Unstable feelings #1
Chapitre 002
Chapitre 2
Sky
Mes bras crispés ne se détendent pas tandis que je secoue frénétiquement ma jambe droite, mon talon claquant sur le sol carrelé du cabinet vétérinaire. Pour la première fois depuis très longtemps, le stress me pousse à ronger la peau autour de mon pouce. Je m’étais pourtant juré de ne plus recommencer puisque je le regrette au moment où le sang dégouline, que mon doigt me picote.
Malgré moi, et par-dessus l’angoisse qui me brûle le ventre, je dévisage inlassablement le faciès de l’inconnu qui nous a conduits ici, et de celui qui était avec lui. À présent que mes larmes se sont taries, je ne peux plus l’ignorer, murée derrière le choc. Le conducteur, désormais assis à ma gauche, n’est pas bavard non plus. Je me demande d’ailleurs s’il est bien réel. Il est âgé d’une vingtaine d’années, a une carrure plutôt musclée, juché sur un bon mètre quatre-vingt-cinq. Ses yeux d’un bleu-vert translucide s’opposent à sa chevelure ébène, rendant son visage hypnotisant, intimidant.
Je ne connais rien de lui, ni son prénom, mais il a autant la capacité que cet accident de me couper le souffle. Ce qui est plutôt déroutant. Je devrais le haïr et psalmodier des insultes à son encontre, car, après tout, nous sommes ici par sa faute. Pourtant, là tout de suite, j’en suis incapable. Je meurs de trouille, le silence pesant de cette salle d’attente ne m’aide pas à espérer que tout aille pour le mieux. Je hais le silence, il m’angoisse depuis des années. Si j’avais été seule ici, j’aurais enfilé mes écouteurs pour tenter d’apaiser mes angoisses, or, je ne le suis pas. Dans ce cas précis, ce serait impoli.
Je devrais m’en ficher, uniquement me montrer désagréable avec lui, appeler Pénélope : ma gouvernante, celle qui s’occupe de moi depuis toujours, et qui n’a pas hésité à me suivre en Écosse, alors qu’elle avait toujours vécu à Philadelphie. Elle n’a pas hésité à quitter mes parents. Une sorte de connexion émotionnelle nous a toujours liées. Il ne m’est pas venu à l’esprit de me séparer d’elle, pas même quand elle m’a suivie il y a trois ans, chez mes tantes et leur fille, après ce qui m’était… arrivée.
Oui, je devrais pourrir ce mec et appeler Pénélope. Qu’est-ce qui m’en empêche ?
J’ai beau en chercher la raison, en le toisant avec insistance, tandis que son regard est rivé au loin, je n’obtiens aucune réponse. Pire que ça, je dois l’agacer, car je l’entends faiblement soupirer avant de me rendre la pareille.
Pourquoi je le dévisage de cette manière ? Il n’a aucune trace noire sur le visage. C’est juste un type normal qui vient de renverser mon chien par accident, et qui n’a pas fui. J’imagine que c’est uniquement pour cela que je ne suis pas en train de faire mon hystérique à cet instant. J’étais démunie. Pénélope fait des courses puisque nous venons de déposer bagages dans ce nouveau quartier, et il fallait remplir le réfrigérateur au moins pour le week-end. Mes tantes ont vendu leur maison pour en acheter une autre, plus près de la fac, uniquement pour ne pas que j’aie à traverser toute la ville, que j’aie enfin ma propre chambre.
Je n’ai pas de voiture. Dans une tout autre situation, jamais je ne serais montée dans le véhicule d’un inconnu. Avec deux mecs dont j’ignore tout.
Sa mâchoire est contractée, il n’a de cesse de faire craquer ses phalanges. Il angoisse, je le vois à ses traits tirés. Il culpabilise. C’est bien, ça prouve que ce gars possède une conscience, qu’il s’en veut.
Évidemment que c’est le cas, une ordure aurait pris la fuite ! Ou il ne l’a pas fait étant donné que j’aurais pu relever sa plaque d’immatriculation ? Aucune idée, je déraille trop quand je suis stressée. Son ami, moins baraqué et blond, n’arrête pas de fourrager ses cheveux, tout aussi angoissé. D’ailleurs, il est le seul à se parler à lui-même depuis tout à l’heure, comme s’il essayait de se canaliser. Chacun gère le stress à sa façon.
— Mademoiselle, interrompt mes pensées le vétérinaire qui s’est occupé de mon chiot.
Je sursaute en le fixant automatiquement.
— Votre chien est stable. Il a perdu pas mal de sang, mais il va s’en remettre. Par chance, aucun organe vital n’a été touché. Nous allons le garder en observation.
— Oh, putain de merde ! C’est super ça ! clame le blond qui vient de bondir de son siège, si rassuré qu’il en est vulgaire.
Je soupire de soulagement, puis le remercie. Le brun près de moi se racle faiblement la gorge lorsque le vétérinaire s’éloigne.
— Je vais te ramener, déclare-t-il sans préambule.
Il se redresse sur ses longues jambes et commence à quitter le cabinet. Je l’observe quelques secondes avant de suivre le mouvement avec ma chienne. Le blond, dont je ne connais pas le prénom, se présente aussitôt sous le patronyme de Logan. Il me tend une main chaleureuse en proclamant qu’il est heureux que ça ne se soit pas fini en bain de sang. Il ne doit pas maîtriser tout ce qu’il dit, j’en ai la chair de poule en entendant des choses pareilles. J’ai sur moi le sang de mon chien !
☆☆☆
— Écoute, je suis vraiment désolé pour ton chien. Je peux te rembourser les frais vétérinaire et… s’exprime l’inconnu, alors que nous sommes stationnés devant la maison.
— C’est inutile, mais merci quand même. Merci de ne pas avoir pris la fuite.
Ma gorge se noue, cette idée m’ébranle. J’ignore ce que j’aurais fait dans ce cas précis. Ses pupilles s’arriment aux miennes dans un mouvement de tête vers moi.
— Si tu veux, le week-end prochain, il organise une Pool-party, tu pourrais venir, nous interrompt Logan avec enthousiasme.
Ma bouche s’ouvre, aucun son n’en sort. Je ne m’attendais pas à une invitation. La situation est plus qu’étrange. Je cligne des paupières, un instant, désarçonnée tandis que le brun regarde le blond à travers le rétroviseur, avant de revenir vers moi.
— Ouais. Ouais, tu peux venir, marmonne-t-il.
Il m’invite uniquement parce qu’il se sent redevable vis-à-vis de cet horrible accident. Je ne sais pas bien comment réagir à cette proposition plutôt déroutante.
— Euh… je ne connais même pas ton prénom, répliqué-je.
Logan pouffe de rire à l’arrière. Contre toute attente, un rictus ironique ourle les lèvres pleines du brun, ce qui me file la chair de poule instantanément.
— Pas faux, Sky. Je m’appelle “Lysandre”.
Il articule mon prénom pour me certifier à sa façon qu’il l’a bien entendu lorsque je donnais mes coordonnées à la secrétaire médicale. J’opine d’un lent mouvement de tête. Il tapote son volant de son index et j’ai du mal à savoir ce qui le rend nerveux maintenant, ma présence ou cette invitation.
D’un geste rapide, il se penche en direction de la boîte à gants, me faisant légèrement tressauter. De celle-ci, il extrait un stylo noir et un post-it. Il y a des tas de trucs là-dedans : chewing-gum à la menthe, mouchoirs, déodorant... préservatifs. À leur vue, je sens mes joues rougir, bien qu’il n’y ait pas de quoi se mettre dans tous ces états.
Il est pragmatique, c’est bien ! ironise ma conscience.
Il note une adresse, la sienne, je suppose, avant de me tendre le papier.
— Si jamais tu t'ennuies…
☆☆☆
Dina – la mère de Jacobo – et moi rentrons à la maison. Pénélope déboule prestement dans le couloir. À tout au plus quarante ans, c’est une belle brune avec un cœur en or. Le regard horrifié, elle avise mon top bleu marine tâché du sang de Jacobo.
— Seigneur ! Que s’est-il passé, Mademoiselle ?
Je pose mon sac sur le portemanteau de l’entrée, puis je lui raconte tout ce qui est arrivé. Durant mon discours, son visage perd de ses couleurs. Tout comme moi, elle est très inquiète pour notre petite boule de poils. De ses pupilles bleues, Dina me regarde, la mine attristée. Elle n’a jamais quitté son bébé, après tout, Jacobo n’a pas encore quatre mois. Il la suit partout comme son ombre. Je ne sais pas pourquoi il est sorti de la maison, je m’en veux d’avoir sûrement mal fermé la porte après leur balade matinale. Il a certainement été attiré par un oiseau ou quelque chose d’autre.
En vue de la rassurer, je gratifie ma chienne d’une caresse sur le haut de sa tête. Au fond, j’ai la trouille. Je ne vais pas parvenir à dormir de la nuit, et cette fois, ce ne sera pas à cause de mes terreurs nocturnes ou de mes insomnies, mais parce que je me fais un sang d’encre pour Jacobo. Je crains qu’il ne passe pas la nuit, que l’on m’annonce au petit matin une nouvelle qui me briserait encore le cœur.
Je me sens désarmée. J’ignore si je parviendrai à être à la hauteur pour veiller sur lui. On peut dire que pour l’heure, c’est un fiasco. À cause d’une seconde d’inattention, il est sorti et s’est fait renverser. Et ce, dès mon premier jour d’autonomie, si je peux dire –, mes tantes ont repris le travail ce matin. Mes parents avaient sûrement raison finalement quand ils prétendaient que je n’étais pas prête…
— Tout va s’arranger, Sky, je vous le promets, tente de m’apaiser Pénélope en me serrant dans ses bras.
Elle voit bien comme je suis bouleversée par cet accident. Une seconde, je m’en veux, la suivante, j’ai envie d’écharper Lysandre. Celle d’après, je culpabilise une fois de plus. Jacobo est minuscule, avec un véhicule de cette taille, il est assez logique qu’il ne l’ait pas vu à temps. JE suis responsable, pas lui !
☆☆☆
Cette nuit a été catastrophique, je l’ai passée sur le canapé, avec Dina lovée en boule au creux de mon estomac. Je suis tombée d’épuisement d’avoir trop pleuré, angoissée, malgré la musique apaisante que j’avais mise en fond sonore pour tenter de me canaliser. Cela ne fonctionne pas toujours, je le sais. Mais j’ai repensé à ce que m’a conseillé la psychiatre lors de nos séances de thérapie.
Il est près de dix heures lorsque je quitte la maison pour me rendre à la pharmacie avec ma cousine, Jessie, cette jolie brune aux yeux bleus, toujours souriante. J’ai mon traitement à aller chercher ainsi que les médicaments de Jacobo. Je le récupère demain. D’un côté, j’en suis soulagée, et de l’autre, ça me semble trop tôt. J’ai vraiment peur qu’il lui arrive quelque chose. Cet accident a accentué mes angoisses habituelles.
Bien que je sache que ce ne sera pas facile, j’ai hâte de reprendre les cours. Mes nuits demeurent compliquées, mes journées longues et harassantes. J’espère que ce nouveau rythme de vie parviendra à me sortir un peu la tête de l’eau. Une cruelle nécessité.
— Sky, calme-toi, tente de me tranquilliser Jessie, en voyant combien je ressemble à une pile électrique. Il est jeune et fort. Il va s’en tirer, d’accord ? Le vétérinaire ne l’aurait pas torturé, il l’aurait plutôt euthanasié.
Ses mots sont durs, mais nécessaires. Elle dit vrai, pourtant, une partie de moi ne peut se montrer raisonnable. La peur qui me domine est irrationnelle comme toujours. Facilement inflammable, un rien peut devenir une véritable catastrophe en moins d’une seconde. Je suis le type de fille à s’imaginer que l’heure suivante, je serai dans l’obligation de choisir un cercueil si une personne arrive en retard à un rendez-vous donné. Cela entre autres… Morbide, je sais.
À de nombreuses reprises, j’ai veillé tardivement afin de m’assurer que ma cousine respirait dans son sommeil. Voilà qui je suis : une nana instable, dominée par ses peurs irrépressibles qui feraient probablement rire n’importe qui. La mort m’effraie, bien qu’elle fasse partie de la vie, la rende magnifique et lui donne un sens réel. Sans fin, nous ne tenterions pas d’en profiter autant de notre vivant. Nous ne comprendrions pas la chance que nous avons de respirer. Même si me concernant, j’ai souvent l’impression que celle-ci n’est pas un cadeau, plutôt une prison de solitude sans porte, ni fenêtre, dans laquelle j’étouffe et meurs intérieurement davantage.
— T’as raison, c’est moi qui suis folle, soupiré-je, énervée contre moi-même.
— Arrête, assène-t-elle. Tout ce qui peut bien se produire de tragique en ce monde n’est pas toujours de ton fait, Sky. La maison est grande. Il a facilement pu se faufiler, attiré par la nature dehors. C’est ce gland de chauffard qui est coupable, pas toi ! Allez, répète après moi “Ce n’est pas de ma faute, mais celle de ce gland de chauffard.”
Je ne lui ai pas raconté la partie où ledit chauffeur nous a conduits à la clinique.
En sachant que Jessie ne lâchera pas l’affaire, je m’exécute bien que je trouve cela stupide. Elle est têtue, plus que moi. Je me sens davantage ridicule lorsqu’une dame âgée avec un parapluie à la main passe près de moi pour, ensuite, me dévisager à cause de mes propos désobligeants.
— Tu vois, c’est mieux. T’es convaincue ?
— Hm, tiqué-je.
Une grimace déforme mes lèvres.
— Sky !
— Oui, OK, ce n’est pas ma faute, lâché-je malgré tout.
— Je préfère ça. Tu devrais te reposer, me conseille-t-elle.
Un petit rire m’échappe.
— Quand je t’entends parler ainsi, j’ai l’impression que c’est toi l’adulte et pas moi, raillé-je.
Jessie est comme une sœur pour moi. Nous n’avons que trois ans d’écart. Mon emménagement chez elle nous a davantage rapprochées. J’étais incapable de retourner à la maison après tout ça. J’ai partagé une chambre avec Jessie, et bien que j’aie longtemps été habituée au luxe, j’ai adoré cela. J’ai enfin pu sentir que je comptais réellement pour quelqu’un. Lorsque l'on s'adressait à moi, on ne tentait pas de minimiser ce que j’avais vécu, cette souffrance qui m’étouffe encore.
Mes tantes sont tout simplement géniales. Dès que le besoin de parler se ressent, elles sont là, et quand je préfère me taire, c’est aussi le cas. Jessie m’a permis de ne pas définitivement couler, de m’accrocher à quelqu’un de bien vivant, de joyeux et compréhensif. J’ai assisté à ses déboires sentimentaux, ses réussites, ses fiertés. Elle a été présente dans tous mes pires instants. Elle m’a relevée dans les moments où je ne voulais plus sortir de mon lit, m’a empêchée de me foutre en l’air. Elle m’a nourrie, consolée, pratiquement portée à bout de bras, alors qu’elle-même était si jeune. Je leur dois tant.
Si Jessie m’a permis de ne pas me laisser mourir, je lui ai offert une compagnie qui lui manquait cruellement, n’ayant pas la facilité de se faire des amies. Chose que j’ai du mal à comprendre étant donné qu’elle est géniale, en toute objectivité. Elle est belle, intelligente et drôle. C’est le petit clown de service qui m’a souvent évité bien d’autres litres de larmes. Elle a toujours su trouver les mots pour me prodiguer un peu d’espoir, même au fond d’un trou sans lumière ni, à première vue, échappatoire.
Elles ont pleuré de fierté quand je leur ai annoncé que je m’inscrivais à Saint-Andrews, que j’avais été acceptée. Ce ne sont pas mes parents – Terrence et Éléonore – qui se seraient épanchés.
Pour ça, il aurait fallu qu’ils aient un cœur tous les deux, malheureusement, je crois que la nature a mal fait son boulot et les en a dépourvu. Ils se sont bien trouvés, c’est certain. J’aurais voulu naître dans une autre famille. Aussi, si mon horrible père proclamait sans arrêt que mes tantes lesbiennes n’étaient pas normales, déviantes, elles, au moins, ont toujours fait preuve de bienveillance à mon égard. Elles m’ont traitée mieux que n’importe qui en ce bas monde, elles m’ont aimée bien plus que mes propres parents. Pas mal pour des personnes soi-disant déviantes, n’est-ce pas ?
Je n’ai pas pitié d'eux, je ne les plains pas non plus, ce serait leur apporter la considération que je ne leur octroie plus depuis bien longtemps. Je suis mieux sans eux. Je ne revis toujours pas, mais, cette fois-ci, j’ai le choix et ça fait toute la différence.
— Maman a chialé toute la soirée, entre Jacobo, et toi, bientôt à la fac, ça lui fiche un coup. Elle est si sensible, je n’ose pas imaginer comment elle réagira quand tu partiras faire ta vie ailleurs. Faudra la ménager ou ça risque d’être violent pour elle, se moque-t-elle.
Consciente qu’elle dit vrai, mon cœur se comprime dans ma poitrine. Fiona n’a rien à voir avec Éléonore, elle m’aime comme sa propre fille. Ne travaillant qu’à mi-temps à cause de ses soucis de santé, elle avait l’habitude de me voir à la maison lors de ses jours de repos. Elle se remet doucement de problèmes pulmonaires.
— Ne vous en faites pas trop pour moi, j’irai bien, c’est promis.
Je mens. Parce que, au fond, sourire, c’est plus facile que pleurer. Je ne devrais pas lui raconter de cracks, toutefois, je ne supporte pas de savoir ma tante malheureuse à cause de moi. Elle s’inquiète, bien plus que mes propres parents. De nature sensible et ayant la fibre maternelle, ma mélancolie a déjà trop atteint, dévasté ma tante. Je veux la protéger, c’est ce qu’on fait pour ceux qu’on aime.
— Mouais, je vais te croire, Sky. Je te connais par cœur, on ne me la fait pas. Je vais veiller au grain, sache-le.
— Fais donc ça. Je pense que tu finiras par devenir folle à force de ne pas avoir de vie.
— T’auras intérêt à répondre à tous mes textos ou je déboule à la fac, m’avertit-elle en se marrant. N’empêche, je parie tout ce que tu voudras que d’ici Noël, tu auras trouvé un bel Écossais pour t’aider à réviser, me taquine-t-elle.
— C’est ça ! Si un mec tente quoi que ce soit, je me mets à grogner comme Dina devant un écureuil, ça le dissuadera de m’approcher. Qu’il soit canon ou pas !
Ma cousine se marre, bien que ce sujet soit assez épineux, cela me fait un peu rire au fond. Jessie connaît tout de mon passif amoureux. Je ne lui ai rien caché. Elle s’obstine à vouloir me caser à tout bout de champ. Selon elle, l’amour soigne tous les maux, est la solution à tous les malheurs de la Terre. Si c’était aussi simple, ça se saurait. Cependant, sa naïveté m’extirpe un doux sourire, ça me plaît d’écouter ses théories farfelues. Elle n’a de cesse de me répéter que je dois aller de l’avant, que je dois laisser partir ce qui s’en est déjà allé. Chose plus complexe que de se débarrasser d’un vieux survêt’ qui n'est plus à la bonne taille ou usé.
J’envie parfois son innocence. Jessie a été choyée par ses mères, elle a eu une vie heureuse depuis le premier jour de sa naissance. Bienveillance et respect ont été les maîtres mots de mes tantes. Elles lui ont donné toutes ses chances pour grandir et s’épanouir. À côté d’elle, j’ai la sensation d’être comme un vulgaire pantin démantibulé que l’on a tenté de rafistoler avec de la Superglue pas nécessairement efficace. Je me sens cruellement handicapée, que ce soit physiquement ou psychologiquement. Tout me demande un effort surhumain.
Je n’ai besoin de personne dans ma vie. Enfin… si, mais il ne s’agit clairement pas d’un mec.
J'attrape mon sac à dos, ouvre la pochette avant de ce dernier, en vue de me saisir de mon portefeuille. Je m’empare de ma carte bleue sans contact, range le reste, de peur de le perdre. Je ferais probablement un arrêt cardiaque si cela venait à se produire. Ce portefeuille renferme quelque chose de précieux, qui a beaucoup trop de valeur pour être remplacé.
— Excuse-moi, tu as laissé tomber ton paquet de mouchoirs, m’interrompt une voix féminine qui me surprend dans l’une des allées de la pharmacie.
Je dévie le visage en même temps que Jessie, en direction d’une blonde d’environ vingt ans qui me sourit chaleureusement. Je la remercie en récupérant mon bien, que je range au fin fond de mon sac.
— Tu es à Saint-Andrews ? s’étonne-t-elle. C’est à cause de l’emblème de l’université sur ton sac, il est facilement reconnaissable, se justifie-t-elle, toujours avec le rictus aux lèvres.
Lorsque je me suis inscrite dans cette faculté, j’ai reçu un écusson à leur image. Pour le cas où j’aurais eu la stupidité de laisser traîner mes affaires sur un banc, j’ai trouvé judicieux de le coudre à même mon sac. Il m’arrive parfois de perdre des trucs tellement je suis à côté de mes pompes. La preuve à cet instant.
Mon cœur se met à tambouriner dans ma poitrine, appréhendant les raisons de son intervention.
— Oui, c’est une tête, réplique fièrement Jessie. La fierté de la famille.
— Je vais y faire ma première rentrée, clarifié-je.
— J’étudie là-bas aussi. En troisième année. Il y a une bonne ambiance, je pense que tu vas t’y plaire. D’ailleurs, si tu en as envie… enfin, je ne sais pas, tu n’es pas obligée, hein, bredouille-t-elle un peu moins à l’aise. Il y a une soirée organisée chaque année avant la reprise des cours. Ce serait chouette que tu viennes pour te familiariser avec d’autres étudiants. Au fait, moi, c’est Erin.
— Sky, me présenté-je à mon tour avec un sourire. Une soirée ? répété-je, hésitante.
— Contacte-moi pour me confirmer si tu viens, je ne mords pas, promis, formule-t-elle en attrapant ma main pour y noter son numéro de téléphone au creux de ma paume. C’est vendredi prochain.
Son débit de parole est vif. Elle semble sympathique, un peu survoltée. Les gens joyeux ne m’effraient pas, au contraire, ils font du bien à voir, à fréquenter. Je dodeline doucement de la tête afin de lui montrer que j’ai assimilé toutes ces informations.
Un dernier rictus ourle ses lèvres, elle s’éloigne. Je m’empare rapidement de mon téléphone afin de photographier ma main avant que les traces de son stylo ne s’estompent. Si je m’attendais à ça !
Uniquement parce que nous sommes inscrites dans la même fac, Erin, qui est encore une inconnue, m’invite à une soirée. Bien que l’intention soit adorable, j’ignore même si j’irai, si c’est mon genre. Et je dois m’occuper de Jacobo !
Pour mes parents, il n’y avait que les études et la musique qui devaient envahir ma vie. Je n’avais pas d’amis en partie pour ça. Je n’étais pas ce que l’on qualifie de “meuf cool” auprès de laquelle on aurait pu s’amuser. Je regardais des films et séries en cachette. Je devais dépasser l’excellence, quitte à en devenir folle. Du coup, je n’avais que des A, et j’étais une musicienne grandiose. Enfin, il paraît ! J’imagine que c’était vrai, autrement, jamais je n’aurais été acceptée au conservatoire de Milan. J’adorais la musique, mais il arrivait qu’elle me pourrisse la vie en régentant mes moindres faits et gestes.
Tu seras une grande violoncelliste, Sky. C’est ce qu’il faut à notre famille. Tu as un don, tu n’as pas le droit de le gâcher.
La première fois que j’ai entendu ça, je devais avoir douze ans. Je venais tout juste de toucher à un instrument et ma mère voyait déjà en moi quelqu’un d’exceptionnel, qui ferait pâlir de jalousie les autres. Elle a voulu me façonner au gré de ses désirs. Elle n’était pas devenue la ballerine qu’elle aurait aimé être, alors je devais être la meilleure dans mon art. La discipline, elle connaissait bien, elle se targuait d’être intransigeante.
Ce don était avant tout un poison dans mon épanouissement personnel, et ce, pour pas mal de raisons. J’étais la numéro un en tout. Les élèves me prenaient pour une nana hautaine et on me détestait pour cela. On me haïssait pour le simple fait de me démener dans chacune de mes activités. J’avais été élevée de cette manière, je n’avais pas le choix. Chez les Buchanan-Sullivan, on ne supportait pas la médiocrité. Pas de place pour le numéro deux. Alors, imaginez ce qui a bien pu se produire quand j’ai fichu en l’air leurs plans et leurs petits espoirs quant à cet avenir qu’ils avaient déjà tracé pour moi… C’est ainsi que l’enfer m’a ouvert ses bras, et j’y suis restée pelotonnée. Ils ont détruit la moindre parcelle de bonheur qui s’offrait à moi, j’ai donc brisé leur foutu rêve.
Cette université, c’est moi qui l'ai choisie. Elle n’a rien à voir avec eux ni avec la musique. J’y suis pour étudier le marketing. Ce qui les rendrait littéralement fous s’ils le savaient.
Tu nous as tellement déçus, Sky.
De retour à la maison, je ne manque pas de remarquer que le sol a une fois de plus été briqué. J’ai aussi constaté cette manie chez notre gouvernante. Quand elle est stressée, elle récure tout de fond en comble bien que ce soit déjà propre. Pénélope adore mes chiens, et tout comme moi, elle s’inquiète de la santé du petit Jacobo qui nous a fait une belle frayeur.
Dina vient se blottir contre moi. Sans son bébé, elle a l’air perdu et ça me fend le cœur. Ma main part se placer sur son crâne que je caresse tendrement. Elle relève les yeux, puis se roule sur le dos avant de se caler contre ma cuisse, le regard triste. Si familier. Mon cœur se comprime, je m’en veux tant, et ça, Jessie ne pourra jamais rien y faire.
— Vous n’avez rien avalé à part votre café, Mademoiselle, souhaitez-vous grignoter quelque chose ? Cela vous ferait du bien.
— Des pancakes, qu’en penses-tu, Pénélope ? J’adore ça, et je sais que l’odeur de miel lui donnera l’eau à la bouche, intervient ma cousine, avec un large sourire.
Un rictus de connivence ourle les lèvres de la quadragénaire qui s’empresse ensuite d’aller en cuisine nous préparer cela. Jessie peut toujours avaler de quoi nourrir un régiment, et elle prétend que c’est la croissance qui entre en cause, alors qu’elle n’a pas pris un centimètre depuis un an. À chaque fois, ça me fait rire.
Moins d’une demi-heure plus tard, Pénélope revient au salon avec une assiette garnie de pancakes tout chauds. Jessie en salive de joie, elle n’a pas le temps de déposer le plat sur la table que ma cousine en chipe déjà un pour le manger dans la seconde, en gloussant de bonheur. Pénélope est un véritable cordon bleu, ce qui ne déplaît pas à l’adolescente qui adore manger.
La gouvernante s’assied en face de moi pour siroter son café. Elle sait que je déteste quand elle se comporte trop comme une subordonnée. À nos yeux, elle fait partie de la famille. Je la vois légèrement plisser les paupières lorsque je m’empare de la cafetière pour ingurgiter mon deuxième café du matin. Le maquillage a beau camoufler les valises que j’ai sous les yeux, c’est toujours autant le brouillard dans ma tête. J’ai besoin de caféine pour tenir bon toute la journée. Nuit chaotique et antidépresseur ce n’est pas le meilleur combo qui soit.
Quelque chose l’intrigue, et ce n’est pas le fait que je me serve sans son aide. Mes iris divergent jusqu’à mes paumes où les siens sont fixés, puis je comprends. Il y a encore des traces de stylo comportant le numéro de cette fille qui était à la pharmacie : Erin.
— Les coordonnées d’un jeune homme, conclut-elle avec un sourire complice.
— D’une fille, ricane Jessie, la bouche pleine malgré nos perpétuelles remontrances à ce propos.
J’en rirais presque si je n’y étais pas habituée. Elle ressemble à un hamster.
Ce n’est pas avec ma mère que j’aurais pu aborder certains sujets. Pénélope connaît tout de moi, même ce qui fut un temps mes secrets. Avant que mes parents découvrent la vérité et ne pètent un câble. Chose qu’ils se sont évertués à faire dans son dos, conscients qu’elle ne les laisserait pas en arriver là. Pénélope s’est souvent excusée pour ce qui m’était arrivé. Le prétexte de m’expédier dans un pensionnat avait parcouru son chemin dans son esprit, à cause des mensonges qu’ils lui ont servis pour éteindre ses inquiétudes. Pour sa défense, mes géniteurs auraient très bien pu prendre ce genre de dispositions à l'époque. Finalement, ils ont commis bien pire...
— Une fille qui va aussi à Saint-Andrews. Elle a reconnu mon écusson et m’a invitée à une soirée. Elle était sympa et m’a filé son numéro, mais je n’irai pas, conclus-je en sirotant mon café fumant.
Jessie s’étrangle presque à côté de moi, offusquée par ma réflexion. Pénélope m’interrompt avec douceur, ma cousine étant occupée à avaler sa bouchée de pancake au lieu de me remonter les bretelles :
— Sky, il faut que vous vous intégriez parmi les étudiants de votre âge. Alors, si cette soirée peut vous faire du bien, je vous y encourage vivement. Je suis certaine que Fiona et Nell ne seraient pas contre non plus. Vous êtes à présent suffisamment adulte, et vos parents n’ont plus à impacter vos choix comme par le passé.
— J’allais dire la même chose, mais avec moins de finesse, ajoute Jessie. Tu vas aller à cette soirée, Sky, ou je t’y conduirai par la peau des fesses.
— Il faudrait déjà que tu aies la permission de sortir pour le faire, rétorqué-je, moqueuse.
— Jacobo sera en sécurité à la maison. Dina ne va sûrement pas le lâcher après cette frayeur, n’est-ce pas, ma belle ? dit Pénélope, en souriant à la boule de poils toujours blottie contre moi.
Dina remue la queue, j'y vois là une façon de me persuader de me fondre parmi la masse.
— Tu crois ? hésité-je.
— Évidemment. Cela nous ferait, à toutes, du bien de vous savoir un peu dehors, pour une fois, à tenter de vous amuser comme n’importe quel étudiant, déclare-t-elle toujours avec bienveillance.
Jessie lève le pouce, l’air d’opiner les propos de notre gouvernante.
Je pourrais davantage m’impliquer, m’entourer des bonnes personnes ne me sera pas néfaste. Lâcher mes bouquins pour une soirée ne me tuera pas, pas vrai ?
Le regard persistant de Jessie, qui semble aussi excitée que si elle avait été invitée, achève de me convaincre bien que cela me rende un peu nerveuse.
— D’accord, tu as gagné. Mais ne t’y habitue pas.
Elles sourient, le regard pétillant. Jessie fourre un énième pancake dans sa bouche, l’air fière d’avoir su me persuader, alors que tout le mérite revient à Pénélope. J’attrape mon téléphone, puis intègre le numéro d’Erin avant de lui envoyer un message. Rien qu’à cette simple action, mon cœur palpite, tellement je ne suis pas accoutumée aux liens amicaux avec ceux de mon âge.
Après le dîner, je m’enferme dans ma chambre. J’attrape ma lecture du moment avant de me sentir happée par mon téléphone gisant sur ma table de nuit. Sans pouvoir m’en empêcher, mes doigts pianotent sur le clavier et je me retrouve à nouveau sur son profil, à tenter de comprendre quand tout a basculé, en observant les traits de son visage sur sa photo. J’ai beau essayer, je n’ai aucune réponse à mes questions. Cela me ronge aussi. Il suffirait d’un message, d’un clic pour lui faire entendre que je suis toujours là, que malgré les années écoulées, je pense encore à lui. Toutefois, au bout de quelques minutes, je referme l’application, sans cesse au même point concernant cette relation à laquelle nous n’avons jamais réellement mis fin.
Je regarde sa photo, puis celle qui se trouve dans mon portefeuille afin de l’avoir toujours auprès de moi.
Au sein de cette nuit solitaire, je m'emmitoufle sous mon drap et les murs de ma chambre sont une fois de plus témoins de mes cris silencieux, de cette souffrance qui me consume chaque jour un peu plus. Il n’y a qu’à la nuit tombée que je peux la laisser prendre le contrôle de moi-même, qu’à cet instant que je peux me départir de ce poids trop lourd, de ce sourire factice. Le soulagement n’est que de courte durée. Je suis si fatiguée, pourtant, le sommeil me fuit à nouveau, et les souvenirs se posent là, devant mes yeux, tels des portraits ancrés sur le plafond, vaguement éclairés par la Lune qui fait transparaître sa lueur à travers le haut de mes rideaux soi-disant occultants. Peut-être qu’un jour, ça fera un peu moins mal...
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