Unstable feelings #1
Chapitre 037
Chapitre 37
Sky
Je grimpe à bord de la voiture que Joshua a louée en arrivant à Saint-Andrews. Cela a beau ne pas être la première fois que je suis dans un véhicule avec lui, une sensation d’embarras persiste au creux de mes entrailles. C’est comme si j’avais fait un bond dans le temps de quatre ans en arrière, cependant, je ne me leurre pas. Rien ne sera jamais comme avant. Même si je suis parvenue en quelques jours à atténuer la colère qui me rongeait, je n’ai pas oublié ce sentiment de trahison propageant un goût amer sur ma langue.
Le silence est pesant dans l’habitacle. Je suis frigorifiée, et ce, malgré le chauffage dans la voiture. Je tremble des pieds à la tête à cause de l’émotion qui me submerge. J’ai conscience que je vais devoir replonger dans mes souvenirs douloureux puisque je lui dois certaines explications.
— Où… où est-ce qu’on va ? demandé-je en me raclant un peu la gorge, mal à l’aise avec lui.
En effet, les années ont fait plus que nous séparer. À une époque de ma vie, je me sentais connectée à lui, à l’aise en toutes circonstances, nous pouvions parler de tout. Mes joies, mes doutes, mes colères. Il savait tout de moi. Désormais, je me sens face à un étranger, à quelqu’un qui a surgi dans ma vie pour m’obliger à revivre mes pires souffrances, parce que c’est nécessaire, qu’il a pris des décisions sans tenir compte de mon avis.
J’ai la sensation que je vais tourner de l'œil tant mon cœur est mis à rude épreuve.
Une demi-heure plus tard, alors que ni l’un ni l’autre n’a ouvert la bouche, nous nous arrêtons devant un petit restaurant italien. Le contact de la voiture se coupe, je détache ma ceinture. Le froid s’immisce à bord dès que Josh ouvre la portière. Sans un mot, je le suis.
Quelques minutes sont nécessaires avant que nous soyons placés à une table bien qu’il n’y ait pas de monde. Les lieux sont lumineux, la décoration mignonne et pas trop colorée. Les tables rondes sont disposées face à des chaises avec siège en cuir confortable.
Une fois installés, chacun s’empare d’une carte des menus pour pratiquement s’y planquer derrière. C’est la deuxième fois que nous mangeons ensemble dans un lieu public, et autant dire que la première s’est soldée par un échec. Aucunement prévue par romantisme. Ce soir, non plus. Nous avons déjeuné des tas de fois tous les deux par le passé, assis par terre dans son appartement, ou sur son canapé. Cela me paraissait beaucoup plus naturel qu’à présent. J’ai l’impression de ne pas être à la bonne place, comme si je n’avais rien à faire là, que les pièces du puzzle que nous essayions de construire ne venaient pas des mêmes boîtes, nous acharnant pour rien. Or, je sais que nous ne sommes pas ici pour essayer de réparer quoi que ce soit entre nous.
S’il y a quelques semaines, j’espérais encore beaucoup de nos retrouvailles, aujourd’hui, la réalité demeure parfaitement imprimée dans mon esprit. Notre histoire est finie à tout jamais. Il y a des épreuves dont on ne se relève pas, des difficultés que l’on ne peut pas surmonter, surtout pas après tout ce temps. Je suis tombée de haut, impossible de me remettre de ces révélations qui m’ont meurtri une fois de plus le cœur. Le dernier morceau encore d’usage que j’ai eu du mal à reconstruire s’est ébréché et je crains qu’il ne se brise comme le reste à tout jamais.
À contrecœur, je choisis mon repas du soir, puis fais l’effort de reposer la carte, ne pouvant pas me planquer toute la soirée. Je n’ai plus cinq ans. Peu après, Josh me suit dans cette action. Son regard se perd dans le mien, il semble vouloir me divulguer des choses que je ne parviens pas à décrypter. Oui, tout a changé. Parce qu’avant, je réussissais à tout y déceler. Ces papillons qui me dévoraient les entrailles ont disparu, à l’instar de ces palpitations qui m’alertaient de sa présence. Non, je me sens simplement triste pour tout ce gâchis, pour tout ce mal qu’il m’a fait, même si ce n’était pas nécessairement de sa part. Rien n’a été insurmontable pour lui, il a empoché cet argent en partant. Avant de revenir dans ma vie, il ne semblait pas ravagé.
Sans que je le voie venir, Joshua se lève de sa chaise pour venir s’asseoir sur celle à côté de moi. Machinalement ma tête pivote, je cherche des mots cohérents à lui dire. Sa paume glisse sur la table, j’aperçois le coin d’une photo que je ne connais que trop bien. Les traits de Lucy, je les ai contemplés durant des milliers d’heures, en pleurant. Je lui ai parlé des dizaines de milliers de fois pour tenter d’apaiser mon cœur. Je lui ai raconté des tas d’anecdotes sur son père, notre histoire. Je me suis excusée des millions de fois de ne pas avoir su la protéger.
— Je suis désolé de te l’avoir lâchement dérobée, Sky. Je… je ne savais pas comment réagir quand j’ai trouvé ton portefeuille et qu’elle est tombée sur le siège. Je reconnais qu’égoïstement, j’ai eu envie de l’avoir un peu pour moi. C’était nul de ma part, tu as dû paniquer en pensant l’avoir perdue, déclare-t-il, peu amène.
Sa main frôle la mienne à peine tiède, mes doigts se posent sur la photo de Lucy en partie cachée par la paume de Josh. Mon cœur s’emballe, soulagé de la retrouver. Il la glisse entre mes phalanges, l'œil brillant. S’il pleure, je ne jure plus de rien. Je ne l’ai jamais vu aussi malheureux et ça me brise le cœur.
— Je suis si désolé, tu sais ? J’aurais dû me battre davantage pour toi, affronter ton père, t’aider à… supporter le pire.
Sa voix rocailleuse me tord les tripes. Mes lèvres se pincent pour m’efforcer de rester forte.
— Comment puis-je réparer le mal que je t’ai causé ? Comment est-ce que je peux arranger les choses ? Comment pouvons-nous retrouver ce que nous avons perdu ? m’interroge-t-il, tout aussi chamboulé que moi.
Impossible, Joshua.
C’est ce que je voudrais lui livrer, mais les mots ne sortent pas, ils me compriment la gorge et me torturent.
Son pouce caresse l’angle entre le mien et mon index. Il n’a pas retiré sa main en me rendant la photo de notre fille. Des frissons me donnent la chair de poule, cette douceur qui émane de lui me rappelle les dizaines et des dizaines de souvenirs où j’ai eu le bonheur d’être entre ses bras. Mon palpitant me hurle de m’en aller, car c’est trop douloureux, que ce que j’ai à lui dire est suffisamment éprouvant pour ne pas davantage me faire du mal avec les vestiges de notre histoire d’amour.
Interrompus par un serveur qui nous apporte nos repas, je retire ma main de la sienne pour prestement ranger la photo de Lucy dans de mon sac. Coulissant son assiette à sa place, Josh reste à côté de moi, comme par le passé. Nous commençons à déguster nos spaghettis bolognaise et nos lasagnes durant les premières minutes. Puis, il m’interroge à propos de ce qui s’est passé après que nous avons cessé de nous voir.
— J’aimerais qu’on se revoie, ânonne-t-il après que j’ai évoqué l’internat religieux, la perte de Lucy, sans pour autant rentrer dans les détails les plus sordides.
Ses propos sont saisissants, d’autant plus que je ne m’y attendais pas. Ma fourchette me tombe de la main, j’ignore comment réagir.
— Josh…
— Beaucoup de kilomètres nous séparent, Sky, mais… tu n’as pas idée combien tu m’as manqué pendant toutes ces années et…
Son regard cherche le mien et m’ébranle.
— Ah, quel imbécile ! Je débarque comme ça, je te parle de nous revoir alors que si ça se trouve, tu as refait ta vie de ton côté, se flagelle-t-il en se tapant le front.
J’ai envie de hurler, mais encore une fois, rien ne sort. C’est si absurde ! Comment peut-il croire une chose pareille alors que je nage en Enfer depuis plus de trois ans ? Si quelqu’un ici avait pu refaire sa vie, ce n’est pas moi, mais lui. Je suis restée bloquée dans cette chambre avec le petit corps froid de Lucy dans mes bras, à pleurer toute ma souffrance. Impossible pour lui de comprendre, il n’était pas présent, ne l’a pas portée. Il ne savait pas qu’elle existait. Se rend-il compte de la douleur que c’est de ne plus l’avoir près de moi, de ne pas pouvoir la toucher, la voir grandir ? De me sentir si morte de l’intérieur ? Réalise-t-il l’ampleur de ses mots ?
— Tu es tellement loin de la réalité, soufflé-je, dépitée. Tu crois franchement que j’ai pu aller de l’avant à un moment donné durant ces quatre dernières années ? me montré-je plus virulente que je ne le devrais. C’est toi qui es parti avec cet argent, Joshua. Ce n’est pas toi qui as souffert de sa perte, ce n’est pas toi qui fais des cauchemars, qui as des insomnies et ne sais pas comment réussir à aller de l’avant ! Alors, non, je n’ai personne dans ma vie. Je croyais bêtement que tu m’aimais, que ce serait pour toujours, et je n’ai pas eu le cœur d’entretenir une quelconque relation avec qui que ce soit parce que j’étais bloquée dans cette relation à laquelle tu n’as jamais mis fin correctement.
Des perles salées élisent domicile sur mes joues, jusqu’à mes lèvres à présent closes. Lui dire tout ça me fait du mal, mais d’une certaine façon, lui cracher ce que j’ai sur le cœur m’apaise d’un poids trop lourd que j’ai dû porter durant des années.
— Oh, mon cœur, je suis désolé, s’excuse-t-il à nouveau en filtrant l’une de ses mains jusqu’à ma joue.
Son exhalation s’écrase contre la base de mon cou dénudé, je tressaille. Il se rapproche à tel point qu’il finit par enfouir son nez dans mes cheveux. Mes épaules remuent frénétiquement, les larmes se soustraient par dizaines contre ma volonté. Il m’enlace, son contact aussi rassurant qu’apaisant n’est pas suffisant. Je ne ressens plus cette même quiétude qu’autrefois. Je ne parviens plus à lui octroyer cette confiance parce qu’il m’a brisé le cœur. Et il lui est impossible de le recoller.
— Je sais, tu l’as déjà dit, reniflé-je, tentant de me ressaisir.
Sa main s’échoue derrière ma nuque, déambulant au sein de mes cheveux. Elle me prodigue des caresses, mais ça ne m’aide pas à me sentir mieux. Loin de là, c’est comme si le robinet était cassé, que j’étais incapable de m’arrêter de pleurer. J’imagine que malgré l’endroit où nous sommes, à une table reculée où il n’y a pratiquement personne, les gens doivent s’interroger sur mon comportement. Même si le sentiment de gêne me gagne, il n’occulte en rien ma souffrance. Je pleure et me moque des jugements des autres. Je ne peux pas m’en empêcher.
— Je t’aime, murmure-t-il à mon oreille, suffisamment fort pour ne pas que je doute de l’avoir entendu.
Je me redresse aussitôt en voyant une dame dans la cinquantaine qui dîne seule, elle nous observe avec un intérêt plutôt malsain, j’occulte sa présence. Mes iris s’arriment à ceux de Joshua, dans l’incertitude. Pourquoi se déclarer, là maintenant ? Je suis trop remuée pour réagir correctement à ce genre de confession, même si ce n’est pas la première fois qu’ils sortent de la bouche de cet homme.
Dès l’instant où son souffle chaud chatouille mes lèvres, je percute que son regard plus sombre s’est rapproché et qu’il envisage de m’embrasser. Plus rapidement que ma propre raison, ma main s’abat sur sa bouche pour lui en interdire l’accès. Je ne peux pas faire ça. Le visage de Lysandre s’invite soudainement dans ma tête sans que j’en comprenne la raison.
J’ai trop souffert après la fuite de Joshua, et je ne suis plus la même. Il faut que je parvienne à lui expliquer pourquoi c’est désormais impossible entre nous.
— Je croyais qu’avec ce que tu as dit… débute-t-il doucement.
— Je suis désolée, mais non, je ne peux pas, m’excusé-je en secouant faiblement la tête.
☆☆☆
Dans mon esprit, j’ai toujours été partante pour que Joshua m’embrasse. Je l’aimais. Oui, à l’imparfait. J’ai mis un moment avant de m’en rendre compte, d’assimiler que ce qui me manquait, c’était ce nous du passé, celui n’ayant pas été terni par les épreuves. Je ne peux pas recommencer avec Joshua. Parce que malgré moi, une partie de moi lui en veut et lui en voudra certainement toute ma vie, même si je m’efforce de comprendre ses propres peurs. Sans doute trop égoïste pour tout effacer, pas assez forte pour pardonner.
Difficile de ne pas être mal à l’aise avec lui après ça, surtout aussi parce que mes pensées étaient polluées par quelqu’un d’autre qui n’avait rien à y faire. Si me trouver auprès de Josh ranime des blessures trop graves pour que je réussisse à me sentir bien avec lui, Lysandre, lui, me rend complètement folle dans tous les sens du terme. Il parvient à me troubler, il attise ma curiosité, m’attire de façon presque ridicule. Les pensées qu’il suscite me font parfois me sentir si superficielle. Pourtant, je n’ai jamais été le genre de fille qui soit sensible au physique. Avec lui, c’est différent. Il n’y a pas que sa belle gueule qui me fasse de l’effet, c’est l'entièreté de ce qu’il dégage. Ses démons et ses secrets. Son charisme magnétique qui occupe tout l’espace lorsqu’il entre dans une pièce, si bien qu’il en devient intimidant. C’est également la souffrance qui pèse visiblement sur ses épaules qui me parle.
Mais Lysandre est toxique et je ne devrais pas lui porter autant d’intérêt. Non, je devrais simplement dormir ou regarder une série. En tournant en rond, j’ai étudié son fichu sweat plié sur le bord de mon bureau. Pourquoi ai-je subitement le besoin de prendre le taureau par les cornes pour décoder ce qui ne tourne pas rond chez lui ? Qu’importe la violence imminente qu’une confrontation pourrait engendrer, je l’assumerai.
Pour réussir à aller de l’avant, je dois me débarrasser de ce qui est un frein à mon bien-être psychologique, et voir son pull chez moi ne m’aide pas à vider mon esprit. Lysandre a été témoin d’une conversation que je ne désirais pas qu’il découvre. Mon histoire avec Joshua désormais définitivement terminée, tout est clair. Maintenant, je passe à l’étape suivante, j’essaie de démêler ce qui se trame dans la tête de l’étudiant mal dégrossi – enfin, la plupart du temps.
Mes pieds claquent dans les flaques d’eau devant la maison, mes pas rapides augmentent mon rythme cardiaque ainsi que la température de mon corps. La nervosité ne ralentit pas ma démarche. Énervée depuis son comportement de goujat de l’autre jour, j’entends bien le lui exprimer. Tant pis si je passe pour une folle qui débarque sans crier gare. De toute manière, je ne trouverai pas le sommeil, et il ne dort sûrement pas.
D’habitude, c’est lui qui s’impose quand ça lui chante, alors nous allons échanger les rôles. Le chemin que j’effectue à pied jusqu’à chez lui me permet de m’armer face à sa riposte probablement piquante. J’espère seulement qu’il ne sera pas dans un de ces états seconds. Qu’il ne m’attaquera pas sur mes points faibles, car je ne jurerai plus de rien, et il risque de s’en mordre les doigts en voyant que je ne suis pas la petite chose fragile et docile qu’il croit sûrement que je suis.
Devant le manoir, je distingue encore de la lumière. J'ai assuré à Pénélope de ne pas s’inquiéter malgré mon besoin de prendre l'air à 22h30. Pas dupe, elle sait que quand quelque chose va mal ou me perturbe, soit je m'isole dans ma chambre dans le noir, planquée sous les draps, soit je sors seule pour ne pas avoir de spectateur face à ma tristesse.
Les mains glacées, les joues fraîches, bien que l'idée ne me paraissait pas folle il y a plusieurs minutes, à présent, je ne suis plus sûre d'avoir fait preuve de discernement. On ne se pointe pas chez les gens à cette heure-ci. Toutefois… mes pieds solidement ancrés dans l’asphalte ne veulent pas opérer un demi-tour. Pire, ils continuent leur parcours jusqu'à la porte d'entrée. Tel un automate qui ne contrôle plus son propre corps, ma main se meut, frappant trois petits coups afin qu'on devine ma présence.
Deux longues minutes s’écoulent, et rien… Ce qui m'intrigue fortement. S’est-il endormi avec toutes les lampes encore allumées ? Un doute insidieux se faufile sous ma peau de pauvre fille anxieuse, j'amorce un mouvement de la poignée du battant, le cœur en alerte. J'ose entrer chez Lysandre alors que je ne le devrais pas.
Il n’est peut-être pas seul, et j’aurai l’air maligne !
Le silence m'accueille. Une force invisible me contraint à jeter un œil vers l’escalier, m’obligeant presque à les emprunter pour tenter de le localiser. Il pourrait tout aussi bien se trouver dans sa piscine, mais non, quelque chose me dit que je dois monter. Face à ce calme oppressant qui fait remonter à la surface mes pires angoisses, mes mains tremblent de peur.
Mon subconscient me torture déjà en m’imposant des images de lui, étendu sur le sol, mort et froid. Mon cœur s’emballe, une suée glaciale s’étend le long de ma colonne vertébrale. Terrifiée, bien que je tente de ne rien transparaître, mes jambes me portent maladroitement jusqu’à l’étage. Je clame son prénom dans le couloir. Un glorieux silence me nargue éhontément. Un soupir m’échappe. Mes émotions oscillent entre mécontentement et trouille. Et s’il lui était arrivé quelque chose ? Et si...
Bon sang, arrête d’imaginer sans cesse le pire ! Il se joue sûrement de moi comme à chaque fois !
La lumière que je perçois, sous la porte de l’une des pièces, m'indique que c'est par là que je dois me diriger. Mollement, je toque, au cas où Lysandre écouterait de la musique avec des écouteurs ou un casque. Ce qui est tout à fait crédible quand on y pense. Ne pas toujours songer au pire. Bien souvent nos peurs sont infondées. J’essaie de m’en persuader. Pas si facile !
Ne pipant mot, je pousse le battant avant d’entrer dans son antre. Le calme plein qui règne ici me file la chair de poule, et lorsque je vois ses pieds nus allongés par terre, mon cœur saute brutalement dans ma poitrine pour ensuite s’arrêter de battre. Frissonnant de la tête aux pieds, mon sang quitte subitement mon visage. Le choc est si violent que je manque de m’évanouir.
Non. Pitié, non, pas ça !
— Ce n’est pas vrai, Lysandre ! m’affolé-je, en le rejoignant précipitamment.
Il est avachi sur le dos, aréactif, mes doigts tremblants le secouent avant de prendre son pouls. Trop lent, je panique. D’autant plus que sa carcasse est molle et son teint très pâle, son front en nage. Sa manche relevée avec une seringue vide qui trône à côté de lui me fait présumer qu’il s’agit probablement d’une overdose.
Seigneur ! Qu’as-tu fait ?
Subséquemment, ma main claque sa joue en vue d’obtenir une réaction de sa part, son apathie accentue mon angoisse. Afin de trouver une solution rapide au problème, je tourne la tête de tous les côtés. Il n’est pas froid ni bleu, je peux peut-être le sauver.
Il n’aura pas le choix, hors de question que je le laisse partir lui aussi !
Prêtant attention à ne pas me piquer avec la seringue qui gît près de lui, je l’éloigne avec rage. D’un bond, je me redresse pour ouvrir la porte adjacente à sa chambre. La salle de bains. Il y a forcément une douche ! Pitié, faites que ce soit une douche et pas une baignoire ! Hallelujah, mes prières ont été entendues !
À la va-vite, je retire mon manteau. Pour le traîner par terre, j’attrape les avant-bras de Lysandre. Par chance, il porte l'un de ces joggings et son vêtement n'agrippe pas le sol. Il m’aide même un peu dans ma tentative de sauvetage. La situation cauchemardesque qui se produit ce soir m’injecte tant d’adrénaline que j’ai la force d’un bœuf. Pourtant, Lysandre pèse son poids. Ses épaules touchent la douche Italienne. J’ouvre en grand celle-ci, m’insérant littéralement dessous avec Lysandre toujours inconscient. J’enclenche le pommeau et la fraîcheur de l’eau claque sur ma poitrine, je grince pratiquement des dents, en m'accroupissant derrière lui. Encore un dernier effort, je hisse son dos contre ma poitrine. Sa tête bascule sur mon épaule, je lui administre une gifle magistrale, en l’implorant d’ouvrir les yeux, d’une main tremblante.
— Je t’en prie, Lysandre. Ouvre les yeux, reste avec moi, couiné-je à son oreille.
Mes yeux me brûlent, mon cœur s’affole derechef à mesure que les secondes s’égrènent et où rien ne se produit. Qu’est-ce que je fais si ça ne fonctionne pas ? J’ai laissé tomber mon sac par terre dans l’entrée de la chambre. Mon téléphone est rangé dedans. Peut-être aurais-je dû appeler les secours avant ? Je ne sais pas. Je ne sais plus.
Mon poing s’abat contre son thorax tandis que mes larmes s’écoulent. Je m’acharne littéralement sur lui. C’est un cauchemar.
— Ne me fais pas ce coup-là, Lys, ouvre les yeux ! Je t’interdis de mourir !
À suivre...
OceanofPDF.com