n’ai pas soif.

— Je m’en doutais, réplique-t-il, toujours avec son air mutin. C’est ce qui se cache là-dessous qui t’intimide ? Tu te demandes si j’ai mis un boxer ou non, pas vrai ?

— T’es grave comme mec, sifflé-je entre mes dents. À choisir, je ne préfère pas le savoir.

Des ricanements s’élèvent autour de moi, il s’agit sûrement de Rose et Erin.

— T’es lourd à recycler tes vieilles vannes pourries ! le charrie la copine de Colin.

— Laisse-la tranquille, surenchérit Erin, en venant s’asseoir désormais sur lui pour lui pincer les joues.

— On ne peut même plus s’amuser, ce que vous êtes coincées, les filles !

Elle lui octroie une tape sur l’épaule dont il se fiche royalement.

— Parce qu’on ne veut pas savoir si tu as des couilles ou non ? le taquine Rose. On connaît déjà la réponse, charlot, ajoute-t-elle en jetant un œil amusé en direction du kilt de Logan.

Erin et Colin explosent de rire. Je ne sais plus où me mettre, sentant mes joues chauffer et être aussi rouges qu’une tomate cerise.

— Fléchettes, ça vous tente ? nous propose un mec qui débarque d’un autre coin de la pièce, en compagnie d’un Asiatique d’un gabarit moins imposant.

Ses yeux vairons me disent quelque chose.

— Hé, mais c’est miss : “Monsieur, ce n’est pas bien d’être un gros méchant machiste ! J’ai le droit à la parole, bouh !” déclare-t-il d’une voix horripilante et moqueuse. J’ai adoré la façon dont tu as répondu à monsieur Bunn. Je suis sûr que ce con rêve de mettre du scotch sur la bouche des femmes pour les faire taire, alors ça l’a bien fait chier, ricane-t-il.

— Vous êtes en cours ensemble ? s’étonne le garçon aux traits typés. Elle n’a pas l’air de te remettre pourtant. ALEXANDER, notifie-t-il, moqueur.

— La ferme, bien sûr qu’elle me remet ! Je suis assis au même rang qu’elle, imbécile. Elle a toujours un grand mug de café et la sale manie de mâchouiller son stylo bille. Elle dévisage monsieur Bunn comme si elle rêvait de lui plomber le cul parce qu’il l’ignore quand elle lève la main pour répondre aux questions de son cours.

Son analyse détaillée amuse la galerie, je rougis de plus belle. J’ai presque honte de m’avouer que je ne connaissais pas son prénom avant ce soir. Suis-je trop égoïste pour m’intéresser suffisamment aux autres ou juste tellement dans ma bulle que lorsque je vais en cours, rien d’autre n’existe par habitude ?

La main de Logan se pose l’air de rien sur mon genou. Son geste a beau ne pas être plus déplacé que cela, je tressaille. Il reste ainsi, me mettant mal à l’aise. Les filles acquiescent à la demande d’Alexander – le type aux yeux vairons de mon cours d’économie pour la partie de fléchettes. Le pouce du blond caresse ma rotule, je panique et lui arrache la main d’un mouvement rapide pendant que mes iris cherchent de l’aide autour de moi. Personne ne me calcule, jusqu’à ce que je me confronte aux prunelles azurées remplies de rage de Lysandre. Il bondit, alors qu’il se trouvait à l’opposé de la banquette.

— Et si tu allais te frotter ailleurs, tu lui fais peur avec tes conneries, gronde-t-il, en le saisissant par le col de son tee-shirt gris débraillé, me faisant sursauter.

— Le maître de la soirée a parlé, raille-t-il. Range tes crocs, Lys, je me montre simplement accueillant.

— Tu parles, je sais très bien quel genre d'accueil tu voudrais bien lui donner !

Ahuries, les têtes de leurs amis se tournent vers eux. Les deux jeunes hommes s’observent dans le blanc des yeux. Le silence règne, hormis la musique du club qui anime l’espace sans être trop bruyante. Si l’on avait été dans un western, les deux auraient probablement dégainé leur arme. Je ne comprends pas pourquoi ils se montrent si hostiles l’un envers l’autre. Pourtant, ils sont constamment fourrés ensemble sur le campus. Là où Lysandre va, Logan n’est jamais très loin. Il le suit comme son ombre, si bien que c’en est flippant. Quelque chose d’étrange les lie tous les deux, quelque chose de plutôt sombre et inextricable. Suis-je la seule à percevoir cette tension singulière quand ils sont dans la même pièce ? Logan n’est jamais violent dans ses propos, mais ses remarques cachent bien des choses. Quant à Lysandre, il est fidèle à lui-même, assez froid, bien que ce soit à un degré différent avec son ami.

— Et si vous régliez vos chamailleries un autre jour ? suggère Rose en se redressant. Vous venez, les filles ? J’ai envie d’aller aux toilettes.

À choisir, j’aime autant me trouver avec elles, qu’au milieu d’une guerre dont j’ignore tous les ressorts. Les relations humaines s’avèrent bien souvent compliquées, ils en sont un parfait exemple. Je ne pensais pas réellement que des amis pouvaient aussi ne pas s’aimer, et c’est l’impression qu’ils me donnent. Il y a un truc pas clair entre eux. Ai-je envenimé les choses avec ma réaction excessive ?

Non, ça ne l’était pas, ce mec n’avait aucun droit de poser la main sur toi !

Soulagée de m’éloigner un peu de cette ambiance pesante, la pression quitte mes épaules alors que je suis les filles. La brunette se rue à l’intérieur d’une cabine, de son côté, Erin grimpe sur le rebord de l’un des lavabos, en soupirant.

— Bon sang, c’est quoi leur problème, à tous les deux ? m’interroge-t-elle.

— Aucune idée, c’était… étrange, dis-je perplexe. Il a posé la main sur mon genou, sûrement pour m’emmerder, je ne sais pas trop.

— Ça me paraît plutôt évident, Logan a envie de se faire Sky, et ça déplaît à Lysandre.

— Pardon ?! Et pourquoi ça, ce ne sont pas ses oignons ? proclame Erin tandis que je suis encore plus dubitative.

La chasse d’eau retentit, Rose réapparaît près de nous pour se laver les mains pendant qu’Erin est toujours jonchée sur le lavabo, le dos mangeant une partie du miroir.

— Attention, je ne dis pas que Lysandre est intéressé par toi. Juste que Logan est parfois spécial. Il aime trop les femmes, ce qui a l’air de le gonfler depuis quelque temps. Enfin, je ne fais qu’émettre des suppositions par le biais de ce que me raconte Colin et quand je viens ici. Il y a un truc pas clair entre eux. Ne le prends pas personnellement, passe au-dessus, me conseille-t-elle avec un fin sourire. Ils ne sont pas méchants l’un comme l’autre.

— Logan n’est pas méchant, juste maladroit, rectifie Erin. Lysandre, ça reste à prouver. J’ai bien cru qu’il allait lui mettre son poing dans la figure, exhale-t-elle, en frissonnant.

— Ça finira probablement par arriver un jour ou l’autre, ricane Rose en séchant ses mains, puis en se posant devant le miroir afin de retoucher son rouge à lèvres bordeaux qui lui va à merveille. Parfois, les mecs ont besoin de se mettre un bon coup sur la tronche pour ensuite repartir du bon pied. Ne nous en mêlons pas et faisons juste gaffe à ne pas nous retrouver au milieu. Logan mérite une raclée vu ce qu’il a essayé de faire à Natalia, ajoute-t-elle énigmatique.

Paumée, au centre de cette conversation où je ne comprends pas grand-chose, j’écoute, en sachant désormais que je ne me fais pas de films concernant les deux jeunes hommes. Ils sont amis, mais aussi d’une certaine façon, ennemis. C’est si déroutant.

— Attends, tu as encore des contacts avec elle ? clame Erin, stupéfaite.

— Oui, de temps en temps, on s’appelle. Ce n’est pas parce que Lysandre et elle, c’est terminé que je vais lui tourner le dos. Elle est chouette, je ne suis pas le genre de fille à changer mon fusil d’épaule.

— J’ai cru qu’elle voulait juste oublier son passage ici, avoue Erin, visiblement peinée. Je n’ai pas osé lui envoyer de message de crainte d’enfoncer le couteau dans la plaie.

Des dizaines de questions fusent et me brûlent les lèvres, mais elles demeurent closes par respect. Je ne peux pas m’imposer, exiger des réponses à mes interrogations alors que je ne suis pas leur amie. Du moins, je crois… On se connaît à peine, même si j’apprécie énormément, pour l’heure, les moments que j’ai passés en compagnie d’Erin. Je viens de rencontrer Rose.

— Natalia faisait partie du programme d’échange scolaire. Fille canon et intelligente, mais surtout très gentille. Sans doute trop pour un mec comme Lysandre, m’informe la jolie blonde. Ils sont sortis ensemble quelques mois et se sont séparés. À la suite de ça, elle a simplement plié bagage pour retourner en Russie, chez elle. Je crois qu’elle avait le mal du pays. Elle nous parlait souvent de Kazan, elle réussissait à me faire rêver d’aller vivre là-bas. On la sentait très attachée à ses racines, sa famille. Cette fille a le cœur sur la main et cet imbécile ne s’en est pas rendu compte. Une sorte d’amour non réciproque, si on peut dire.

— Je crois que, dans tous les cas, même si leur relation n’avait pas tourné au vinaigre, Natalia serait partie. Vivre ici, sa relation avec Lysandre constamment sous tension, c’était trop de pression pour elle, elle était dépaysée, malheureuse ici. Il a fini par lui donner une raison valable de partir, complète Rose. Elle ne lui en veut pas, elle me l’a dit, ils n’étaient pas faits pour être ensemble.

On tambourine soudain à la porte et nous sursautons, toutes les trois, comme des idiotes. Erin pouffe de rire face à notre comportement extrême. Peu après, la tête de Logan passe le battant pour nous demander si nous souhaitons nous joindre à eux pour une partie de fléchettes. Nous quittons la pièce. Deux équipes sont alors établies. Je me retrouve avec Rose, Colin et Lysandre tandis que Logan et Erin sont avec Naoki et Alexander.

Chacun notre tour, nous commençons à tirer nos fléchettes, deux passages ont lieu et c’est un fiasco de mon côté. Incapable de viser la cible, mes flèches finissent inlassablement par s’échouer au sol avant d’atteindre leur but. De crainte de blesser quelqu’un dans mon sillage, je ne tire pas assez fort. Je suis parfois si maladroite que c’en est affolant.

— Ce n’est pas très concluant, tout ça, me taquine Logan en enroulant un bras autour de mes épaules. Tu veux un peu d’aide ? T’es dans l’équipe adverse, mais je pourrais te montrer comment tirer. Je ne rate jamais ma cible.

Son allusion est bien distincte, celle-ci m’arrache un frisson désagréable le long de la colonne vertébrale.

— Ça ira, tu ferais mieux de reculer, sauf si tu veux finir avec une flèche dans une partie de ton corps. Je suis une calamité ambulante, ris-je jaune.

Erin aussi a dû mal à atteindre sa cible, mais au moins, elle y parvient quand même une fois sur deux, ce qui n’est pas mon cas. Nous sommes déjà à quatre tours à présent, je crains de ne jamais réussir à apporter de points à mon équipe. Heureusement, Colin et Lysandre sont spectaculaires. Ils visent et tirent sans jamais hésiter, cela semble si facile quand on les regarde. Rose s’en sort pas mal non plus, ils relèvent clairement le niveau, et je culpabilise d’être si mauvaise. Pour ma défense, c’est la première fois que je joue aux fléchettes. J’aime assez cela, même si je suis nullissime.

C’est plutôt frustrant quand on sait que je réussis toujours ce que j’entreprends. La musique, mes études. Je soupire de lassitude lorsque c’est à nouveau mon tour, après Erin qui vient de marquer dix points.

— Attends, m’interrompt Lysandre qui se place derrière moi sans crier gare.

Il saisit mon poignet, me faisant presque tressauter de surprise. Un courant électrique parcourt mon épiderme pour se loger en pleine poitrine. Merde ! Pourquoi ça me fait cet effet encore une fois ?

— Pause. Tu n’avais jamais joué avant, pas vrai ?

Je lui atteste en effet que non.

— Ce n’est pas équitable, bougonne-t-il. Place-toi correctement et regarde bien la cible. Amène ton avant-bras en arrière.

Lysandre dirige les opérations, il donne les instructions, et mon corps se meut en même temps que sa main placée sur mon poignet me guide. La chaleur de son buste brûle presque mon dos, j’en ai le souffle coupé. Il est si proche qu’il me désarçonne, je me fais violence pour ne pas bloquer comme une idiote. Parfaitement maître de lui-même, tendu et froid, ma proximité ne le trouble absolument pas. De mon côté, j’ai le sentiment que l’atmosphère a nettement changé pour devenir plus dense, pesante, si bien que mes poumons se sentent comprimés, à l’étroit.

— Ton poignet au niveau de ton œil. Ton pouce à l’arrière du centre de gravité.

Sa voix est si caverneuse, qu’il semble agacé en me donnant ses directives, à croire que cela lui coûte de m’aider.

Je m’exécute, tout en sentant cogner mon cœur jusque dans mes tempes. J’espère que personne ne perçoit qu’il me donne presque le vertige. Je ne comprends pas ma réaction. Pire encore, j’apprécie de sentir son souffle sur le haut de mon crâne, la fermeté de son torse niché contre mes omoplates. Je me surprends même à désirer me retourner, vouloir plonger mon regard dans le sien pour y déceler ce qui s’y cache. Mauvaise idée, il se mettrait probablement en colère, me repousserait violemment. Il n’est pas hostile pour l’heure, mais un moindre faux pas pourrait faire basculer son humeur versatile. Je le redoute fortement.

— Parfait. Tourne légèrement ta main et tire franchement en allongeant ton poignet. N’hésite pas.

Sa voix grave, mais mesurée, me file des frissons. Elle est semblable à un murmure hypnotique qui vous ferait exécuter n’importe quoi tant c’est agréable à l’écoute. Lysandre me touche à peine, j’ignore si lui ressent cette tension ou si je suis la seule à me monter des films. Le souffle discontinu, je peine à le cacher. Je m’élance, la respiration coupée. Mon cœur tressaute dans ma poitrine lorsque la flèche atteint finalement sa cible. Une joie palpable m’assaille, j’entends Erin crier tant elle est aussi surexcitée que moi face à cet exploit. Elle se jette presque sur moi en me félicitant.

— Bravo, ma belle. Je savais que tu y arriverais, chantonne Rose en me gratifiant d’un clin d'œil.

— Arrête de fraterniser avec l’ennemi, Baby monster, et note les points, plaisante Logan dans notre dos.

Erin lui adresse un mauvais œil qui le fait sourire. Ils ont une façon bien à eux de se parler. Il semble incapable de ne pas la taquiner, comme un grand frère avec sa petite sœur. L’attention particulière qu’a Erin envers moi me fait chaud au cœur, elle a l’air de m’avoir déjà intégrée à leur petit groupe, alors que nous nnous sommes vues que très peu de fois. Elle est gentille, marrante, solaire et ouverte, j’apprécie beaucoup sa compagnie.

— Cela dit, le match deviendra un peu plus palpitant avec une Sky qui marque des points, ajoute-t-il, rieur.

— Ne te fais pas d’illusions pour autant, on gagnera quoi qu’il advienne, renchérit Colin, en enroulant son bras autour de la taille de Rose.

Cette dernière sourit, claque un baiser sur sa joue avant d’essuyer la trace de rouge à lèvres qui marque sa peau.

— On va vous démonter, mon pote, déclare-t-elle, sûre de nous.

Lysandre est toujours dans mon dos, je contiens mes émotions en désordre, opérant un mouvement de rotation dans sa direction.

— Merci, manifesté-je avec retenue.

Ses prunelles translucides brillent sous la lumière bleue du néon du mur à notre droite. Doucement, il se racle la gorge, j’y vois là un signe d’embarras. Serait-ce prétentieux de croire qu’à présent que je me tiens face à lui, je provoque un peu le trouble en lui ?

— Je ne pouvais pas te laisser continuer ce carnage, pour ta sécurité et la nôtre. Je déteste perdre.

Comment prendre sa réflexion ? Malgré tout, j’entends qu’il craignait que je me blesse dans mes tentatives désespérées de marquer des points. Signe qu’il ne me déteste pas autant que je le pensais. Moi qui pensais simplement lui faire pitié, il vient de me prouver le contraire. Ce constat réchauffe ma poitrine de façon inattendue.

Il me tourne le dos et part dans une pièce adjacente où je perçois un réfrigérateur, une fois la lumière allumée. Il y a même un escalier, je suppose aisément que les Nyx ont sûrement des chambres ici, comme sur le campus. Lysandre se sert un verre que je devine être tout sauf de l’eau. Je reste là, plantée comme une cruche à accuser ses propos, à les tourner dans ma tête pour tenter de mieux le comprendre.

— Ne fais pas attention à ce qu’il dit, me chuchote Rose qui s’est approchée de moi. Il ne le dira pas par fierté, mais il voulait juste t’aider.

Elle rejoint Colin, installé sur la banquette, après un petit sourire de connivence. Il l’attend avec un cocktail rouge. Je finis par comprendre qu’il s’agit ni plus ni moins du verre de sa petite amie, elle le remercie avant d’en boire une gorgée tandis qu’il plonge son nez dans les cheveux de la brunette. Ce ne doit pas être facile pour eux de se voir aussi peu.

Les derniers membres des deux équipes terminent, Erin compte les points. Nous avons remporté la partie malgré tout, avec seulement cinq points d’avance. Ce qui n’était pas gagné, les garçons ont rattrapé mon fiasco en atteignant le centre de la cible chacun leur tour. Logan a tenté de les déconcentrer, en déblatérant des conneries, en vain. Leur force de concentration est plutôt exceptionnelle. Pas un rire ni un rictus, c’est comme si face à ce mur, ils étaient déconnectés de la réalité pour atteindre le but, que rien d’autre ne comptait. Vraiment stupéfiant.

— Bravo pour ta remontée fulgurante. Je pensais qu’il chercherait à te fuir éternellement, me dit Logan en s’adossant au mur.

— Qui ça ? hésité-je devant son air amusé.

— Lysandre.

Qu’entend-il par là ? Pourquoi voudrait-il me fuir ? Mon visage doit lui transmettre mes interrogations, car il se met doucement à ricaner.

— Je t’offre un verre ? me propose-t-il.

— Merci, mais je ne préfère pas.

— Comme tu voudras, répond-il, accompagné d’un clin d'œil.

Son œillade déambule jusqu’au comptoir où se situe Lysandre. En le voyant se pencher par-dessus un plateau en aluminium recouvert d’une ligne blanchâtre, je plisse les yeux. Il la sniffe sans hésitation, je détourne le visage, perturbée par son action d’autodestruction. Logan est toujours là, il observe la scène comme si elle n’avait rien de singulière. Il ne se cache même pas !

— On dirait que la soirée va prendre un autre tournant. 

— Pourquoi fait-il ça ? bredouillé-je plus pour moi-même. 

— Ne pose pas de question si la réponse te terrifie, rétorque Logan. 

Mon air perdu s'exprime davantage que moi. 

— Je le vois à tes yeux. Un conseil, évite-le.

Décontenancée, je l’observe. C’est n’importe quoi !

— Ce n'est pas un homme fait pour toi, crois-moi. Lysandre te brisera le cœur, comme il l'a fait avec le mien, murmure-t-il en fin de phrase, perdu visiblement dans ses pensées. 

— Quoi ? Non, ce n'est pas du tout ce que tu penses ! me justifié-je. 

— Tu rougis. Tu es intéressée par lui, même si tu ne veux pas encore te l'avouer, conteste-t-il, avec un sourire orné d’une pointe de malice.

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